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Communisme, exil, Hercule, gloire et politique : Vies et mort de Naim Suleymanoglu

Communisme, exil, Hercule, gloire et politique : Vies et mort de Naim Suleymanoglu

Le 20/11/2017 à 08:37Mis à jour Le 21/11/2017 à 15:11

Premier triple champion olympique de l'histoire en haltérophilie, Naim Suleymanoglu s'est éteint samedi à l'âge de 50 ans, lâché par un foie qu'il avait martyrisé depuis deux décennies. Véritable héros en Turquie, il aura marqué son sport et son pays d'adoption par la singularité de son histoire et sa personnalité hors du commun.

C'est un champion hors normes qui s'est éteint samedi. Un champion comme chaque sport en génère un ou deux par siècle, guère plus. Il était le dieu de l'haltérophilie. Mais Naim Suleymanoglou était bien plus que cela. C'était un personnage de roman, à la vie baroque, dissolue, qui ne ressemble à aucune autre. Une vie où se mêle communisme, exil, gloire, excès en tous genres, tentative de carrière politique et déchéance.

Un destin si monumental que Suleymanoglu sera parfois dépassé par sa propre existence, jusqu'à ce qu'elle l'engloutisse. Le foie en compote, il était hospitalisé depuis la fin du mois de septembre dans un hôpital d'Istanbul pour une grave insuffisance hépatique. Depuis une semaine, il était tombé dans le coma. Inhumé dimanche, il a reçu un hommage colossal du peuple turc, qui l'avait adopté, tant aimé, et tant admiré. Il n'avait que 50 ans.

Si vous avez moins de 20 ans, Naim Suleymanoglou ne vous dit probablement pas grand-chose. Mais ceux qui ont connu les années 80 et 90 ont peut-être entendu un jour ou l'autre ce nom. Nul besoin de se passionner pour l'haltérophilie pour cela. Suleymaoglou était de ces champions qui, par leur histoire, leur personnalité et bien entendu leur talent, transcendent leur discipline. Il était unique, à l'image de sa silhouette, celle d'un petit bonhomme de 147 centimètres, véritable force de la nature. On le surnommait "L'Hercule de poche".

L'ancienne star du basket turc, Hedo Turkoglu, en larmes sur le cercueil de Naim Suleymanoglu

L'ancienne star du basket turc, Hedo Turkoglu, en larmes sur le cercueil de Naim SuleymanogluGetty Images

Privé d'or à Los Angeles

Premier triple champion olympique de l'histoire (1988, 1992, 1996), septuple champion du monde, il a battu 46 records du monde dans sa carrière, dont certains tiennent encore aujourd'hui. Il est le seul haltérophile de l'histoire à avoir soulevé 2,5 fois son propre poids à l'arraché. Le plus incroyable est sans doute de se dire que son effarant palmarès aurait pu être plus extravagant encore...

Né en Bulgarie en 1967 de parents turcs, Naim Suleymanoglou présentait un gabarit idéal pour l'haltérophilie. La longueur de ses jambes ne dépassait pas celle de son torse. Morphologie curieuse, mais parfaite pour la pratique de cette discipline. Ses bras, eux aussi, semblaient avoir été dessinés pour soulever de la fonte. Il a neuf ans quand il commence l'haltérophilie. Très vite, son talent a valeur d'évidence. Il intègre la structure dirigée par Ivan Abadjev. Surnommé "le boucher", il est l'homme qui a façonné les plus grands haltérophiles de Bulgarie, pays où ce sport jouit d'une importance et d'une popularité supérieure à bien d'autres endroits de la planète.

Suleymanoglou s'entraîne huit heures par jour. Il n'a que 15 ans quand il devient champion du monde juniors, en 1982. Sa performance est déjà supérieure à celle du champion olympique de Moscou dans sa catégorie de poids... Un an plus tard, en 1983, il établit son premier record du monde chez les seniors. Le jeune Naim est promis à l'or olympique à Los Angeles en 1984, mais le boycott des pays du bloc communiste, dont la Bulgarie, va le priver de ce premier triomphe. Sans quoi il compterait aujourd'hui selon toute vraisemblance quatre titres olympiques. Mais bientôt, ces considérations sportives seront le cadet de ses soucis.

" J'ai ressenti de la haine pour ce pays"

"En Bulgarie, disait-il, j'avais le sentiment de vivre dans une boite." Au milieu des années 80, le système communiste chancèle. L'économie suffoque. A mesure que l'édifice se lézarde, la répression s'accentue, notamment autour de la minorité d'origine turque, soit 900 000 personnes à l'époque. En 1984, l'Etat décide d'interdire la langue turque, et de "bulgariser" l'ensemble des noms d'origine turque. Sacré champion du monde pour la première fois en 1985 en -60kg, Suleymanoglu est ciblé par le régime, lequel souhaite l'ériger en exemple. On remplace son passeport. Il devient Naum Shalamanov. La "boite" se rétrécit.

Cette même année, une équipe de la télévision nationale débarque au centre d'entraînement. On lui demande d'affirmer face caméra qu'il s'est toujours senti bulgare, que Suleymanoglu n'était qu'un nom d'esclave ottoman. Il refuse. Quelques jours plus tard parait un article de propagande lui prêtant des mots qu'il n'a jamais tenus, comme "le sang bulgare coule dans mes veines" ou "je veux représenter la Bulgarie avec mon véritable patronyme". "J'ai ressenti de la haine pour ce pays", expliquera-t-il. L'idée de l'exil commence alors à germer dans sa tête. Décision difficile à prendre. Il n'a pas encore 20 ans et sait qu'il devra laisser derrière lui sa famille. Il ne la retrouvera qu'après la chute du Mur de Berlin.

Naim Suleymanoglu, l'Hercule de poche dans ses oeuvres.

Naim Suleymanoglu, l'Hercule de poche dans ses oeuvres.Getty Images

1986, une fuite digne des romans d'espionnage

Suleymanoglu franchit le pas en décembre 1986, lors d'une compétition en Australie. A Melbourne, il sympathise avec un Turc et échafaude avec lui son "évasion". Un soir, alors que l'équipe bulgare dine au restaurant, il sort par les toilettes pour échapper aux deux cerbères que le gouvernement lui colle en permanence dans les pattes. Son complice l'attend dehors. Caché pendant plusieurs jours, il se réfugie finalement au consulat turc. Le Premier ministre Turgut Ozal fait affréter un avion privé pour le ramener en Turquie, après un crochet par Londres. Une fuite digne des romans d'espionnage. Quand il arrive à Ankara, Naim Suleymanoglu embrasse le tarmac. La Turquie devra débourser un million de dollars pour "dédommager" la Bulgarie et régler définitivement cette affaire.

Une nouvelle vie commence pour lui mais la liberté qui l'attend sera une autre forme d'enfermement. Suleymanoglu entame une vie d'excès. Véritable héros national, il connait une popularité hallucinante, Turgut Ozal le considère comme son propre fils, l'argent coule à flot, il roule en Mercedes, s'achète plusieurs maisons et appartements. Il fume beaucoup, aussi, et commence à boire. Mais sportivement, il ne décevra pas sa terre d'accueil. Les titres et les records pleuvent et après son premier sacre olympique à Séoul en 1988, son aura atteint des proportions difficilement imaginables.

A son retour de Corée du Sud, Istanbul lui fait un triomphe. On l'installe sur un immense bus floqué des mots "Kucuk dev Adam" (Little Big man). Ils sont plus d'un million à se masser sur le chemin qui mène de l'aéroport au centre-ville, où une cérémonie a été prévue. Le trajet dure des heures. A propos de cette délirante journée, le magazine américain Sports Illustrated écrira dans un passionnant portrait-fleuve publié en 1992 : "Personne, dans l'histoire de la Turquie, qu'il fut homme d'Etat, guerrier, prophète ou sportif, n'a fédéré le peuple autour de lui comme Naim Suleymanoglu l'a fait ce jour-là."

Le mythique duel d'Atlanta

Ne s'appartenant plus vraiment, le héros national décide d'arrêter sa carrière en 1989. Il n'a que 22 ans. Il reviendra deux ans plus tard, alléché par le vent olympique. Deux nouveaux sacres suivront, à Barcelone et surtout Atlanta. Là-bas, l'Hercule de poche écrit la page la plus glorieuse de son histoire, dans un duel épique avec le Grec Valerios Leonidis. Jamais l'haltérophilie n'a été à ce point médiatisée, d'autant que le titanesque combat sportif se double d'un contexte géopolitique tendu entre la Turquie et la Grèce. Suleymanoglu et Leonidis repoussent leurs limites à tour de rôle mais c'est bien le Turc qui a le dernier mot pour s'offrir sa troisième médaille d'or. Mais il gardera un profond respect pour Leonidis, seul véritable rival de sa carrière. Le Grec était d'ailleurs présent à ses obsèques dimanche.

Naim Suleymanoglu était si fort que, dans 90% des compétitions, il débutait son concours quand les autres l'avaient fini. Cela le perdra à Sydney, où il tente un nouveau retour en 2000, après trois ans d'absence. Par un péché d'orgueil, il commencera à 145 kilos et ne pourra pas soulever la moindre barre. Cette fois, à 33 ans, il raccrochera pour de bon.

La suite sera chaotique. Il devient vice-président de la fédération internationale d'haltérophilie mais n'y prend aucun plaisir. Il se lance en politique, sous la bannière du parti d'extrême-droite Action nationaliste. Il est candidat à deux reprises, aux municipales en 2002 et législatives en 2007. Deux échecs. Il se lance aussi dans... l'apiculture. Surtout, il brûle sa vie, son argent, son corps. Il prend énormément de poids. Boit de plus en plus. L'addition finit par tomber en 2009 : il est hospitalisé pendant trois mois pour une cirrhose du foie et frôle la mort. Sept ans plus tard, malgré une greffe en octobre dernier, il n'a pu sortir vivant de l'hôpital. La fin d'un demi-siècle d'une vie pas comme les autres.

Naim Suleymanoglu sur le podium des Jeux d'Atlanta lors de son 3e sacre olympique.

Naim Suleymanoglu sur le podium des Jeux d'Atlanta lors de son 3e sacre olympique.Getty Images

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