"Nous, la NFL, condamnons le racisme et l’oppression systématique des Noirs. Nous, la NFL, admettons que nous avons eu tort de ne pas avoir écouté les joueurs de la ligue plus tôt. Nous, la NFL, encourageons tout le monde à s’exprimer et à protester pacifiquement". Le mea-culpa a mis du temps à venir. Mais le commissaire de la NFL, Roger Goodell, a enfin fait un premier pas il y a quelques jours alors que les Etats-Unis connaissent un mouvement d'ampleur contre le racisme, les inégalités et les violences policières. Mais cette déclaration si tardive rappelle aussi la différence d'approche entre la NBA et la NFL sur les sujets sociétaux. Avec une question : pourquoi les deux grandes Ligues de sport US n'abordent-elles pas ces questions de manière identique alors qu'elles s'appuient toutes les deux sur le talent de nombreux joueurs Afro-Américains (ndlr : 75% des joueurs en NBA en 2015, 70% en NFL en 2020) ?

L'opposition est devenue flagrante ces dernières années. La NFL a fait parler d'elle avec la mise à l'écart de Colin Kaepernick, le premier à avoir posé son genou à terre pendant l’hymne national en 2016 pour protester contre les violences policières faites aux Noirs. Depuis trois ans et alors que Roger Goodell, a encouragé lundi les équipes à recruter Kaepernick, l’ancienne star des San Francisco 49ers est sans club, aucun ne voulant prendre le risque de l’engager. Au grand bonheur de Donald Trump. Pendant ce temps-là, les joueurs NBA prennent régulièrement position sur des sujets politiques dans le sillage de stars comme LeBron James ou d'entraîneurs emblématiques tel que Gregg Popovich ou Steve Kerr. En 2014 - une année où la NBA a d'ailleurs poussé dehors l'un de ses propriétaires après des propos racistes (ndlr : Donald Sterling aux Clippers), de nombreux joueurs NBA portent même un tee shirt "I can’t breathe" lors de leurs échauffements en hommage à Eric Garner, un Afro-Américain tué par un agent de la NYPD.

NFL
Le patron de la NFL "soutient tout club qui prendra la décision d'engager" Kaepernick
16/06/2020 À 06:25
Il y a deux Ligues différentes, deux types de propriétaires aussi, deux styles de consommateurs

"Le sujet est compliqué. Et il ne faut pas avoir une vision trop simpliste. Il est ainsi bon de rappeler que le NBA a aussi interdit en 2017 à ses joueurs de poser un genou à terre pendant l'hymne national. Cependant, elle véhicule cette image d'une 'Ligue progressiste, moins attachée à l'Amérique conservatrice contrairement à la NFL'", comme nous le confirme Yann Descamps, maître de conférences à l'Université de Franche-Comté et auteur de la thèse "Am I black enough for you ?" (La Sorbonne, 2015). "La NBA va embrasser plus facilement les questions libérales, le rapport à l'homophobie, la question du genre, les questions ethno-raciales".

L'une des raisons à ces différences est liée aux "cibles" commerciales de ces deux sports. "C'est sûr qu'il y a deux Ligues différentes, deux types de propriétaires aussi, deux styles de consommateurs", résume dans le New York Times Charles Rosse, un professeur d'histoire et directeur d'études sur les Afro-Américains à l'université du Mississippi. Une donnée loin d'être anodine dans des sports US très tournés vers le business.

"La NFL et la NBA ne cherchent pas à atteindre le même public, abonde Yann Descamps. La NFL s'adresse plus à l'Amérique conservatrice. A l'inverse, la NBA est aujourd'hui une ligue plus tournée vers l'international. Cette dernière a vu que la NFL vampirisait le territoire national et elle s'est tournée vers le reste du monde. Cela fait alors sens de paraitre plus ouverte, plus libérale". "David Stern a créé une NBA multinationale, nous confirme Jaime Andreu Romeo, ancien responsable de l'Unité Sport de la Commission européenne et membre du comité scientifique de Sport et Citoyenneté. Il a compris que l'avenir de la Ligue était lié à une ouverture avec une politique intelligente. Il a voulu un sport plus ouvert où tout le monde peut trouver sa place."

LeBron James

Crédit: Imago

Les joueurs de foot US n'ont pas l'exposition des joueurs NBA

Le basket et le football américain sont aussi deux sports avec des différences marquées. Liées notamment à la base de leur pratique : le nombre de joueurs et leurs "tenues". "Les joueurs de foot US n'ont pas l'exposition des joueurs NBA, explique Yann Descamps. Une équipe NBA, c'est cinq joueurs sur un terrain sans casque et donc vraiment identifiables. A l'inverse, 90% des joueurs de foot US sont inidentifiables dans la société civile, notamment à cause de l'uniforme. La NFL va ainsi avoir plus de pouvoir sur ses joueurs car ces derniers ont moins d'exposition". Et dans le sillage de David Stern - l'ancien patron de la Ligue de 1984 à 2014 -, la NBA a en plus fait un choix clair dans les années 80-90 : surfer sur cela en mettant en avant ses joueurs pour promouvoir sa marque, avec des personnalisés comme Larry Bird, Magic Johnson et bien sûr Michael Jordan.

Depuis et alors qu'en NFL les quarterbacks - le poste starifié dans le football américain – ont longtemps été l'apanage des joueurs blancs (ndlr : Doug Williams a été le premier quarterback noir à remporter un Super Bowl en 1988), les stars NBA sont devenues de vraies marques. Et l'explosion des réseaux sociaux n'a fait qu'amplifier leurs poids et leur puissance de communication, cassant l'emprise sur les messages politiques qu'avaient jusque-là les institutions et les médias. Pendant ce temps-là, la NFL communique plus sur ses franchises et sa Ligue en général. "LeBron James est une plus grande marque que les Sacramento Kings", estime l'ancien joueur NFL Trevor Pryce dans le New York Times. "A l'inverse, Tom Brady n'est pas une plus grande marque que les Cleveland Browns."

Un exemple concret pour l'illustrer : Brady compte 7.6 millions d'abonnés sur Instagram alors que LeBron en a près de 60 millions de plus ! "Il y a une différence fondamentale entre les deux Ligues. Les superstars de la NBA ont beaucoup d'influence. En NBA, vous pouvez mettre 3 ou 4 joueurs dans une salle et ils peuvent parler pour l'ensemble de la Ligue. Vous ne pouvez pas faire ça en NFL", complète "Joe" Lockhart, qui a travaillé pour la NFL et a été attaché de presse de la Maison Blanche sous Bill Clinton.

Dans les années 90, la NBA n'était aussi toujours pas fan des messages politiques

Cette approche plus ouverte de la NBA relève donc d'une adaptation intelligente à son évolution et face à la montée en puissance des réseaux sociaux. Et c'est finalement assez récent. Car dans les années 90, la ligue de basket nord-américaine n'était pas forcément très fan des messages politiques de ses joueurs. Deux cas l'illustrent : Mahmoud Abdul-Rauf et Craig Hodges. En 1996, Abdul-Rauf avait refusé de se lever pendant l'hymne, symbole d'oppression et de racisme à ses yeux. Suspendu un match puis obligé de payer une amende, il a ensuite été mis au ban de la NBA de manière progressive. "Mes minutes ont chuté. J'ai été transféré, a raconté en 2019 lors d'une conférence à l'université Marquette l'ancien meneur, qui a fini sa carrière à l'étranger. Mon agent contactait les équipes et elles disaient : 'Nous ne sommes pas intéressés et cela n'a rien à voir avec le basket'. C'était le même discours que j'ai entendu avec Kaepernick".

Quelques années avant, Craig Hodges avait connu un sort un peu identique. Coéquipier de Michael Jordan qu'il avait critiqué pour son absence de prises de positions politiques, cet arrière, excellent shooteur, s'était démarqué par son engagement politique contre les inégalités raciales. Mais après s'être présenté en habit traditionnel musulman à la Maison Blanche en 1992 pour fêter le deuxième titre de rang des Bulls et alors qu'il avait profité de l'occasion pour donner une lettre au président George Bush pour dénoncer le racisme, il a été coupé par Chicago quelques jours après et n'a plus retrouvé ensuite de franchise en NBA. A 32 ans…

Si les deux Ligues ont toutes les deux connu dans leur histoire des leaders afro-américains engagés et emblématiques comme Jim Brown dans les années 60 pour la NFL ou Bill Russell mais aussi Kareem Abdul-Jabbar pour la NBA, elles ont donc évolué de manières différentes sur ces questions sociétales depuis quelques années. Pour diverses raisons. La prise de conscience récente de la NFL peut-elle changer la donne et l'aider à rattraper enfin son retard ? '"Le fait qu'il y ait de plus en plus de quarterbacks afro-américains en NFL change un peu la donne", espère Yann Descamps. Le combat de Colin Kaepernick est cependant encore loin d'être gagné.

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