Les lois du sport sont impénétrables, et parfois un peu injustes. Surya Bonaly ne vous dira pas le contraire. L’ex-patineuse a donné son nom à une figure - un salto arrière réceptionné sur une jambe - qui, paradoxalement, a contribué à l’empêcher de remporter une médaille olympique, en 1998 à Nagano. Il faut dire que l’ancienne gymnaste savait ce qu’elle risquait : le "backflip" est interdit en patinage artistique depuis 1976 parce qu’il nécessite d'atterrir sur les deux patins. Mais pendant toute sa carrière sportive, Bonaly n’a jamais cessé de bousculer les règles parfois trop rigides du patinage artistique, sans jamais atteindre l’or olympique.

"Le règne de la jolie petite patineuse dans sa boule à neige"

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Et pourtant, la patineuse, qui a couru sous les couleurs françaises, a un palmarès qui en ferait saliver plus d’une : neuf fois championne de France, cinq fois championne d’Europe, trois fois vice-championne du monde (senior)... Mais Bonaly n’est jamais parvenue à se hisser sur le toit du monde, ni à compléter ce palmarès d’une médaille olympique, alors qu’elle a participé à trois éditions (1992, 1994 et 1998). Est-ce lié à son style ? Son caractère ? Son côté rebelle ?

Il faut dire que Bonaly avait un profil très particulier. La championne ne s’est pas fait connaître en patinant, mais sur les tapis de gymnastique. Aussi douée pour le patin que les sauts, Bonaly finit par choisir le patinage : "Je savais que ce serait mon sport de prédilection", confie-t-elle dans Losers, la série documentaire de Netflix. "Surya était déjà une athlète confirmée quand elle a commencé à patiner, analyse Scott Hamilton, médaillé d’or aux Jeux de Sarajevo. Elle était championne du monde de tumbling. Elle avait déjà le physique, la détente, l’élévation, le sens de la rotation, c’était extraordinaire."

Surya Bonaly, en 1998 à San Jose

Crédit: Getty Images

Elle garde de ses années de gymnaste une musculature très développée. Avantage pour certains, inconvénient pour d’autres. Trop musclée, pas assez gracieuse, surtout trop rebelle, Bonaly était bien loin des standards acceptés par son sport. "Dans ce monde, les juges font la loi. C’est un univers de gens bien comme il faut. C’était le règne de la jolie petite patineuse dans sa boule à neige", décrit Tara Lipinski, médaillée d’or en 1998 à Nagano, dans Losers.

Malgré tout, Bonaly n’a jamais cessé d’essayer de repousser les limites de ce sport quoiqu’il en coûte. A Albertville, en 1992, et contre l’avis de son entraîneur de l’époque, Didier Gailhaguet, Bonaly tente le quadruple saut. Elle l’avait déjà tenté auparavant, sans jamais réussir la dernière rotation. L’audace aurait pu être récompensée, mais pas cette fois-ci, et encore moins pendant des Jeux. Là encore, sa dernière rotation n’est pas complète, et la patineuse l’a payé en passant de la troisième à la cinquième place.

"Ils auraient pu être justes pour une fois"

"Surya la rebelle" n’est jamais entrée dans le moule. Elle a toujours refusé de devenir l’idéal que les juges se faisaient d’une patineuse artistique. Certains estiment que sa couleur de peau a également été un facteur discriminant : "La question raciale se pose. Consciemment ou inconsciemment", Peter Biver, qui est aussi le mari de Bonaly, en est "convaincu". "En tant que sportive noire, je considérais que j’étais obligée de faire mieux que bien. Je devais être parfaite", concède la patineuse.

Puisqu’elle ne rentrait pas dans le moule, Bonaly a décidé que son salut viendrait uniquement par la performance sportive. Toujours plus de sauts, toujours plus d’enchaînements, ses programmes étaient des prouesses techniques. Mais là encore, la franco-américaine va vivre quelques désillusions. En 1994, elle termine 4e des Jeux de Lillehammer. Viennent ensuite les championnats du monde de Chiba, Bonaly est certaine de remporter l’or avec son programme. Il ne reste plus que la Japonaise Yuka Sato à passer, et techniquement, son programme est en dessous de celui de Bonaly. Les deux patineuses obtiennent le même score. Et par cinq voix contre quatre, les juges décident de sacrer Sato.

L’image a fait le tour du monde. Bonaly arrive en larmes à la remise des prix et refuse de monter sur la seconde marche du podium. Elle accepte finalement de monter dessus, mais retire sa médaille, s’attirant les foudres du public. Des années plus tard, le ressentiment est toujours présent chez Bonaly : "Je n’en revenais pas. C’était incompréhensible. Qu’est-ce qu’il fallait que je fasse ? Les juges auraient pu être justes pour une fois."

Surya Bonaly sur le podium des championnats du monde en 2014

Crédit: Getty Images

Acte destructeur et fondateur

Viennent ensuite les Jeux de Nagano. Ceux qui ont marqué à tout jamais le nom de Bonaly dans le panthéon du patinage artistique. Malgré une blessure au tendon d’Achille à peine guérie, la patineuse tient à participer à ses derniers Jeux. Vient son programme et là, stupeur dans le public, parmi les juges. Bonaly vient de réaliser un salto arrière. Une figure interdite, qui allait la sanctionner. "Elle voulait le faire quand même, car c’est une athlète qui voulait faire changer les choses, faire évoluer sa discipline", affirme Biver.

Le public ne lui en a pas tenu rigueur, bien au contraire. Les juges si. Bonaly termine à la 10e place. Peu importe, elle avait gagné le coeur des spectateurs. Cette soirée a marqué la fin de la carrière en amateur de la patineuse, mais surtout une nouvelle vie. Elle est passée pro et a définitivement arrêté la compétition. Elle a continué à faire vibrer pendant des années le public, dans la troupe Champion on Ice, et n’a jamais raté un backflip. Plus qu’un palmarès, Bonaly a laissé dans l’histoire de son sport cette volonté de faire bouger les choses, de casser les codes.

Surya Bonaly réalise un backflip en 1995 lors des championnats du monde

Crédit: Getty Images

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