Combattant de MMA et Youtuber : le parcours de Morgan Charrière ou la nécessité de faire plus que combattre

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MMA - Morgan Charrière fera son retour au combat au Cage Warriors le 20 novembre à Londres. Le Français a su faire ce qu’aucun autre combattant n’a fait avant lui : bâtir sa propre communauté notamment grâce à YouTube. Ils sont des centaines de milliers à le suivre sur internet et dans la cage. Car il l'a bien compris, pour faire de l'argent dans le MMA, ça se passe en dehors de l'octogone.

Morgan Charrière contre Marko Kovacevic lors du WWFC 13 à Kiev le 15 décembre 2018

Crédit: Getty Images

Décembre 2020, fin du deuxième confinement en France, les frontières sont toujours quasi-imperméables. Un Français est tout de même autorisé à se rendre à Londres. A l'approche de Noël, Morgan Charrière veut s'offrir le plus beau des cadeaux : la ceinture mondiale des poids plume du Cage Warriors, l'organisation de MMA qui a vu naître Conor McGregor.
Le combat est dominé par "The last pirate" , et un dernier crochet du gauche a raison du foie de Perry Goodwin, au cœur d'une salle désespérément vide. Mais le Français n'est pas seul. Sur internet, des streamers célèbres suivent le combat en direct, des milliers de fans partagent leur joie sur les réseaux sociaux, certains craquent des fumigènes sur leurs balcons. Leur chouchou est champion.
Ils ne sont pas devant leur écran parce que ce sont des supporters chauvins. Plutôt parce que dans la cage, c'est Morgan Charrière. Plus de 110 000 abonnés sur YouTube, autant sur Twitter et 145 000 sur Instagram, le Français, 27 ans, 1m71 de long et juste un peu moins d'épaisseur, fédère une véritable communauté derrière lui. Casquette Gorilz Nation, la marque de vêtements qu'il a lancée, vissée sur la crâne, sourire en coin trahissant une pointe de fierté, il résume : "Je ne savais pas comment vivre de mon sport... mais je ne voulais pas d'une vie classique".

L'envie de faire carrière mais…

Pourtant, au départ, vivre du MMA n'était pas une évidence. Après des études terminées sans conviction, le grand saut dans le professionnalisme met du temps à se faire. "En tant que Français, on avait peu de vision sur le futur" grommelle Morgan, qui commençait tout de même à se faire un petit nom sur le circuit tricolore. La faute à un sport pas encore légal dans l'Hexagone.
Alors, pas le choix, en parallèle de l'entraînement, il enchaîne les extras dans des restaurants et tente de lancer, sans très grand succès au départ, des petits business sur internet. Mais les 35h, ce n'est pas fait pour lui : "Ce n'est pas facile de travailler et d'être performant. Et puis tu demandes ton samedi pour aller combattre on dirait que tu demandes la lune", s'agace Morgan, les yeux au ciel. Il a besoin de liberté et il en trouve un peu sur internet. C'est dans ces années qu'il crée sa chaîne YouTube.

"Je n'avais pas l'argent pour aller chez le médecin"

A la manière d'un Cyprien ou Norman à l'époque, pour ses abonnés de la première heure, il se filme dans sa chambre et devient le premier Français à vraiment partager son quotidien de combattant. Fait de belles victoires, parfois, de galères, souvent. "Des fois, j'étais blessé et je n'avais pas l'argent pour aller chez le médecin, grimace Morgan. Je ne me soignais pas. Et puis mes gants étaient ruinés. Mais des bons gants neufs ça coûte 150 euros. Et c'est un cercle vicieux, je n'ai pas assez d'argent, j'achète des gants de merde, je me blesse, je ne vais pas chez le médecin…".
Et quand il signe son premier contrat au Cage Warriors tout début 2019, pour trois combats, il n'a pas encore les moyens de mobiliser les foules via internet. Il touche alors entre 1000 et 1500 euros par fight, pour combattre tous les quatre mois environ. Entre la part du manager, les taxes et les frais de déplacement, il ne voit jamais plus de 800 euros tomber dans sa poche par passage dans la cage. Réalité crue, commune à l'immense majorité des combattants professionnels, et insuffisante pour financer des entraîneurs, un préparateur physique… passer au niveau supérieur.

Avoir quelque chose de plus que les autres

En 2018, le "dernier pirate" est un bon combattant, mais ne règne pas encore sur l'océan MMA. Cependant, il commence doucement à cerner l'économie de son sport. Il lui faut quelque chose en plus pour convaincre le Cage Warriors de lui verser plus qu'un SMIC par trimestre. L'œil vif, il résume : "Il faut avoir une communauté qui te suit. Moi je voulais des supporters fidèles, comme au foot".
Car le modèle économique du MMA repose en partie sur les "pay per view". Un système de paiement, une dizaine d'euros généralement, pour accéder à la retransmission d'une soirée de combats. Les organisations ont donc besoin de combattants populaires, pour qui beaucoup sont prêts à débourser quelques deniers afin de les voir suer.
Et puis, il y a quatre ans, une sorte de synergie s'enclenche doucement. De celles qui tombent sur ceux qui ont les bonnes idées, au bon moment. Morgan rencontre Théo, alias Tipex. Ce dernier se souvient avoir contacté "The last pirate" sur Twitter : "J'étais en études de marketing digital, je m'ennuyais. J'ai toujours eu une passion pour la création audiovisuelle. (...) Je lui ai dit 'moi si tu veux tu m'envoies les rushs je te monte toutes tes vidéos'''. Revenus modestes mais caractère cash, le combattant lui explique qu'il n'a pas de quoi le rémunérer. Tipex n'en a cure.

"Plus jamais gros » et « en route vers l'UFC"

Après quelque temps de travail à distance, "Morgan me dit 'viens tu me suis maintenant'". Alors Théo quitte tout à Strasbourg pour rejoindre son nouvel associé à Mantes-la-Jolie, en Seine-Saint-Denis. "C'était un peu spécial au début" éclate de rire Théo en se remémorant du petit choc culturel. Mais le pari est payant, la qualité des vidéos progresse, le rythme de publication est soutenu, les abonnés s'accumulent.
Surtout qu'il est le premier à publier ses entraînements en détail. "À l'époque, c'était un vrai débat, détaille Tipex. Personne ne voulait partager ses sparrings, pour que leurs adversaires ne puissent pas voir leurs techniques". De là, Morgan profite de cette nouvelle exposition et convertit l'essai. Il sort des programmes sportifs, se dégage une petite marge, paye des graphistes, investit dans du matériel, gagne quelques combats…
Le cercle vertueux est amorcé, avant l'explosion. En 2020, un certain Kamel, alias Kameto (1,5 millions d'abonnés sur Twitch) le contacte. En surpoids, il lui demande un programme pour se remettre en forme. Le combattant français y voit l'opportunité d'une vie. Celle d'aller chercher ses "supporters de foot" parmi la communauté très fidèle de Kameto. "Je lui dis : ‘je ne t'envoie pas de programme parce que tu ne vas pas le suivre. Je viens chez toi pendant un mois cet été, tu couvres juste mes frais'. A ce moment, je sais que je veux aller à l'UFC. Donc je lui propose un projet de vidéos qui pourraient me donner de la visibilité".

"Ils ne me suivent pas parce que je suis fort"

Morgan déménage et le concept cartonne. Le premier épisode de la remise en forme express et extrême, posté sur la chaîne de Kameto, frôle les deux millions de vues. Pour surfer sur la vague, Morgan démarre en parallèle une série d'épisodes bien nommés : "En route vers l'UFC". On le voit suer sang et eau, souffrir pour faire le poids avant un combat, célébrer ses victoires…
De là, son statut et son image changent complètement. De grandes marques s'associent à lui et lui versent un salaire régulier. "Depuis je dors mieux la nuit" s'esclaffe le combattant officiellement devenu vidéaste. Et surtout, il montre tout : "On sort du l'image du combattant toujours énervé. Les abonnés savent comment je m'entraîne, voient quand je suis fatigué, quand je doute… un côté humain qui manquait aux athlètes de l'époque. Ils ne me suivent pas parce que je suis fort, mais parce qu'ils peuvent s'identifier à moi. "

Changement de dimension

Sa marque de vêtements, principalement des bobs et des maillots à son effigie, au marketing bien huilé, fait sold out sur la plupart des pièces. Ses programmes se vendent en masse. Le natif des Yvelines n'y voit aucun opportunisme, pour lui, c'est donnant-donnant : "Plutôt que de faire des contenus sponsorisés, tu achètes une de mes casquettes et tu la portes pendant mon combat. Tu fais du sport avec un programme, tu prends soin de ta santé et tu finances mon entraînement".
Cette aisance financière soudaine l'a aidé à aller chercher la ceinture des poids plume fin 2020. "Je n'avais plus besoin de me demander comment gagner de l'argent'. Je me repose, me soigne… ". Désormais associé à Tipex dans une entreprise qu'ils ont créée, il savoure : "Là, je n'ai même plus besoin de filmer. Avant, je m'entraînais je me disais merde la caméra est pas au bon endroit. (...) Le MMA c'est tout de suite plus facile quand on ne fait que s'entraîner".
Et évidemment, au moment de signer un nouveau bail avec le Cage Warriors, le rapport de force s'est inversé. Si le pensionnaire de l'organisation britannique ne peut révéler son salaire actuel, il "gagne bien sa vie" désormais.

Plus entrepreneur que combattant ?

"Le Cage Warriors, dès qu'ils faisaient un tweet sur moi ça explosait, fanfaronne Morgan. Ça, dans le MMA, ça n'existait pas, J'ai des vrais supporters. Sur le circuit français, le Cage Warriors a besoin de moi. Je leur ramène des gens qui n'ont rien à voir avec le MMA, mais qui vont me suivre que moi."
Mais la visibilité a ses contrecoups. "Il faut être fort mentalement pour s'exposer de cette façon et potentiellement perdre. Les gens vont dire 'ah on l'avait dit hein'." souffle Morgan. Justement, les défaites ont fini par arriver et la machine s'enrayer quelque peu. Sur ses deux derniers combats, le poids plume a d'abord perdu sa ceinture, puis un poil de l'admiration de ses abonnés.

"Maintenant, je ne fais que du sport"

"J'ai été plus entrepreneur que combattant à un moment, et c'est en partie ça qui m'a coûté mes deux dernières défaites, analyse le champion déchu. Je voulais tout gérer, mais c'est impossible. Je me suis recentré sur le sport et j'ai beaucoup délégué." D'un signe de la tête, il pointe Alex, son ami et sorte de super manager, qui gère tout pour lui. Le jeune homme de 30 ans, couvert de tatouages, a quitté l'immobilier et un salaire confortable pour tenter l'aventure avec Morgan.
"Maintenant, je ne fais que du sport et c'est lui qui gère tout, c'est son téléphone qui sonne et c'est lui qui ne dort pas" rit le combattant en reconquête. Car l'objectif, c'est toujours l'UFC. Pour ça, il va d'abord falloir obtenir une nouvelle chance pour la ceinture. Et ça passe d'abord par une victoire contre Daniel Bazant, le 20 novembre, à Rome. Pour ça, il devrait pouvoir compter sur quelques soutiens, sur place et à distance.
"Pour le combat, on a essayé de regrouper les Français, confie le protagoniste, à une semaine du combat. Il y en a qui ont fait des bâches de supporters, préparé des chants… On veut toujours créer quelque chose qui n'existe pas dans ce sport. J'ai une vision de ce que je veux que ça donne". Rendez-vous dans la cage. Et sur YouTube.
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