Dans la nuit du 22 au 23 janvier, l'UFC 270 et le combat entre Cyril Gane et Francis Ngannou pour la ceinture mondiale des poids lourds amassait bien des téléspectateurs français devant leur écran, les yeux rougis de fatigue, refusant de rater un tel choc. Le plus grand de l'histoire du MMA français. Une nuit pour placer l'hexagone sur la carte de cette discipline à la popularité grandissante en Europe.
Mais aussi l'occasion de mettre un coup de projecteur sur le parcours des deux colosses. Francis Ngannou, parti du Cameroun, arrivé en France pour entamer une carrière en boxe anglaise et aujourd'hui au sommet du MMA mondial. Et Cyril Gane, surdoué des arts martiaux, passé par la boxe thaïlandaise (coups de poings, pieds, coudes et genoux autorisés) avant de se lancer un nouveau défi dans l'octogone. Le chemin désormais défriché et balisé, nombreux sont les combattants d'autres disciplines à faire aboutir leur carrière sur du MMA, parfois même la cinquantaine passée.
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26/06/2022 À 11:42

Francis Ngannou travaille au sol sur Cyril Gane après avoir pris une position dominante dans son dos.

Crédit: Getty Images

Une conversion censée mais pas évidente

"Il y a ce challenge d'oublier ce que j'ai acquis et reprendre à zéro. Je pourrais continuer à combattre en pieds-poings mais ce serait une routine… avec le MMA je suis rentré dans une difficulté hors du commun." Karim Ghajji, 42 ans, a déjà de la bouteille. Multiple champion du monde de kick-boxing, il a combattu avec les plus grands de son sport. Et pourtant, il a encore faim. Alors comment faire quand on a l'impression d'avoir fait le tour ?
S'initier au MMA est une solution. Le terme s'initier est ici bien choisi, car on a beau connaître tous les recoins du ring, la cage obéit à des lois différentes, les sensations y sont à part. Même si un œil peu averti pourrait n'y voir qu'un nouveau moyen de s'échanger quelques coups dans de nouvelles positions. "Une première grosse difficulté c'est le cardio, confesse Ghajji, tout juste sorti de l'entraînement. Travailler debout avec les pieds et les poings, se faire ramasser les jambes, se faire emmener au sol, travailler de nouveau, puis remonter".
Les changements de niveaux sont énergivores, et les premières semaines de pratique sont coupe-pattes même pour les mieux préparés. "Le centre de gravité change, on perd en puissance, on ne sait plus où on est et il faut repartir en pieds-poings, c'est incroyable" poursuit Ghajji, tout sourire de se remémorer l'effort.
Au début, ça m'a un peu saoulée
Une perte de repères qu'Assia Miri a expérimenté. A 19 ans, elle compte déjà près de 130 combats de boxe thaï. Après avoir distribué des coups de coudes à toute sa catégorie en Europe et décroché deux titres de championne du monde, elle cherchait de nouvelles sensations. Avec le MMA, elle est servie. "Ça surprend au début. Comparé à la boxe par exemple, on va chercher sous la ceinture pour aller au corps à corps, ça fait bizarre." décrit-elle.
Car pour ces combattants pour qui les pieds et les poings n'ont plus de secrets, enfiler les mitaines et ajouter à leur art de la lutte pour amener son adversaire au sol et du Jiu Jitsu Brésilien pour le soumettre via un étranglement ou une clé (torsion d'un membre de l'adversaire le forçant à abandonner) n'a rien d'évident. Ces disciplines particulières font appel à des intelligences de combat nouvelles. Le sol réclame une tactique et une technique très précises, chaque geste ouvre des possibilités de défense et d'attaque, à partir desquelles il faut construire pas à pas, jusqu'à la soumission.
Aussi, les distances à tenir pour anticiper un coup au visage, un coup de genou au foie ou un amené au sol sont toutes différentes. De nouvelles manières de se déplacer, de se placer. Un nouvel univers. "Au tout début j’étais perdue. Ou mettre mes mains, mon corps, pas trop loin, pas trop près, pas trop haut, pas trop bas… ça m’a un peu saoulée quand même" se souvient Assia Miri dans un éclat de rire.
Désormais plus à l'aise dans le corps à corps et au sol, l'ancienne championne de boxe thaï préfère pour le moment privilégier le combat debout en compétition. "Pour l’instant, en combat je ne prends pas de risque. Je progresse d'abord et ensuite je verrai plus tard pour aller chercher en lutte et au sol pendant mes combats", explique-t-elle.
Le MMA, une suite logique
Un monde nouveau qui a de quoi donner quelques maux de tête, voire faire monter un poil de frustration. Les champions doivent revivre leurs premiers pas. Le fameux premier jour lors duquel ils ont franchi les portes de la salle de boxe. "Franchement, c'est embêtant de recommencer à zéro, grimace Karim Ghajji. T'arrives dans le combat au sol, t'es un amateur, un bébé. Dans certains pays, au Japon, au Maroc… je suis accueilli comme si j'étais Macron. Et en MMA je ne suis personne." Pourtant, tout ça, Ghajji "l'accepte" sans sourciller, car le plaisir de découvrir et progresser à nouveau l'emporte sur tout.
Ce n'est pas Jerôme Le Banner qui dira le contraire. Du haut de ses 49 ans, cet immense nom des sports de combat français continue d'alimenter la flamme de son amour pour les arts martiaux via le MMA. Lui qui s'apprête à réaliser un de ses rêves en disputant son quatrième combat d'arts martiaux mixtes au Havre, sa ville d'origine, le 6 juin, continue d'afficher une forme impressionnante du haut de ses 1,90 m pour environ 115 kilos. Le tout, 30 ans après ses premières distributions de coups de poing.
"C'est agréable de se sentir progresser dans des disciplines que je ne connais pas, confie le "Roi sans couronne". J'aime m'entrainer avec tout le monde, qu'un mec de 75 kilos me mette une soumission, je m'en tape. J'apprends". Et même bien plus qu'un moyen de continuer à chérir l'excitation qui précède la mise des gants et l'entrée dans l'arène, toucher au MMA c'est aussi toucher à de nouvelles disciplines pour les mordus de la bagarre.
Tout comme un sprinter professionnel trouverait contre-productif de s'entraîner au saut à la perche, quand bien même il donnerait cher pour ressentir l'adrénaline de la montée vers les cieux, un boxeur qui combat pour remplir l'assiette ne va pas dépenser trop d'énergie à devenir maître dans l'art du combat au sol. La magie du MMA, c'est qu'on peut faire les deux. Et même mieux, on doit faire les deux. "Le Jiu Jitsu et la lutte, j'adore, s'exclame Le Banner de sa voix rauque. Le lendemain t'es gazé de partout, ça te pompe ton énergie. Et après j'ai à nouveau envie de frapper parce que quand je frappe pas je suis tout énervé (rires)".

Cyril Gane vs Lewis

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Karim Ghajji y voit même une sorte de continuité. "Je pense qu'aller dans le MMA, c'est une suite logique, réfléchis-t-il. Avec l'arrivée de la légalisation en France (en janvier 2020, ndlr), la reconnaissance est arrivée". Avec la visibilité nouvelle et les exemples de réussites de conversions de la boxe vers le MMA outre-Atlantique, les planètes sont alignées pour que les Français commencent au compte-goutte à bâtir des carrières à la maison, plutôt que de s'exporter à travers le monde.
"Quand on a fait une grosse carrière en pied poing, le MMA est quelque chose d'accessible si on a un profil un peu "guerrier", explique Ghajji. Chaque combattant pied/poing, arrivé à un certain stade, peut toucher à cette finalité qu'est le MMA". Chacun ayant pour objectif de devenir le combattant le plus complet possible.

Le MMA, un sport d'avenir ?

Assia Miri ne s'en cache pas. Autant qu'une nouvelle source de motivation et d'excitation, commencer le MMA était aussi un moyen de commencer à s'y retrouver financièrement. Les bourses pour la boxe thaïlandaise en France sont assez limitées, et encore plus chez les femmes. Quelques centaines d'euros pour les gros combats tout au plus. "La boxe thaï ça ne paye pas du tout. Comparé au MMA c'est le jour et la nuit" clame la jeune combattante, qui n'a pourtant qu'un seul combat au compteur.
Pour des champions comme Jérôme Le Banner ou Karim Ghajji, l'inquiétude pécuniaire est moins importante. Ils ont déjà mis du beurre dans les épinards avec la boxe, mais les arts martiaux mixtes offrent quelques belles perspectives. Si le salaire perçu par Ghajji pour entrer dans l'octogone en France n'a encore "rien à voir" avec les dotations des ses plus gros combats en kick-boxing, le système de bonus d'ARES, la ligue française de MMA dans laquelle il évolue, a de quoi faire saliver.
Chaque soirée, quatre bonus de 10 000€ sont distribués pour le plus beau combat, le plus beau KO, la plus belle soumission et le combattant le plus agressif. Le tout, dans l'objectif de motiver à produire un show autant qu'à gagner. Un système de rémunération précaire, mais qui a de quoi motiver des combattants expérimentés qui ont déjà roulé leur bosse par le passé.
Ghajji semblait d'ailleurs n'attendre que ce minimum de garanties financières pour se lancer. Il se remémore : "Le MMA, je regardais quand c'était encore à mains nues. Je ne combattais même pas encore. J'ai toujours voulu faire pareil, avec mes frères on s'entraînait dans le jardin. Après j'ai eu des propositions importantes en pieds-poing… mais je suivais toujours l'UFC, c'était un kiff."
À des années lumières des sommes colossales brassées en boxe anglaise et encore loin, dans la plupart des pays, des dotations des plus grosses organisations de kickboxing, le MMA répond à la même logique que tous les autres sports. Plus il y a de spectateurs, plus les combattants seront rémunérés, plus ils seront nombreux, de plus en plus jeunes, à tenter leur chance et plus le niveau augmentera. De là à faire de la boxe une antichambre du MMA ? En tout cas Karim Ghajji l'assure, cette discipline "est la conclusion de tout ce qu'on peut faire en sports de combat".
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