Géraldine Pons : "J'ose enfin dire, aujourd'hui, que je suis légitime"

"Je viens de voir le doc, nous les mecs d'Eurosport, j'espère qu’on n'est pas comme ça, sinon faudra nous le dire !"
Il est 19h30 dimanche soir lorsque je reçois ce sms d'un collègue… comme une prise de conscience soudaine. A une heure d’un match de Ligue 1, le sujet est sérieux. Non, je confirme vous n'êtes pas comme ça, mais oui ça existe encore, en 2021, des femmes journalistes qui peinent à exercer leur métier correctement. Le documentaire de Marie Portolano a le mérite de susciter la réflexion. La parole se libère et c'est tant mieux.
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31/07/2021 À 13:01
A titre personnel, je n'ai jamais été profondément blessée par des remarques sexistes ou des comportements misogynes. Oui, j’ai été la caution féminine dans des émissions, celle qui sourit et s’occupe d'une chronique décalée car elle n'apporte pas assez d'expertise ou manque de légitimité pour faire une analyse. Pas faux, je n'étais pas une experte.
Oui, j’ai commenté des sports dits "de filles" (là encore, beau préjugé à combattre, mais c'est un autre sujet…) mais j’aimais le patinage et la musique de Carmen qui l'accompagne à presque chaque événement.
Je n'ai jamais subi d'outrages dans ma carrière mais quand j'ai dû affronter des situations supposées compliquées, je les ai pas vécues comme un challenge et j’ai toujours fait en sorte de ne pas me victimiser, un peu comme une athlète de haut niveau qui se remet en selle quand elle tombe, je ravalai mes sentiments et avançai. Je crois même qu’à l’inverse, ces moments difficiles m’ont construit et renforcé, professionnellement et personnellement.
Je ne dois mon poste de directrice des Sports qu'à mon travail et j’ose enfin dire, aujourd’hui, que je suis légitime.
Alors, laissons la parole se libérer, il le faut pour assainir les bases d'un meilleur futur. On peut agir sur de nombreux leviers, dès la formation, à l'école. Toutes ces femmes inspirantes, ces excellentes journalistes que l’on voit dans le reportage peuvent partager leur expérience pour demain. Nous avons les moyens par notre expérience de changer ces perceptions.
A mon niveau, sans me revendiquer féministe, je joue la carte de la sororité. A compétence égale, car la compétence doit rester l'élément clé du recrutement, je choisis la figure féminine, l’athlète engagée qui fait bouger les lignes, la journaliste qui a des idées ou l'experte qui maitrise son sujet, pour que demain, la jeune diplômée puisse se sentir à sa place sur la pelouse du PSG micro en main pour son premier commentaire, avec à ses côtés un homme bienveillant !

Aude Baron : "Mon genre n'est pas un sujet"

Le documentaire de Marie Portolano diffusé sur Canal +, "Je ne suis pas une salope", dénonce les violences sexistes du milieu. Une dénonciation salutaire et nécessaire. On ne peut que se réjouir de la libération de la parole des femmes. Mais il serait regrettable que le public s’imagine que les violences sexistes sont inhérentes à toutes les rédactions. Une femme peut tout à fait s’épanouir dans le journalisme sportif : j’en suis la preuve. Depuis 6 ans que je travaille à Eurosport, jamais je ne me suis sentie aussi bien dans une entreprise, jamais je ne me suis sentie aussi bien avec une équipe.
J'ai été recrutée par Eurosport en 2015 pour prendre la rédaction en chef du site. Une rédaction composée alors uniquement d'hommes. Est-ce que ça a posé problème ? Non. J'ai gagné la confiance et le respect de mon équipe par mon travail, ma persévérance, mon courage. Comme tout manager qui rejoint un nouvel environnement.
Mon genre n'est pas un sujet. Je m'habille quasi exclusivement en robe ou jupe. Est-ce que ça a posé un problème ? Non. Je suis convaincue que si l'on considère intérieurement que le genre est un sujet, il va le devenir un jour ou l'autre… et se muer en problème.
Je suis rédactrice en chef. Et j'ai été recrutée pour mes compétences. Lors des entretiens de recrutement, j'avais d’ailleurs pris les devants en prévenant : "Si vous me recrutez parce que je suis une femme, pour améliorer votre quota de diversité, je ne suis pas la bonne personne". Mais je ne suis pas naïve non plus. J'ai bien conscience qu'une femme à la tête d'une rédaction, c'est bon pour l’image (quoiqu'Eurosport ne s'en soit jamais vanté). C'est, surtout, extrêmement bénéfique pour la diversité des profils, la complémentarité des esprits. Et par voie de conséquence pour la qualité du travail accompli, et donc des résultats de l'entreprise.
Je me méfie beaucoup des croyances, parfois injustifiées, quant à une injustice liée au genre. Une anecdote : les négo salariales pour rejoindre Eurosport ont été assez musclées. Une amie bossant dans le journalisme avait sitôt réagi : "Ils veulent moins te payer parce que tu es une femme !". D’où sortait cette accusation ? Les RH tiquaient parce que mes exigences salariales étaient supérieures à celles de mon prédécesseur. Ça n'avait rien à voir avec le genre. Je me permets de partager cette anecdote non par goût de l'épanchement, mais pour souligner aussi que, quand on négocie, on obtient. Qu'on soit homme ou femme.
Je me suis heurtée une seule fois à un cas de violence sexiste. Il ne s'agissait pas d'un journaliste, mais d'un consultant d'Eurosport. J'étais dans un couloir avec une partie de mon équipe, attendant qu'une salle de réunion se libère. Un mec arrive (désolée, je n'arrive pas à employer d'autre terme, j'ai un mépris énorme pour cet énergumène). Et il me claque les fesses avec un sourire gourmand. Je me retourne brusquement, hallucinée. Il me sourit : "Oh pardon, j’ai cru que vous étiez une de mes collaboratrices". J'étais sciée, interdite. Par son geste, et encore plus par sa réaction. J'ai reporté l'incident à mon supérieur, Pierre-Olivier Bouché (que je remercie et dont je salue l'implacable droiture), qui a sitôt prévenu la direction et les RH. La sanction a été immédiate : la collaboration avec ce consultant a été stoppée sur le champ. C'est ça, une entreprise responsable.
Des cons, il y en a partout. Les abus doivent être dénoncés, sanctionnés avec force et vigueur. Mais il ne faudrait pas que ces énergumènes qui font honte à la profession soit considérés comme représentatifs de tous ceux qui nous entourent.
Bien sûr, tout n'est pas parfait. Il y a encore trop peu de femmes dans notre rédaction. Tout comme il y a trop peu de profils issus de la diversité. J'aimerais recruter des profils plus variés. Mais force est de constater que les CV que je reçois émanent principalement d'hommes, blancs. Et le sexisme a parfois bon dos pour justifier un refus. J'ai souvenir d'un échange avec une candidate, qui avait sous-entendu que mon refus était lié à son genre. Fausse excuse : j'estimais qu'elle n'avait pas les compétences requises. C'est difficile à entendre, j'en ai conscience, mais c'était la seule et unique raison de mon refus, que je lui avais par ailleurs expliqué.
Alors comment faire pour qu'il y ait plus de femmes dans les rédactions ? Je n'ai pas de solution miracle. A ma petite échelle, j'espère que ce témoignage donnera espoir à celles qui aspirent à devenir journalistes dans le sport. Donner espoir aux jeunes femmes qui se mettraient des bâtons dans les roues avant même d'avoir essayé. Oui, les places sont chères. Mais à force de travail et persévérance, à force surtout de croire en vous, vous finirez par y arriver. Et vous verrez, ça peut très bien se passer.
Je suis journaliste. Dans le milieu du sport. Je suis une femme. Et tout va bien.
Omnisport
Quel plaisir d’être à Tokyo !
31/07/2021 À 12:48