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Ben Johnson, 9"79 pour le scandale du siècle

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Ben Johnson 1988 - Les Grands Récits

Crédits Eurosport

ParMaxime Dupuis
20/04/2020 à 22:27 | Mis à jour 22/04/2020 à 08:23
@maximedupuis

LES GRANDS RECITS – Séoul. 24 septembre 1988. Ben Johnson devient champion olympique du 100 mètres. Exceptionnel de puissance, le Canadien explose le record du monde en 9’’79 et écrabouille Carl Lewis, rival qui le hait. Dans trois jours, il sera démasqué. Parce qu’il triche depuis 1981, ce dont tout le monde se doutait - Lewis en tête - mais ne pouvait le prouver, jusqu’à ce faux pas sud-coréen.

Finalement, il n’a pu s’en empêcher. La tentation était trop forte et l’occasion trop belle. On apprendrait bientôt qu’elle serait unique. A quelques mètres de la terre promise, Ben Johnson a détourné son regard de l’horizon. Tête dirigée vers la gauche de la piste, index fièrement pointé vers le ciel, le sprinteur cherche le regard d'un autre. A cet instant précis, il sait qu'il est le plus fort, ce que le chronomètre matérialisera dans quelques centièmes de seconde. Il sait, surtout, qu'il est en train d'humilier Carl Lewis, seul rival à la hauteur de sa folle ambition, devant 70 000 personnes et plus de deux milliards de téléspectateurs.

L'Américain, dont le visage finement ciselé est grossièrement déformé par la douleur d'un orgueil bafoué et d'une défaite qui pointe le bout de son nez, a-t-il croisé le regard vengeur du voisin canadien ? C’est loin d’être certain. Le quadruple champion olympique de Los Angeles a pourtant passé le plus clair de son temps sur le tartan séoulien à fixer une cible inatteignable. Combien de coups d'œil de dépit a-t-il donné en direction la fusée survitaminée ? Combien de fois a-t-il mordu le couloir de Linford Christie alors qu'il cherchait à s'accrocher aux basques de Johnson ?

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Rongé par son inimitié et les soupçons qu'il a transformés en lourdes accusations au cours de l’année écoulée, Lewis a perdu le fil et sa couronne olympique. Nous sommes le 24 septembre 1988. Dans trois jours, il sera autorisé à la coiffer de nouveau, devenant ainsi le premier athlète à conserver son titre sur la distance reine. Le tout auréolé à rebours du record du monde. Le premier de sa carrière sur 100 mètres. Drôle(s) de sacre(s).

9’’79, le Satan du tartan

D'ici cet épilogue et l’embrasement médiatique qui l’accompagnera, Ben Johnson est le roi. Le Canadien, monté sur le toit du monde dans la ville aux sept collines l'été précédent, s'est hissé au sommet du mont Olympe au nord de la Corée du Sud. Sacré champion du monde à Rome, en 9"83 - record du monde explosé -, le Canadien a doublé la dose à Séoul, en 9"79.

9"79, l'équivalent sur tartan du 666 de Satan. Une marque maudite qui ne fut de nouveau atteinte qu'en 1999, par Maurice Greene, à qui l'on fit, au moins indirectement, savoir combien ce record du monde sentait le souffre, même s'il n'y était pour rien.

En attendant la déchéance, Johnson exulte et porte en étendard la fierté d'un pays qui n'avait plus décroché l'or olympique en athlétisme depuis 1932 et qui, au début de la décennie, était à mille lieux d'imaginer l'un de ses enfants marcher dans les pas de Percy Williams, sacré champion olympique du 100 mètres en 1928. Williams, 170 centimètres et 56 kilos. Sec comme un coucou. Autre format. Autre époque. Autres pratiques.

Extatique après s'être entretenu avec le Premier ministre canadien Brian Mulroney qui lui a dit combien il était fier, Ben Johnson ouvre alors sa conférence de presse par ces mots : "J'aimerais vous dire que mon nom est Benjamin Sinclair Johnson Junior et que ce record du monde tiendra 50 ans, peut-être 100". Avant d'ajouter, s'il devait choisir entre l'or et le record, qu'il n'hésiterait pas une seule seconde : "La médaille, parce que personne ne pourra me la reprendre". Le CIO ne se gênera pas pour contredire l'éphémère champion olympique.

Pas très grand, pas très costaud

Devenu un paria aux yeux du monde à l'automne 1988, Ben Johnson avait vu le jour près de vingt-sept ans plus tôt, au cœur de l'hiver 1961. Ben n'est pas né canadien mais jamaïcain. Comme Lindford Christie, Donovan Bailey et, évidemment, Usain Bolt. Ces hommes se sont partagés cinq des sept derniers titres olympiques du 100 mètres. Avec Johnson, ç’aurait pu faire six sur huit.

A la naissance, Ben Johnson pesait à peine 1,5 kilo. Ironie du s(p)ort. Le médecin qui a accouché sa mère n'était d'ailleurs pas forcément confiant quant à ses chances de survie. Finalement, le petit Ben a résisté mais restera un gamin frêle durant l'essentiel de sa jeunesse. Johnson n'est pas très grand. Pas très costaud. Mais plutôt rapide.

La vie est chiche du côté de Falmouth. Et maman Johnson a envie d'offrir autre chose à ses enfants qu'un horizon bouché. Du coup, elle file au nord du continent. Direction le Canada et l'Ontario. Ben a 10 ans. Il la rejoindra quatre ans plus tard.

Du côté de Toronto, la vie n'est pas la même qu'en Jamaïque. Les hivers non plus. L'ado maigrichon est timide et tente de se faire sa place dans un pays qui n'est pas le sien. Son accent est moqué et il a du mal à se faire comprendre par des "camarades" de classe qui passent le plus clair de leur temps à ricaner de lui. Un jour, à un môme qui lui cherche des noises, Ben propose de régler ça sur une ligne droite. L'inconscient relève le défi. Et prend sa raclée, comme bien d'autres après lui.

Charlie Francis, "le père"

Le premier tournant de la vie athlétique de Ben Johnson intervient en 1977. A 16 ans et 42 kilos tout mouillé, le néo-Canadien rencontre Charlie Francis. La rencontre d'une carrière. La rencontre d'une vie. Pour le meilleur et pour le pire, les deux étant intimement et inextricablement entremêlés.

Francis est un ancien sprinteur, olympien en 1972. A Munich, il avait passé un tour sur 100 mètres et fait ses valises. Depuis la fin de sa carrière sportive, il a décidé de se mettre au service des autres au sein d'un club de la banlieue de Toronto, à Scarborough, où réside Johnson. Ben Johnson s'y entraîne notamment avec un certain Desai Williams qui sera à sa droite lors de la fameuse finale de Séoul. Couloir 7 pour Desai. Le 6 pour Ben.

Charlie Francis

Crédits Getty Images

A la fin des années 70, les deux hommes sont loin de s'imaginer au centre du monde athlétique une décennie plus tard. Si Desai Williams est le plus prometteur du groupe et peut rêver fouler les plus prestigieux tartans du monde avec les plus grands sprinteurs de la planète, ceux qui sont nés et résident au sud du Saint-Laurent, Ben Johnson est loin du compte. Mais Johnson va se donner les moyens d'y parvenir. Tous les moyens.

Les gamins accrochent avec Charlie Francis parce que c'est un type bien, tout simplement. L’entraîneur a le cœur sur la main et fait tout ce qu'il peut pour aider ses ouailles, jusqu’à les nourrir. Et Ben Johnson trouve en Charlie Francis ce qui lui manque à la maison. "J’ai tout appris de lui. Je l’écoutais et je faisais. C’est une relation de père et fils", résume-t-il dans le documentaire 9.79*. Charlie, qui sera bientôt nommé à la tête de l'équipe olympique de sprint canadienne, prodigue de bons conseils à ses protégés. Et sait y faire. Malheureusement, Francis a du mal à placer le curseur entre le bien et le mal. Et n'a aucun souci avec la transgression.

"Si les autres le font et que tu t'y mets, ce n'est pas de la triche"

En 2010, au moment où il publiait son autobiographie "Seoul to Soul", quelques mois après la disparition de Francis, Ben Johnson résumait par ces mots le jour où il a basculé du côté obscur. "On avait quelques conversations à ce sujet et il me disait 'tu triches si tu es le seul à le faire'. Cela signifie que si les autres le font et que tu t'y mets, ce n'est pas de la triche. Il m'a fallu un certain temps pour suivre son conseil. Je n'en ai jamais parlé à ma mère."

Ben Johnson, gamin impressionnable et influençable, résiste un temps. Et puis il cède. "Je me disais 'pourquoi tu devrais être propre alors que tout le monde triche ?', se remémorait-il dans les colonnes du Guardian il y a quelques années. C'est injuste. J'ai ressassé ça dans ma tête pendant trois semaines et j'ai fini par dire 'Charlie, je suis OK. On y va’." Nous sommes en 1981. Ben Johnson - ainsi que le reste des athlètes du groupe Francis - a mis le doigt dans l'engrenage. Il y laissera son âme.

L'évolution et les progrès du jeune Johnson ne sont pas exponentiels pour autant. Sur 100 mètres, il ne casse pas la baraque d'entrée. S'il est passé de 11 secondes en 1978, avant ses 18 ans, à 10"62 au début d'une décennie qui sera celle de sa splendeur et de sa chute, Ben Johnson gravit les échelons petit à petit. Jusqu'à devenir quelqu'un en 1984, à l'occasion des Jeux Olympiques de Los Angeles.

C’était une belle histoire, celle du gars qui vient d'un petit pays…

Les JO de LA sont ceux de Carl Lewis. De cinq mois l'aîné de Ben Johnson, l'Américain est loin, très loin devant. Lewis, c'est un talent d'exception et un athlète comme on en voit qu'un par génération. Du moins quand on a de la chance. Privé des Jeux de Moscou en raison du boycott de l'Ouest, alors qu'il devait prendre part au concours de la longueur et au 4x100 mètres, "King Carl" va se rattraper dans des proportions surhumaines en Californie. Longueur, 4x100, 200 et évidemment 100 : Lewis glane quatre médailles d'or. Comme Jesse Owens, le modèle. Le gamin de l'Alabama devient la star des Jeux, le visage de l'athlétisme et une immense vedette. Carl Lewis, c'est Michael Jackson avec des pointes.

Quid de Ben Johnson, me direz-vous ? Un an après avoir atteint la finale des premiers Mondiaux de l'histoire, à Helsinki (6e en 10"44), le Canadien entre dans la cour des grands puisqu'il décroche le bronze sur 100 mètres au cœur du Coliseum, après avoir concédé un faux départ. Trop fort pour le reste du monde, Lewis s'impose en 9"99, devant Sam Grady (10''19) et donc Johnson (10"22).

Le Canadien n'est pas encore en mesure de pourrir la vie de Lewis mais il prive les Etats-Unis d'un triplé sur la ligne droite. Ben Johnson n'est encore qu'un astérisque. Ce que Lewis rappellera, avec un plaisir certain et l'arrogance qu'il faut, à ESPN en octobre 2012. "Les gens pensaient que j'avais un problème avec Ben. Mais non… C’était une belle histoire, celle du gars qui vient d'un petit pays… Il ne parle pas bien, il est très timide. De l’autre côté, vous avez les grands vilains USA…"

Plus de trois décennies plus tard, l'histoire a donné raison à Carl Lewis et la légende qu'il est devenue préfère en rire. Mais après Los Angeles, quand Ben Johnson a commencé à se développer (à tous les sens du terme) et occuper le devant de la scène, à une place qui lui paraissait naturellement dévolue, Lewis n'avait pas tellement envie de se taper sur les cuisses. Bien au contraire.

Prost - Senna, Lendl - McEnroe, Lewis - Johnson…

Les années 80 sont celles des rivalités et des contraires qui s'attirent autant qu’ils se repoussent. Prost - Senna en F1. Magic - Bird en basket. Lendl - McEnroe en tennis. Lewis - Johnson va s'inscrire dans cette lignée. Parce que tout sépare les deux hommes. L'assurance et la grâce de l'un, américain et fier de l'être ; la timidité et la puissance herculéenne de l'autre, immigré jamaïcain.

1985 est une année bascule. Parce que, pour la première fois, Ben Johnson vainc Carl Lewis sur la ligne droite. Après huit défaites de suite. Une brèche est ouverte, celui qu'on surnommera bientôt "Benoïde" s'y engouffre et la statue Lewis voit son piédestal commencer à vaciller. Et c'est loin d'être fini. Ben Johnson bat le record du monde du 60 mètres en 1986 (6"50) et, surtout, s'offre une nouvelle fois "King Carl" sur 100 mètres à l'occasion des Goodwill Games organisés à Moscou. Le chrono ? 9"95. A deux centièmes de la meilleure marque planétaire, propriété alors de Calvin Smith (9"93) et réussie il y a trois ans à plus de 1 800 mètres d'altitude, du côté de Colorado Springs. Au niveau de la mer, personne n'est jamais allé aussi vite que Johnson.

Des dents commencent à grincer devant la progression et l'évolution fulgurantes de Ben Johnson. Qu'il est loin le frêle ado qui n’avait que la peau sur les os. Le Canadien est devenu une machine de guerre. Il gicle mieux que personne des starts. Et termine plus vite que quiconque.

Sprinteur dans l'ombre de Johnson, Mike Dwyer tire le premier le signal d'alarme. Il décide de s'éloigner de Toronto où, selon lui, l'usage de stéroïdes anabolisants a pris des "proportions épidémiques". "J’ai vu des gens qui ont gagné énormément de poids et de puissances sur des très courtes périodes. J’ai vu des femmes changer rapidement. Une sprinteuse canadienne m’a dit : je ne veux pas être la meilleure possible. Je veux être la meilleure du monde", témoigne-t-il dans les colonnes du Ottawa Citizen.

Atlee Mahorn lui emboîte le pas : "Je peux seulement spéculer et je ne suis pas certain à 100% mais je suis à 99% sûr que beaucoup d’athlètes en prennent. Il y a une croyance établie que beaucoup de sprinteurs, s’ils n’étaient pas chargés, ne seraient pas aussi bons".

Un traitement de cheval

Le chat et la souris. Le gendarme et le voleur. Hier comme aujourd'hui, la course contre les tricheurs et les chercheurs se résume à cet axiome. Hier comme aujourd'hui, la loi fait de son mieux pour attraper les dopés et tente de convaincre ceux qui en doutent. "On entend que des athlètes nous ont pris de vitesse. Mais nos tests sont sophistiqués", assure alors Wilf Wedmann, président de la fédération canadienne d'athlétisme. Une statistique appuie ses propos : 1 000 tests ont été effectués depuis 1981, seuls 4 se sont révélés positifs. Et Ben Johnson est toujours passé entre les mailles du filet.

Si Ben Johnson n'a pas encore été rattrapé par la patrouille, il le doit à Charlie Francis, évidemment, mais aussi à son bras armé, un certain Jamie Astaphan. Natif de St Kitts et Nevis, le médecin apparaît en 1983 dans l'entourage de Johnson. Astaphan a une passion prononcée pour la Bulgarie. Tout au moins pour ses médecins, passés maîtres dans l’art de l’injection qui aide à courir plus vite, sauter plus haut et frapper plus fort. Pour lui, Américains et Soviétiques n'arrivent pas à la cheville des Bulgares.

Une fois que Ben Johnson aura été démasqué, une enquête de Sports Illustrated révélera que "Big Ben" absorbait des "quantités incroyables" de stéroïdes et personne n'était en position de savoir si les organes du sprinteur, reins ou foie, étaient capables de résister aux doses XXL préconisées par le savant fou des Caraïbes. Johnson devient un cobaye que l'on veut pousser jusqu'à la limite. Jusqu'à lui administrer des médicaments, pour certains, réservés aux chevaux de course.

"J'étaisjeune et un médecin vient me dire : si tu n’en prends pas, tu n’y arriveras pas", témoigne Johnson dans 9.79*. Alors, Ben s'exécute. Et devient une bête capable de supporter des charges d'entrainement colossales et inconcevables pour le commun des mortels, aussi puissant soit-il. Johnson manquait de puissance au début de sa carrière ? C'est terminé. Il est le plus fort.

Aux témoignages de Dwyer et de Mahorn, un brin confidentiels, viennent s'ajouter ceux, plus audibles, de Carl Lewis. L'Américain ne parvient plus à dissimuler sa frustration. Et crie sur tous les toits combien il doute de la probité de son adversaire, jusqu'à passer pour un mauvais perdant, un sale gosse qui n'accepte pas de devoir partager l'attention du monde avec un gars du Canada. Evidemment, Lewis jure qu’il est clean. Comme le reste du plateau. Comme le reste des finalistes de Séoul. Or, l'histoire nous apprendra que des huit acteurs de cette finale de l'infamie, seuls deux n'auront jamais leur nom associé avec une affaire de dopage.

A Rome, tu ne seras pas aussi proche

Arrivent les Mondiaux de Rome, les deuxièmes de l'histoire. Ben Johnson - Carl Lewis, la planète n'a d'yeux que pour eux. Et le match sera possiblement plus serré qu'on pouvait l'imaginer quelques mois avant le grand raout transalpin. A Séville, trois mois avant les Championnats du monde, Carl Lewis a bien cru mettre fin à sa disette face au Canadien. A un centième près. 10"06 pour l'un, 10"07 pour l'autre. C'est passé près. Mais "Big Ben" a encore eu raison de "King Carl". "A Rome, tu ne seras pas aussi proche", lui balance Johnson. Prémonitoire.

Le couronnement de Ben 1er est programmé le 30 août 1987 au stade Olympique de Rome. Départ d'exception, final monumental. 9"83, Ben Johnson vient de mettre une claque gigantesque au record du monde de Calvin Smith. Un dixième de seconde dans la vue. Inimaginable. Carl Lewis, argenté en 9"93, égale la marque de Smith. Loin d'être une consolante. C’en est trop, la star des Jeux de Los Angeles sort de ses gonds.

Premier acte, Lewis accuse Johnson d'être l'auteur d'un faux départ, ce qu’il vient lui susurrer à l'oreille la course à peine terminée. A tort. Le temps de réaction du nouveau champion du monde est de 129 millièmes. Celui de Lewis, de 196. L'Américain s'est pourtant accroché, est revenu sur les dix derniers mètres. Mais Johnson était insaisissable. Lewis donne rendez-vous à Johnson à Séoul.

Mais Lewis ne peut attendre de prendre l'avion pour la Corée du Sud pour ouvrir les hostilités. Dans des accusations à peine voilées, celui qui terminera sa carrière avec neuf médailles olympiques autour du cou, balance ce qu'il a sur le cœur. "Il y a plein de monde qui arrive de nulle part. Je ne pense pas qu'ils réussissent ce qu'ils font sans se doper." A la BBC, "King Carl" en remet une couche : "Il y a des médaillés d'or qui prennent des produits dopants. On se souviendra de cette course de nombreuses années, pour plein de raisons."

Pendant ce temps, Johnson garde le silence. Parce qu'il ne fait pas le poids sur ce terrain-là. Il réserve sa tirade finale pour Séoul.

Le tournant de Zurich

Dans l'intervalle, Ben Johnson devient une immense star. Un "Ben Johnson's day" est décrété à Toronto. Décoré de l'ordre du Canada et une nouvelle fois récompensé par le Trophée Lou-Marsh, décerné à l'athlète canadien de l'année, Johnson commence à s'en mettre plein les poches. Diadora le débauche du concurrent et mastodonte Adidas pour en faire sa figure de proue.

A l'heure où débute l'année 1988, une seule question s'impose : qui peut battre Ben Johnson ? A priori, personne. Mais le fauve Lewis n'a pas rendu les armes. Parce qu'il le sait, parce qu'il le dit haut et fort : "Les Jeux, c'est mon domaine". Le héros de LA sait y faire. Et, quatre ans après son récital, il s'imagine encore en seigneur des anneaux. D'autant qu'il rêve de devenir le premier sprinteur à conserver son titre sur la ligne droite.

A mesure que les Jeux de Séoul pointent le bout de leur nez, Lewis se refait une santé alors que Ben Johnson coince. Touché aux adducteurs à deux reprises, il file à Saint Kitts et Nevis à la fin du mois de mai pour se "refaire une santé" chez le bon docteur Astaphan. Francis n’est pas d’accord. Pour la première fois, il y a de la friture sur la ligne entre les deux hommes. Quand il en revient, le champion du monde est loin du compte. Mais a encore du temps. "J'avais 3 kilos de trop, mes cuisses étaient dures et je ne pouvais assurer ma foulée durant les vingt derniers mètres. Je suis rentré à Toronto et j'ai travaillé mon finish, puis j'ai bossé mes départs au Japon. A Zurich, j'avais vu des athlètes sortir des blocks avec moi".

La prestigieuse réunion de Zurich, le 17 août, est un tournant, pense-t-on. Un bon mois avant les Jeux, Carl Lewis vient à bout de Ben Johnson. Une première depuis trois ans. A l'arrivée, sa joie est à la hauteur de son soulagement. Ajoutez à cela que, le mois précédent, "King Carl" a remporté les Trials US en 9"78, avec un vent ultra favorable de 5,2 mètres. Le "record" n'est évidemment pas homologué mais il prouve combien l'Américain est revenu dans la partie.

Johnson, lui, patine. Battu à Cologne quatre jours plus tard malgré l'absence de son rival, il rentre au pays pour redoubler de travail. "Il lui manquait les vingt derniers mètres, soufflera une source anonyme à Sports Illustrated au cœur de la tempête. Je pense qu'ils ont compris qu'il n'était pas prêt, ils ont paniqué. J'ai peur pour son foie, maintenant." Traduisez : Francis et Astaphan ont chargé la mule comme pas permis. Le début de la fin pour Johnson.

Cet enfoiré m'a refait le coup !

Vous connaissez la suite. Séoul. 24 septembre 1988. La course la plus sale de l'histoire. 9"79. Départ canon de Ben Johnson (temps de réaction : 132 centièmes). Lewis s'est pourtant mis au diapason (136). Mais la suite est une démonstration de force herculéenne, symbolisée par ce bras droit dressé vers le ciel coréen orchestrant un final en roue libre.

Il n'y a pas eu de match. Quatre hommes sous les dix secondes (ndlr : ils seront six à Tokyo trois ans plus tard...). Un sous les 9"80. Le dépit de Lewis en mondovision et ces mots, que l’Américain couchera dans son autobiographie Inside Track pour se rappeler de cette chaude journée. "J'ai eu du mal à me concentrer quand j'ai vu Ben Johnson sur la piste. J'ai remarqué que ses yeux étaient très jaunes. Un signe de l'usage de stéroïdes. Alors, je me suis dit : 'Cet enfoiré m'a refait le coup !'".

Un an plus tôt, quand il avait perdu son père, Carl Lewis avait décidé de déposer sa médaille du 100 mètres de 1984 dans le cercueil du défunt. A sa mère qui lui avait supplié de conserver sa breloque, parce qu’elle lui appartenait, Lewis avait répondu : "Ne t’inquiète pas, j’en récupérerai une autre l’an prochain."

Lewis n’a pu tenir sa promesse. Du moins, c’est ce qu’il croit. Parce que trois jours après la finale, le 27 septembre, l'Américain est sacré champion olympique du 100 mètres pour la deuxième fois de sa carrière. Il lui faudra attendre un peu plus pour récupérer le record du monde (9"92) et le titre de Rome, quand les palmarès seront nettoyés du nom de Johnson.

Il nous faudra également attendre un peu plus, quinze ans précisément, pour découvrir que Lewis avait été contrôlé positif à la pseudoéphédrine, à l'éphédrine et à la phénylpropanolamine, lors des sélections américaines précédant le rendez-vous olympique de 1988. Couvert et blanchi par le comité olympique US, le grand Carl avait pu poursuivre son rêve et s'aligner à Séoul.

Pour Johnson, le cauchemar ne fait que commencer. "Le trésor national", fêté par le Toronto Star, quotidien ontarien, va bientôt laisser place au "salaud" qui barrera trois jours plus tard la Une du Ottawa Citizen.

Quelqu'un est mort ? C'est pire que ça, Johnson est positif

Entre temps, Ben Johnson, ainsi que les athlètes classés de la 2e à la 4e place de la finale, sont passés par la case antidopage. Le vent a tourné parce que les échantillons ont parlé. On a trouvé du stanozolol, un stéroïde anabolisant dérivé de la testostérone, dans ses urines. Échantillon A positif. Si l'anonymat est de mise à cet instant précis, le laboratoire transmet l’info à la commission médicale du CIO le 25 septembre. Elle découvre l’identité de l’athlète. La délégation canadienne est prévenue, se rend au laboratoire pour suivre la révélation de l'échantillon B le lundi qui suit. Positif aussi. La tempête se rapproche de Séoul.

Très vite, on apprend que les échantillons positifs appartiennent au nouveau roi du sprint. L'étonnement n'est pas forcément de mise mais la déflagration est immense. Dick Pound, alors vice-président du CIO et accessoirement canadien, apprend la nouvelle de la bouche du patron, Juan Antonio Samaranch. Le voyant tracassé, il demande au Catalan : "Quelqu'un est mort ?" Ce à quoi Samaranch rétorque : "C'est pire que ça, Johnson est positif." Pound, avocat de profession et futur patron de l'Agence Mondiale Antidopage, se rend à l'hôtel de Ben Johnson pour s’entretenir avec lui. Il assurera sa défense dans un premier temps.

Mis au parfum, Ben Johnson n'a qu'une envie : quitter la Corée du Sud et rentrer en Amérique du Nord, où il devient instantanément un paria, déchu de son or olympique. "Je n’ai jamais pris de produit dopant. Je ne mettrais jamais ma famille, mes amis et mon pays dans l’embarras", sera la première de ses nombreuses et contradictoires lignes de défense.

La deuxième, pas la meilleure, sera assurée par Charlie Francis. Lui n'a jamais changé de position : tout le monde se charge. Alors pourquoi pas Ben ? D'ailleurs, son poulain n'a pas pu prendre du stanozolol. Pourquoi ? Parce que Johnson ne supporte pas le stanozolol, qui met soit dit en passant 28 jours à disparaître complètement de l'organisme. Johnson prendrait du furazabol.

Si Francis dit vrai, comment le produit incriminé a-t-il bien pu se retrouver dans les urines de Johnson ?

Le mystère Jackson

Andre Jackson, le patronyme est commun mais cette personne ne vous dit sans doute rien. Depuis trente ans, son nom est intimement lié à la plus grande affaire de dopage de l'histoire des Jeux. Parce que ce monsieur, qui n'avait rien à faire dans la salle de contrôle antidopage au moment où Ben Johnson y était, avait réussi à s’y faufiler. Jackson est un proche de Carl Lewis, dont il est un des coéquipiers au sein du Santa Monica Track Club.

Joe Douglas, fondateur et manager du mythique club, confirme : "On voulait quelqu’un dans la salle de contrôle pour éviter que Ben ne prenne un produit masquant. Andre tenait un appareil photo, au cas où il prendrait une pilule ou un liquide. C’est pour ça qu’il était là." Comment est-il entré ? Dans le documentaire 9.79*, Douglas se marre franchement : "Vous me demandez ça, je ne peux pas me souvenir des détails... mais on s’est débrouillé pour le faire entrer." Le CIO et Lewis n'ont jamais démenti la présence de Jackson.

Ben Johnson racontera plus tard qu'il a demandé une bière à Jackson. Ce dernier, posté à côté du frigo, la lui a volontiers tendue. Vous imaginez la suite : Johnson et son entourage l'ont accusé d'avoir mis des produits dans sa canette. Depuis 1988, Andre Jackson entretient savamment le suspense quant au rôle qui fut le sien ce jour-là. Ben Johnson jure ses grands dieux qu’il lui a avoué avoir été le bras armé de Lewis et de sa clique et l’avait bel et bien dopé à son insu. La théorie n'a jamais convaincu les autorités. Pas plus que celle du méchant équipementier allemand - Adidas - ayant voulu lui faire payer son départ pour Diadora.

Au cœur de l’année 1989, Ben Johnson, ainsi que 118 autres personnes, dont Francis et Astaphan, a été appelé à témoigner devant la commission Dubin, mise sur pied pour enquêter sur des pratiques dépassant le seul cas de la star déchue. Il a alors reconnu qu'il prenait des stéroïdes depuis huit ans au cœur du groupe Francis. Jamais, en revanche, il n'a jamais admis avoir pris la dose qui lui a coûté l'or olympique et la gloire éternelle. "J’ai arrêté de prendre des stéroïdes six semaines avant les Jeux, martèle-t-il depuis. Il faudrait être stupide pour prendre quoi que ce soit aussi près d’une échéance telle que les JO. De plus, la dose de stéroïdes qui a été retrouvée dans mon corps aurait pu tuer un homme normal."

Charles Dubin, juge en charge de la commission éponyme, a conclu au terme de ce grand déballage sur les mauvaises habitudes des sportifs de haut niveau que Johnson n'avait pas été victime d'un sabotage le 24 septembre. Mais qu'il s'était plus certainement emmêlé les pinceaux dans ses produits. Tout simplement. L’erreur humaine de l’athlète surhumain.

La commission Dubin a ouvert les yeux du Canada, qui a revu sa politique antidopage. Ben Johnson, lui, est resté sur sa ligne. Et après avoir observé une suspension de deux ans, imposée par l'IAAF, le sprinteur est revenu aux affaires. Une télé japonaise lui a proposé 12 millions de dollars, à lui et Lewis, pour un remake nippon de Séoul. La fédération internationale d’athlétisme s’y est opposée.

On l'a revu aux Mondiaux de Tokyo, sur le relais, aux Jeux de Barcelone, pour une élimination en demi-finale. Quelques mois plus tard, à Grenoble, il boucle un 50 mètres en 5"65, quatre petits centièmes au-dessus du record du monde. Trop beau pour être vrai. Taux anormalement élevé de testostérone. Il est banni à vie, cette fois.

Jamais deux sans trois, le Canadien sera une nouvelle fois contrôlé positif en novembre 1999. Sept mois auparavant, le Canada l'avait autorisé à refaire du sport, hors athlétisme, à condition de se plier à des tests réguliers. Cette fois encore, la tentation était trop forte. Et Johnson n’a pu s’en empêcher.

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