1 – La piscine

Greg Louganis est né en 1960. Avant même de savoir marcher, le bambin avait été abandonné par ses adolescents de parents et recueilli par une famille de la banlieue de San Diego. A peine tenait-il sur ses deux jambes qu'il impressionnait ses proches par ses acrobaties et un sens du rythme qui le pousseraient bientôt à se produire sur des scènes locales. Mais le tournant de sa jeune vie intervint en 1969, quand sa famille décida d'installer une piscine dans le jardin. Petit détail. Grands effets : à 9 ans, il enchaîne les plongeons dans tous les sens possibles. Sa mère, légèrement soucieuse de son intégrité physique, se dit qu'elle ferait bien de l'envoyer prendre des cours à la piscine du coin. L'histoire démarre par un détail. Mais elle est en marche.

2 – L’avènement

Tennis
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05/02/2021 À 17:38
Avant Louganis, il y eut Dibiasi. Klaus Dibiasi. L'ange blond du plongeon. La légende avant la légende. Le jour où Louganis s'est avancé sur la scène olympique, à Montréal, l’Italien en terminait avec sa formidable odyssée. Au Canada, le Transalpin visait une troisième médaille d'or sur la plateforme. L'Américain, âgé de 16 ans, se lançait dans le grand bain. Pour se faire un nom. Gagner ? Sammy Lee, son entraîneur, y croyait dur comme fer. A l'arrivée, Louganis n'a pas empêché Dibiasi de réaliser son incroyable triplé. Mais Louganis a fait trembler le maitre. A l'issue du concours, à l'oreille de Louganis, Dibiasi viendra lui dire tout le bien qu'il pense de lui. L'avenir lui appartiendra bientôt.

3 – La (première) consécration

Argenté à Montréal à l'occasion de ses premiers Jeux, Greg Louganis ne connaitra plus jamais une autre place que la première en compétition internationale. Aux Championnats du monde de Berlin en 1978, il n'est encore qu'un gamin. Mais, déjà, possède cet indéfinissable petit quelque chose en plus. Le futur "Nureyev du plongeon" domine l'épreuve à 10 mètres. Désormais entraîné par Ron O'Brien, qui sera plus qu'un coach au fil de sa carrière et de sa vie, le jeune étatsunien décroche son premier titre planétaire.

4 – L’accident

Greg Louganis est l'incarnation de la perfection. Le voir s'envoler, évoluer dans les airs, pénétrer dans l'eau, c'est assister à un ballet. Et s'émerveiller devant un alliage unique de grâce et de puissance. Mais voir Louganis s'exprimer, c'est possiblement oublier que le plongeon est un sport dangereux. Que certains y ont laissé des plumes. Ou pire, leur vie. Durant les années 80, Sergei Chalibashvili ou Nathan Meade ont tous deux péri à l'âge de 21 ans, pour avoir heurté la plateforme de la tête. Greg Louganis a été victime d'un grave accident, aussi. En 1979, lors d'une rencontre Etats-Unis - URSS disputée à Tbilissi, lors d'un saut, sa tête heurte la plateforme. Dix mètres plus bas, Louganis retombe dans l'eau, sur le dos. "Si la plaque de béton n'avait pas été recouverte d'un rembourrage souple, je serais probablement mort". Louganis restera inconscient pendant 20 minutes.

5 – La mise au point

A Montréal, Klaus Dibiasi était persuadé d’une chose : Greg Louganis serait son successeur. A Moscou, en 1980, l'Américain serait le roi du tremplin et de la plateforme. L'Italien aurait dû avoir raison… si la Guerre Froide n'avait pas repris des couleurs en fin de décennie, si l'URSS n'avait pas envahi l'Afghanistan, si les Etats-Unis et Jimmy Carter, par mesure de rétorsion, n'avaient pas boycotté le rendez-vous quadriennal. Louganis doit donc attendre 1984 pour prendre sa revanche. Mais dès 1982 et les Mondiaux de Guayaquil, il met la terre à ses pieds. Comme personne avant lui. A trois mètres, il aurait pu zapper son dernier saut qu'il aurait quand même été sacré. Et de loin. Son meilleur saut du concours ? 92,07 points. Record absolu. A 10 mètres, l'un de ses plongeons lui vaut un 10 de la part des sept juges. La perfection.
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6 - Lewis + Beamon = Louganis

"Des journalistes m’ont demandé de comparer ça à des performances d’un autre sport. Je dirais que c'est comme atteindre les 9,15 mètres au saut en longueur ou courir le 100 mètres en 9"50". La remarque est signée Ron O'Brien. Les Jeux de Los Angeles 1984 furent marqués par Carl Lewis, et son exceptionnel quadruplé, par Mary-Lou Retton, quintuple médaillée en gymnastique et titrée au concours général, mais aussi par Greg Louganis. Au sommet de son art, le Californien signe un premier doublé aux JO. A 3 mètres, il franchit la barre des 700 points en finale. Du jamais-vu aux Jeux. A 10 mètres, rebelote. Et une première dans l'histoire tout court. Personne n'avait jamais hissé la discipline à une telle hauteur. "Je ne pense pas qu'il était possible de faire mieux", reconnaitra-t-il, bien plus tard.

7 – Le choc

Après LA, Greg Louganis a songé à arrêter. Et puis, Ron O'Brien l'a convaincu de pousser jusqu'à Séoul, parce que le jeu en valait la chandelle. Réussir un nouveau doublé à Séoul le ferait entrer dans la caste des immortels. 1988 pouvait changer sa vie. Il en serait ainsi. Mais dans des proportions insoupçonnables et insoupçonnées. Six mois avant les JO, son compagnon, malade, se rend à l'hôpital. Il passe un test de dépistage du VIH. Au cœur des années SIDA et d'une décennie qui a coïncidé avec le surgissement de la pandémie, Greg Louganis a longtemps mis le sujet sous le tapis. En ce mois de mars, il ne peut reculer. Il est testé. Il est séropositif. Le choc de l'annonce n'a d'égale que la perspective d'une vie qui touche à sa fin. Louganis s'imagine condamné. Mais son médecin, un proche, lui conseille de s'accrocher. De continuer. D'aller aux Jeux, en somme.

8 – L’impossible dilemme

Quand Greg Louganis débarque en Corée du Sud, il a pesé, avec son coach, le pour et le contre. Il fait face à un dilemme impossible. Parler, c'est renoncer. Parce que si Louganis dévoile qu'il est positif au VIH, il sera privé de JO. En 1988, la maladie reste encore méconnue et draine son lot de fantasmes malveillants. Se taire, c'est porter une responsabilité incommensurable. En 2021, on sait que les risques de contamination sont infinitésimales. Dans les années 80, ce n'était pas une évidence pour tout le monde. Louganis y va. Louganis n'oubliera jamais. Parce que s'il va triompher et réussir un nouveau doublé, l'histoire, à rebours, retiendra l'accident dont il est victime lors de la qualification au tremplin à 3 mètres. Sur son neuvième plongeon, l'improbable se produit : sur un double saut périlleux et demi renversé carpé, sa tête heurte le tremplin. A la gêne de s'être raté devant le monde entier suit l'inquiétude. L'Américain saigne. Il sort de l'eau, montre sa blessure et file se faire recoudre. Devant le médecin qui le prend en charge, il n'ose rien dire. Avant d’être complètement certain qu’il n’a mis personne en danger, Louganis passera des heures difficiles. Mais il finira par gagner. Toujours et encore.
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9 – L’annonce et la libération

Jusqu'au cœur des années 90, Greg Louganis a passé sa vie à se cacher. Dissimuler son identité sexuelle. Taire sa séropositivité. L'homme a porté ces secrets comme des fardeaux. Et puis, les mentalités évoluant, il s'est dit qu'il était temps. Apparaitre aux Gay Games, en 1994, fut un premier pas. Publier son autobiographie "Breaking The Surface" fut le suivant, décisif. Le livre restera cinq semaines en tête de la liste des best sellers du New York Times. Louganis y révèle aussi ses doutes, son enfance difficile, ses tentatives de suicide, son accoutumance adolescente à la drogue, ses relations toxiques avec ses compagnons et le viol dont il fut victime par l'un d'entre eux. Longtemps, Louganis aura été plus heureux dans l'eau que sur la terre ferme.

10 – L’activiste

Depuis sa retraite sportive, Greg Louganis est monté sur les planches, a écrit sa biographie, a coaché des athlètes, a servi de mentor à l’équipe américaine, s’est épris de passion pour les concours canins mais, surtout, est devenu l’un des visages de la lutte contre les discriminations en tout genre. Depuis son coming out et la révélation de sa maladie, l’Américain se bat désormais pour que la vie des jeunes homosexuels, celle des séropositifs, celle des minorités discriminées ne ressemble pas au chemin de croix qu’il a traversé lors de la première partie de son existence. Que parler soit la norme. Plus le silence.

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