Ecrit par Maxime DUPUIS
Regard crispé. Mâchoire contractée. Musclés bandés par l'effort, Linford Christie enrage. Le Britannique vient de laisser passer une nouvelle chance d'inscrire son patronyme au Panthéon du sprint. Comme une bonne partie des observateurs présents à Tokyo en ce 25 août 1991, il n'est pas loin de penser que le train vient de passer pour la dernière fois. Les sprinteurs ne font jamais de vieux os. Or, Christie est âgé de 31 ans. L'Anglais joue déjà la prolongation à l'occasion de ces Mondiaux, les troisièmes de l'histoire.
Frais trentenaire, Carl Lewis vient une nouvelle fois de le supplanter. Comme à Rome, quatre ans plus tôt. Comme à Séoul, en 1988. Aux Mondiaux comme aux Jeux, King Carl avait eu la bonne idée de s'accrocher aux basques de l'intouchable et bientôt paria Ben Johnson. Une fois démasqué et rattrapé par la patrouille, "Benoïde" avait dû se délester de l'or illégalement amassé. Lewis n'avait même pas eu à se pencher pour ramasser les lauriers fanés. Christie avait lui récolté une médaille de bronze, en 1987, et un "titre" de vice-champion olympique un an plus tard, malgré un premier contrôle positif qui ne lui avait pas porté préjudice, sauvé par sa consommation bienvenue de thé au ginseng.
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03/02/2022 À 08:24
Au Stade Olympique de Tokyo, l'Anglais n'a cette fois que ses yeux pour pleurer. Parce que ce n'est pas seulement Lewis qui l'a mis au pas. Mais l'Amérique tout entière. L'âge d'or du sprint US est bientôt révolu mais, du côté du Japon, la bannière étoilée prend toute la lumière. Carl Lewis, Leroy Burrell et Dennis Mitchell ont enflammé le tartan et douché Christie. Le Britannique n'a pourtant pas grand-chose à se reprocher. Jamais, il n'avait bouclé la ligne droite aussi vite. 9''92. Record d'Europe. Amère consolation.
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Le plus grand 100 mètres de l'histoire

Le seul tort de Christie est de s'être retrouvé au casting du plus grand 100 mètres de l'histoire et n'avoir été qu'un personnage secondaire au cœur d’un thriller d'exception. Un record du monde pour Lewis (9"86), deux marques continentales et, surtout, six athlètes sous les 10 secondes : il faudra attendre Pékin 2008 pour retrouver une telle compacité de performances.
Cela ne le réconforte guère. Quatrième, l’Anglais ne digère pas son échec. D'autant qu'il juge que l'Américain qui le devance sur la boîte ne l'a pas fait de manière licite. Dennis Mitchell a volé son départ, juge-t-il. Il est vrai que le temps de réaction de l'Américain est très suspect. Parce qu'il a quitté ses starts au bout de 90 minuscules millièmes de seconde. Or, les études scientifiques sont formelles : s'élancer dans un temps inférieur à 100 millièmes est humainement impossible. Sauf pour Mitchell, grand spécialiste de ces départs anticipés.
Le starter aurait pu le rappeler et demander une nouvelle procédure de départ. Il ne l'a pas fait. Christie a perdu. Dans les mois à venir, "le Sphinx" poussera très fort dans le sens du durcissement de la règle. Et finira par avoir gain de cause : tout temps de réaction inférieur à 100 millièmes de seconde sera bientôt automatiquement sanctionné d'un faux départ. Ironie du sort, la règle précipitera sa chute un soir d'été 1996.
"Je suis le meilleur sprinteur de 31 ans du monde", balance-t-il alors, un brin amer, à qui veut bien l'entendre. Du Christie dans le texte. Il était le plus vieux partant de cette troisième finale mondiale de l'histoire. Il songe à ranger ses pointes.
Et pourtant…
Dans moins d'un an, il deviendra champion olympique du 100 mètres. Le plus vieux de l'histoire, à 32 ans, 3 mois et 3 jours. "Il n'y a pas de Carl, il n'y a pas de Ben. Aujourd'hui, c'est mon jour", jubilera-t-il sur les hauteurs de Montjuic.
Dans moins de deux ans, en 1993, il mettra le monde à ses pieds en décrochant le titre planétaire à Stuttgart. Cette fois, Carl est là. Mais il ne pèse pas lourd. Linford est enfin souverain. Mieux vaut tard que jamais.

Linford Christie à Stuttgart, en 1993

Crédit: Eurosport

Donovan Bailey, champion de rien

Le soir où Linford Christie devient champion de tout, puisqu'il détient les couronnes mondiale, olympique, continentale et du Commonwealth, Donovan Bailey est champion de rien. Il n'est même pas né, sportivement parlant. Du moins pas vraiment. Certes, le sprinteur de 25 ans a pris part aux Mondiaux de Stuttgart mais il fut à peine un astérisque lors du grand raout allemand, puisque simple remplaçant dans l'équipe du 4x100 canadien. Le seul point commun qui le rapproche sérieusement de celui qu'il détrônera bientôt est d'être né en Jamaïque et d'avoir quitté l'île durant sa jeunesse.
A l'Angleterre et Londres, choisies par la fratrie Christie, les parents de Bailey ont préféré le Canada. Oakville, Ontario. Pas vraiment la même ambiance météorologique que du côté des Caraïbes où Donovan a vu le jour. Mais à Manchester, dans les montagnes jamaïcaines, ou au nord du continent américain, Donovan Bailey reste un athlète qui détone. "Il a révélé ses qualités athlétiques dès la première année. Il arrivait toujours premier", se remémore l'un de ses instituteurs. A 16 ans, le jeune homme est flashé à 10''65 sur la ligne droite.
Le Canadien est un talent brut. Il va vite, saute haut et s'adonne à peu près à toutes les disciplines. Mais au sprint ou à la longueur, le plus petit des quatre frères Bailey préfère le basketball, sport vertical où sa détente sèche de 106 centimètres ne le dessert pas. Bien au contraire. Sa taille, en revanche, s'avère rédhibitoire et balaie ses ambitions : 1,85 mètres pour un ailier fort, c'est trop petit. Tant pis, Donovan ne sera pas basketteur.

Atlanta 1996 : Bailey - Christie, parfum de scandale, goût d'éternité

Si le sport est une passion pour la force de la nature qu'est Bailey, il n'est pas un gagne-pain aux yeux de son paternel, George. L'homme qui a quitté la Jamaïque pour s'écrire un autre avenir au Canada est du genre terre-à-terre. Courir, c'est bien. Travailler, c'est mieux. Du coup, le jeune Donovan mène ses deux carrières de front. Et l'une plus sérieusement que l'autre. A 22 ans, le jeune homme a déjà réussi dans les affaires. Courtier, il a acheté sa maison et roule en Porsche décapotable.
"J'aurais pu quitter le lycée et me consacrer immédiatement à l'athlétisme mais ce n'est pas ce que je voulais. Je voulais une belle maison, de l'argent et des bolides. On m'a appris à travailler dur, à me débrouiller, confie-t-il dans les colonnes de Sports Illustrated en 1996. C'est quand j'ai été comblé au niveau matériel que j'ai eu envie de revenir au sprint. Mais les entraîneurs me disaient alors que j'avais une mauvaise attitude et aucune éthique de travail. Je pense que je n'étais pas apprécié. J'étais un gars de 22 ans qui roulait en Porsche alors qu'ils avaient des voitures familiales à 35 ans."
On ne peut pas leur donner complètement tort. Adolescent, Bailey s'est aussi mis à l'athlétisme parce que c'était un moyen sûr d'y croiser des filles. Bailey aime la vie. Et ce n'est pas toujours compatible avec l'ascétisme que requiert la vie d'un athlète de très haut niveau.

10"36 en 1993

Sur la piste, Bailey est moins flamboyant qu’au volant de son bolide. Il n'y a pas de secret : Bailey n'a pas vraiment pris le taureau par les cornes et galope à mi-temps, au mieux. Il court parce qu'il aime ça et parce qu'il possède un talent aussi inné que rare. Mais il n'est pas encore décidé à s'y mettre sérieusement. Du coup, il stagne. 10''65 en 1983. 10''36 dix ans plus tard. Certes, il a progressé. Mais 10''36 à 26 ans, ça ne pèse pas bien lourd. Ça suffit à briller aux Championnats du Canada, parce que Ben Johnson a laissé comme un vide derrière lui. Mais sur la scène mondiale, c'est le néant.
Vexé de ne pas avoir couru aux Mondiaux 1993 et parce qu'il n'a pas envie de mourir idiot, le natif de Manchester se dit alors qu'il serait dommage de ne pas essayer, au moins un peu, de pousser le moteur et de tester la mécanique pour de vrai. Il s'en va voir celui qui va changer sa vie, un certain Dan Pfaff. L'homme, qui officie à LSU, s'occupe de Glenroy Gilbert, ancien camarade de lycée de Bailey qui sera du relais victorieux d'Atlanta. Pfaff est également curieux de voir ce que Donovan a dans le ventre. Après tout, qui ne tente rien…

Donovan Bailey et son coach Dan Pfaff

Crédit: Imago

Bailey file en Louisiane. Pfaff est persuadé que Bailey a quelque chose de spécial. Il le met au boulot. Pour de vrai. Piste, salle, régime, Bailey travaille comme un forcené sous la coupe de son nouveau coach. Et le miracle se produit. Non, Donovan n'est pas devenu un beau sprinteur. Il ne le sera jamais, on y reviendra. Mais Donovan va vite, désormais. Vraiment. Quelques mois de sérieux et le Canadien tape un petit 10''03, en juin 1994 à Duisbourg. Dans un peu plus de treize mois, il sera champion du monde.
Ce n'est pas un miracle. Juste une question de travail (et de talent, quand même). Le vrai miracle est surtout que Bailey soit capable d'aller vite en courant aussi mal.
Je suis le sprinteur le plus laid à voir courir !
La décennie 80 fut celle d'une opposition de style entre la grâce de Carl Lewis et la puissance surhumaine et surchargée de Ben Johnson. Donovan Bailey, lui, ouvre une troisième voie. Improbable. Et à ne surtout pas suivre ! "Je suis le sprinteur le plus laid à voir courir ! Lewis évolue tout en souplesse alors que je file des coups de pied et des coups de poing en l'air. C'est vraiment n'importe quoi !", avoue-t-il en marge des Mondiaux de Göteborg, en 1995.
Il a une drôle d'allure, Donovan. Il suffit de le regarder de pied en cap. Ses jambes sont bien trop longues pour paraître vraies et le haut de son corps ne semble pas taillé pour aller avec le bas. Un souci de hanches n'arrangeant rien à l'affaire. Quand il court, le Canadien martyrise le tartan et semble désuni jusqu'au supplice. Il va à l'encontre des lois de la physique et de tous les canons du sprint. Pourtant, ça fonctionne. De mieux en mieux.
10''03 en 1994 et, enfin, la barre des dix secondes tombe en avril de l'année suivante : 9"99, à Bâton Rouge. Donovan Bailey s'offre le record national et s'affirme, enfin. La suite, c'est 9"91 lors des Championnats du Canada. Bruny Surin et Donovan Bailey sont la meilleure chose qui soit arrivée à l'athlétisme du pays à la fleur d'érable depuis belle lurette et la chute de celui dont on n'ose plus dire le nom.

Donovan Bailey, dans son style caractéristique

Crédit: Imago

Sept ans après le scandale de Séoul, l’ombre de Johnson plane néanmoins au-dessus du crâne glabre de Bailey. Adolescent, Donovan a idolâtré Ben. Comme le reste du pays. Adulte, il tente tant bien que mal d'éloigner la figure félonne qui lui colle aux pointes, bien malgré lui. Eh oui, un Canadien qui va vite, c'est suspect, forcément.
Avant les Mondiaux 1995, dont il est désormais l'un des favoris, il rappelle le vent de face qui accompagne chacune de ses sorties et de ses chronos : "Je vais vous donner exemple de la paranoïa qui nous entoure : durant ces trois dernières semaines, j'ai été contrôlé six fois… Au pays, le public et les sponsors nous ont longtemps fui. Avec Bruny Surin et moi, la tendance commence à s'inverser." "J'essaie de gagner la confiance de 27 millions de personnes", résumera-t-il, auréolé de son titre de champion du monde.
Bailey remplit le vide laissé par la trahison de Johnson. Il va également combler celui laissé par le sprint US. Lewis n'est plus au niveau. Burrell, le recordman du monde (9"85), n'est pas à Göteborg. Le titre lui tend les bras. A lui comme à Surin, qui est l'autre homme sous les 10 secondes de l'année. Christie, lui, commence à faire son âge. Mais le vieux sprinteur, indémodable car il n'a jamais été dans l'air du temps, s'accroche. Il se hisse en finale. Blessé, il passe à côté. Loin derrière Bailey.
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En 9''97 et malgré l'avant-dernier temps de réaction des partants, un classique chez lui, il devance son compatriote Bruny Surin (10"03) et la révélation Ato Boldon (10"03). Il n'était personne il y a deux ans, il est devenu le roi. Il n'a pas encore 28 ans.
Le travail a payé. Mais pas seulement. "Donovan était calme avant les Mondiaux alors que les autres gars étaient tendus. Je pense que c'est parce qu'il avait une vie avant le sprint et il sait qu'il en aura une autre après", juge celui qui l'a fait roi, Dan Pfaff. Sans changer la mécanique : "Je patine en sortant des blocks. Ma tête est levée, mon dos est arqué. Entre les 30 et les 70 mètres, je suis bien, mais je me mets à crier parce que je sens que je suis en train de lâcher prise. Sprinter, c'est une question de puissance et d'explosion. C'est comme un dunk en basket. A Göteborg, j'ai eu l'impression de tenter un tomahawk à deux mains mais je me suis mis à glisser et j'ai dû finir à une main".

Fredericks, l'homme à battre

Mike Marsh, lui aussi, a tenté de monter au panier mais, comme le reste des Américains, s'est violemment fait contrer. Depuis l'enchaînement 1924 - 1928 et les succès d'Harold Abrahams - un Britannique - et de Percy Wiliams - un Canadien -, les Américains n'ont jamais laissé filer deux titres olympiques de suite. Après Christie, le Britannique, vient donc la menace canadienne, incarnée par Bailey. Et tout ça, à Atlanta. Inconcevable aux yeux de Mike Marsh (5e à Göteborg en 10"10). "A un an des Jeux chez nous, il faut réagir. On ne peut pas se permettre ça". Et pourtant… Si le sprint US a toujours de la profondeur, il ne possède plus d’athlète d'exception sur la ligne droite.
1996 n'est pas une année plus favorable pour la Bannière Etoilée. A l'orée des Jeux d'Atlanta, la tête qui dépasse n'est pas étatsunienne. Ni canadienne, d'ailleurs. Elle est namibienne. Et répond au patronyme de Frankie Fredericks. Toujours placé, rarement gagnant mais constamment élégant, il est celui qui a couru le plus vite en cette année olympique et a caressé deux fois le record du monde de Leroy Burrell. 9''86 à Lausanne, 9''87 à Helsinki. Bref, la pancarte est solidement clouée sur son dos.
Quid de Christie ? Longtemps, et comme il le fait depuis qu'il est trentenaire, il a laissé planer le mystère sur sa participation aux Jeux. Quid de Bailey ? Il a certes battu le record du monde du 50 mètres en début d'année et signé un 9''93 de belle facture du côté de Lausanne, mais il est constamment battu lors des meetings auxquels il prend part. "Il y a des gens avisés qui pensaient que Göteborg n'était un coup de chance", rappelle son coach Dan Pfaff. L'intéressé, lui, n'en a cure. "Si je gagne en 11'5, ce sera quand même super". Bailey sait qu'une compétition n'est pas un meeting. Ce n'est pas le plus rapide qui gagne. Mais le plus fort. Pour ses premiers Jeux Olympiques, il sera celui-là.

Du drame à la folie

27 juillet 1996. Il n'est pas encore 21 heures et la journée n'a pourtant que trop duré. Parce que ce deuxième samedi des Jeux de la XXVIe olympiade a été marqué par l'infamie et le sceau du terrorisme. Sur les coups de 1h25, une bombe a explosé dans le Parc du Centenaire. Deux morts et 111 blessés. Dix jours après l'explosion du vol 800 de la TWA et la suspicion d'attentat qui pèse alors sur cette tragédie, l'atmosphère ne peut être plus pesante de l'autre côté de l'Atlantique.
Amorcée par un drame, la journée va s'achever sur l'une des soirées les plus folles de l'histoire de l'athlétisme, en termes de dramaturgie et de performances. Sacrée pour la deuxième fois de suite sur 100 mètres, Gail Devers va contribuer à redonner un peu de baume au cœur de l'Amérique, bien aidée par son compagnon Kenny Harrison. A l'autre bout du stade, le triple sauteur s'offre le scalp de l'invincible Jonathan Edwards. Celui-là même qui avait battu deux fois le record du monde à Göteborg est au tapis. Ironie du sort, la grande star des Mondiaux 1995 a mordu ses deux premiers bonds, ceux qui l'avaient fait roi en Suède. Cette fois, "le Goéland" ne fera pas ombrage à Donovan Bailey. C'est Linford Christie qui va s'en charger. Pas longtemps, cependant. Juste le temps de gâcher sa sortie.
Le stade olympique est bondé quand les fauves pénètrent dans l'arène. Le record du monde, que Leroy Burrell a chipé une nouvelle fois à Lewis deux ans plus tôt (9"85), aura bientôt vécu. Fanfaron autant que visionnaire, Ato Boldon est le premier à l'annoncer : "Le record du monde vit ses dernières heures. J'aurai été le premier à le dire. La finale va se courir en 9"8 ou 9"7 !". Rien que ça.
Sur la route de la finale, le Trinidadien a gagné ses trois courses et même signé un tonitruant 9"93 en demie. Bailey, lui, est passé à l'économie. Il a dominé son premier tour. Après ça, le champion du monde s'est contenté de s'accrocher aux locomotives. Deuxième de son quart derrière Linford Christie, deuxième de sa demie derrière Frankie Fredericks, le Canadien n'a pas cassé la baraque. Mais il est là.
Il n'y a rien de plus fascinant et galvanisant qu'une finale de 100 mètres olympique. Aucun événement ne porte en son sein une telle décharge émotionnelle et autant de tension dans un laps de temps aussi court. L'électricité qui enrobe cette finale 1996 est d'abord froide. Les 85000 spectateurs massés dans les tribunes de l'éphémère Stade Olympique de la cité géorgienne sont eux aussi dans leurs starting blocks. A l'excitation de l'événement se mêle une forme d'appréhension et de retenue liée à la tragédie de la nuit précédente.
Sportivement, l'Amérique joue gros. Ils sont deux locaux devant les plots de départ : Mike Marsh et Dennis Mitchell. Deux sprinteurs menacés par la planète. Et un vieux lion qui rêve de rugir une dernière fois.

Le casse du siècle avec un pistolet à eau

Couloir 2. Mike Marsh à sa gauche, Ato Boldon à sa droite : Linford Christie est cerné. Il n'est plus le plus rapide. L'a-t-il un jour été ? Une chose est sûre, il n'est pas le moins malin. Alors, il va ruser. Parce qu'il n'a pas d'autre choix s'il veut réussir le casse du siècle alors qu'il vient de pénétrer dans la banque avec un pistolet à eau.
Ovationné par le public, bien plus que le local Marsh soit dit en passant, Christie reste impassible. Rien ne transparaît. Pas un sourire. Pas un clignement d'œil. La statue du Commandeur est de marbre. Regard figé vers l'horizon, Christie n'a qu'un objectif : la ligne qui lui fait face à une petite centaine de mètres qui le séparent une nouvelle fois de l'éternité.
Les huit finalistes se mettent en position. La tension va crescendo. "On your marks". "Get set".
Déjà, Christie est le premier dressé. Il gicle. Trop tôt. Il lève les deux bras au ciel mais assume sa faute. Pas le choix, s'il veut parvenir à ses fins, le tenant doit partir plus vite que le reste de la meute.
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Deuxième procédure de départ. Copier-coller. Visage imperturbable, Christie se met en position, avec une épée de Damoclès au-dessus de son auguste crane, matérialisée par le carton jaune qui trône dans son dos, sur son plot.
Cette fois, c'est la bonne. Les fusées sont lancées. Boldon est parti comme une balle. C'est du moins ce que l'on croit. Mais moins de deux secondes après le décollage, une éternité à l'échelle d'un sprint, une détonation vient stopper ce beau monde dans leur quête d'éternité. Davidson Ezinwa, mains sur la tête, coupe son effort. Le petit carton jaune est pour l'impétueux Ato Boldon, cette fois.
Troisième procédure de départ. Le bruissement sourd des travées s'est transformé en un grondement matérialisant la tension accumulée au niveau du tartan. C'est reparti pour un tour. Huit hommes. Chacun reprend sa routine, comme si c'était la première fois. Tapes sur les joues, claques sur les cuisses, sauts, répétition mentale des gammes. Tout le monde fait comme si de rien n'était.

Le roi est mort ? Vive le roi !

Coup de feu. C'est reparti. Deuxième coup de feu. Stupeur dans le Stade Olympique.
A l'œil nu, c'est à peine décelable. Parce que le fautif n'a pas volé le départ. Il l'a "juste" anticipé. Comme Mitchell, cinq ans plus tôt à Tokyo. Mains sur les hanches, Christie fait mine d'être étonné et d'attendre de connaitre l'identité du coupable. Mais son regard ne trompe personne : il a déjà compris. Un juge s'approche de lui. Carton jaune, encore. Non, jure-t-il. Il s'en va scruter l'écran de contrôle qui confirme son méfait. Deuxième faux départ. Il est hors course. Et hors de lui.
Responsable mais pas coupable, Christie décide alors que la course ne partirait pas sans lui. Le roi est mort ? Vive le roi ! Il retourne se poster devant son plot. Le chant du cygne est déjà perceptible mais le lion n'a pas envie de quitter la jungle sans avoir rugi une dernière fois. Dans le déni le plus complet, il retire le carton rouge qui a été déposé sur son plot.
"Je reste", fait-il mine de dire aux officiels, embarrassés de voir un champion olympique refuser de quitter le tartan. En mondovision, il en appelle même au public, pour le soutenir. Ce ne sont plus les Jeux Olympiques. Mais les Jeux du cirque.
Entre alors en scène un certain John Chaplin, juge-arbitre chargé d'éteindre le feu manu militari. Il s'y colle et montre au fautif ses temps de réaction. "Je suis venu et lui ai expliqué très poliment : vous avez signé deux faux départs. Il faut partir", expliquera-t-il après coup.

Atlanta 1996 : Bailey - Christie, parfum de scandale, goût d'éternité

Sauf que Christie a du mal à digérer son second faux départ. Comme Mitchell cinq ans plus tôt, l'Anglais a eu le tort de trop anticiper le coup de feu. Pas de lui voler la politesse. Le champion olympique 1992 s'est élancé avec un temps de réaction de 0'086 au lieu des 0'100 réglementaires. A 14 millièmes près, il est rattrapé par la patrouille en raison d'une règle qu'il a fortement poussé à durcir après les Championnats du monde de Tokyo. L'arroseur est devenu l'arrosé.
"J'ai entendu un appareil photo, un flash et j'ai bondi. Je pense que si la finale n'avait pas eu lieu aux Etats-Unis, j'aurais pu la courir", se justifie-t-il, quelques secondes plus tard, basculant dans un complotisme plus que douteux.
Finalement, Christie se retourne vers les entraves du stade, retire son maillot et fait mine de quitter la scène. Avant de faire demi-tour, malgré les injonctions des volontaires. Il regardera la course du bord de la piste. Parce qu'il veut voir son ami Fredericks en découdre. Parce qu'il n'est plus lucide et parce qu'il a une dernière idée en tête, qui se matérialisera dans l'ombre du nouveau roi : s’élancer dans un tour d'honneur. "Je me suis dit que c'est ce qu'ils voulaient. J'étais un peu le champion du peuple. C'aurait été triste de partir ainsi, dans le tunnel. Du coup, je suis revenu et j'ai reçu une salve d'applaudissements."
Boldon est un jeune garçon très impressionnable
A quelques mètres de là et désormais débarrassé d'un voisin de couloir, Boldon est furibard. Et il n'est pas le seul. Depuis des plombes, il patiente dans son couloir et perd de l'influx. Du haut de ses 23 ans, il est en train d'être rattrapé par l'événement et en veut à mort au Britannique. "Ato ne s'est pas senti respecté ? C'est un jeune garçon très impressionnable. Je le pardonne", ironise Christie.
"C'est 100% antisportif ce qu'il a fait et ça a eu un impact sur la course", enrage également Mike Marsh après la course. "Je n'avais jamais été aussi préparé pour une course de ma vie. Le retard a tout fichu en l'air", confirme, ému aux larmes, Dennis Mitchell sur NBC.
Vous l'aurez compris : Marsh et Mitchell ne sont pas devenus champions olympiques à Atlanta ce soir-là. Il n'y aura d'ailleurs aucun étatsunien sur la boîte. Une première depuis Montréal 1976. Le Canada, décidément...
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Et Donovan Bailey dans tout ça ? Eh bien, il est d'un calme olympien. Depuis vingt bonnes minutes, les finalistes tournent en rond et se posent des millions de questions. Pas Bailey. Le bazar ambiant lui passe au-dessus de la tête et de ses larges épaules.
Le plateau se tend, lui se détend. Après tout, Christie out, ça fait un adversaire de moins. Ils ne sont plus que sept à viser le Graal. "Concentre-toi sur les petites choses, sur tes blocks, ne pense pas aux autres, ne regarde personne… J'ai pensé à tout ce que Dan me disait. Ça m'a permis d'être plus relax. Si le premier départ avait été valable, peut-être que je n'aurais pas couru aussi sereinement". La clé, c'est la tranquillité.
Serein, le champion du monde l'est, assurément. Il l'est tellement, d'ailleurs, qu'il prend une nouvelle fois un départ dont il a le secret. A savoir, mauvais. Comme toujours, il se relève trop vite. Comme toujours, son temps de réaction n'est pas loin d'être catastrophique. Le pire du plateau (0"174). Et pourtant, si la locomotive tousse, elle ne déraille pas et va finir par avaler le tartan.
D'abord, j'ai accéléré. Ensuite, j'ai foncé
Après trente mètres, le Canadien semble pourtant loin du compte. Loin d'Ato Boldon qui a pris la poudre d'escampette. Frankie Fredericks, aussi, semble vaincu. Petit à petit, les longs compas de Bailey laminent la piste et Boldon commence à renifler la menace accoutrée de noir et de blanc. Le Canadien produit son effort, ce qu’il résume en six mots. "D'abord, j'ai accéléré. Ensuite, j'ai foncé". Du Bailey dans le texte.
Sa pointe de vitesse, Bailey l'atteint juste avant les soixante mètres. Après, il décélère nettement moins que les autres. Si bien qu'on a du mal à imaginer qu'il ralentisse vraiment. Et, dans son style particulier de pantin désarticulé, reprend Boldon et résiste à Fredericks.
La ligne d'arrivée est une libération. Bouche béante, palmes ouvertes sur le monde et genoux relevés : Bailey s'envole vers l'éternité. Il n'était personne il y a encore deux ans. Il est désormais l'homme le plus rapide de l'histoire sur 100 mètres. 9’’84. Imaginez donc. Au terme du scénario le moins propice à une telle explosion chronométrique, le Canadien a posé une sacrée cerise sur le gâteau. Et ça, Bailey ne l'avait pas vu venir : "Ce record, je n'y pensais pas du tout, d'autant qu'à chaque fois que je l'avais eu en tête, je m'étais planté."
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Comme Carl Lewis, l'icône qui lui ressemble si peu, il est désormais détenteur des titres mondial, olympique et du record du monde. Mais à la différence du héros de Los Angeles 1984, Bailey est destiné à vivre sous un éclairage clair-obscur. Parce qu'il est Bailey. Parce que d'autres prennent mieux la lumière que lui. C'est le cas de Michael Johnson qui fera oublier le Canadien quelques jours plus tard, grâce à un tour de piste victorieux et un demi de légende. Les deux hommes se donneront d'ailleurs rendez-vous quelques mois plus tard à Toronto, pour déterminer l'identité de l'homme le plus rapide du monde sur un 150 mètres aussi folklorique sur la forme que pathétique sur le fond.
Ce 27 juillet 1996, sa fille dans les bras, son père à ses côtés et drapé de la bannière canadienne, Bailey est cependant très loin de de toutes ces considérations. Il jubile. Simplement. Heureux d'être devenu ce qu'il n'aurait pu ne jamais être.
Linford Christie, lui, a fini par quitter la scène. Symboliquement, l'Anglais a balancé ses pointes à la poubelle avant de quitter le Stade Olympique. On ne le reverra plus, sinon à l'occasion de meetings de seconde zone. On reparlera de lui, en revanche, pour un contrôle positif à la nandrolone. Une autre sortie ratée. La dernière, cette fois.
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