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"C'est quelque chose qui fait partie de vous" : mimiques, résistance à la pression... Les buteurs face à leurs rituels
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Publié 24/05/2023 à 00:21 GMT+2
Tirer les transformations et les pénalités représente un rôle unique, difficile mais ô combien important. L'exercice demande une force mentale incroyable pour résister à la pression des plus grands stades du monde, une minutie parfois presque maladive et un travail acharné. Focus sur les buteurs et leurs rituels avec les mieux placés pour en parler : Thomas Ramos, Romain Teulet et Morgan Parra.
Thomas Ramos, Morgan Parra et Romain Teulet se sont confiés sur leurs rituels.
Crédit: Quentin Guichard
Le rugby, c'est bien l'histoire d'un footballeur qui a choisi de se servir des mains pour faire avancer le ballon. Et pourtant, le jeu au pied a encore une place fondamentale dans ce sport. En moyenne, 45% des points marqués lors d'un match de rugby sont inscrits sur pénalité ou transformation (42% lors de la 25e journée de Top 14). C'est dire l'importance de l'exercice, l'importance des buteurs. Souvent n°9, n°10 ou n°15, ils sont des éléments indispensables de leur équipe. A l'image d'un Antoine Hastoy qui venait samedi, à la 72e minute, d'inscrire la transformation de la victoire rochelaise en finale de Champions Cup (26-27).
Alors pour endosser ce rôle, il faut presque être né avec. "C'est quelque chose qui fait partie de vous, de votre personnalité, ça reste une passion avant tout", glisse Romain Teulet. L'ancien ouvreur emblématique du Castres Olympique, devenu entraîneur des buteurs du club, en parle avec émotion et passion. "Je me souviens du tournoi de Brive, j'avais onze ans et je marque une pénalité. On gagne 3-0 et on repart avec le trophée, qu'est ce qu'il était lourd… Je pense que je savais déjà pourquoi je faisais ce sport. C'était pour avoir ce rôle-là et être décisif", se rappelle-t-il.
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Romain Teulet, en 2010 avec Castres.
Crédit: Imago
La vocation, Morgan Parra l'a aussi trouvée. "C'est un rôle qui me plaît, qui peut être positif ou négatif quand ça va mal. C'est un sport collectif mais sur ça on est tous seuls", raconte le demi de mêlée du Stade Français. Plaisir partagé pour Thomas Ramos : "Je pouvais passer des après-midi à buter quand j'étais jeune et j'ai toujours aimé cette responsabilité". Il faut dire que pour buter, il faut aimer ça. Non seulement pour tenir son rang lors des matches mais surtout pour allonger les séances d'entraînement.
Si l'arrière du Stade Toulousain ne tourne qu'à une vingtaine de coups de pied par semaine pour s'entraîner, d'autres en font plus. Des séances de plus de vingt minutes pour Morgan Parra, quatre fois par semaine. Un moyen de répéter, et d'ajuster ses repères face au H des poteaux espacés de 5m60, pour être dans les meilleures dispositions le jour du match.
Gestes, tees, pression des ballons… Un contrôle total pour ces amoureux du détail
Chez Morgan Parra comme chez Romain Teulet, on est admiratif de l'homologue du Stade Toulousain. "Thomas Ramos, il est insolent de réussite. Il donne l'impression d'une telle tranquillité, d'une telle facilité", explique Teulet. C'est parce que le buteur du XV de France, meilleur réalisateur du dernier Tournoi des 6 Nations (84 points) a une routine très sobre. Loin d'être un Jonny Wilkinson presque caricatural avant de frapper et dont pourtant il s'est inspiré dans sa jeunesse, Ramos n'est pas très expressif. "Je pense qu'il n'y a pas besoin d'en faire des tonnes. J'essaie de retrouver un peu de souffle, je fais quatre pas en arrière, trois sur le côté et j'essaie de visualiser la trajectoire du ballon pour avoir la frappe la plus juste possible. L'essentiel c'est d'avoir son identité", poursuit le joueur de 27 ans. Son style, c'est un peu celui de Neymar, dont il partage cette facilité naturelle : "J'aime comme il prend les gardiens à contre-pied en finesse sur penalty".
Morgan Parra a une avant-frappe un peu plus connue du grand public. Même s'il est encore loin d'un Dan Biggar, dont les tics rappellent ceux de Rafael Nadal sur un court de tennis. L'ancien Clermontois aime, lui, joindre ses deux mains et garder les jambes relativement collées même si les choses ont évolué. "Il y a eu des recherches, j'ai bossé notamment avec Gonzalo Quesada (entraîneur du Stade Français) sur ma posture. J'étais un peu plus debout et je me suis baissé pour être un peu plus penché vers l'avant. Tout est question de trouver ses repères", explique-t-il.
Romain Teulet, qui est même le meilleur réalisateur du championnat depuis 2001, est le parfait exemple d'un joueur aux rituels marqués et marquants. Surnommé "Robocop", le natif de Bergerac s'est distingué en raison d'une gestuelle et d'une prise de pas d'élan si particulière. "Ça me faisait sourire de me revoir buter au tout début, c'était très saccadé, très robotisé. C'est ce qui me permettait d'être plus concentré, je ne me rendais pas compte de ça", assume-t-il.
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Morgan Parra lors de la Coupe du Monde 2011.
Crédit: Getty Images
Alors ces gestes, ces tics, ces mimiques ne sont pas là pour crever l'écran mais dans une vraie recherche de performances. Une étude réalisée en Grande-Bretagne dans le début des années 2000 démontrait même que les joueurs de rugby dont la routine avait été réfléchie et gardée avec le temps seraient plus résistants à la pression, et plus efficaces. Alors, il y a le langage du corps pour se préparer, mais les rituels de buteur ne se résument pas uniquement à la posture. "Moi, j'ai changé de tee (le socle pour poser le ballon) cette année", confie Thomas Ramos. "Ça faisait dix ans que j'avais le même mais j'ai changé pour un tee qui prend moins de surface du ballon". Pour Morgan Parra, la minutie est poussée encore plus loin : "La pression des ballons a de l'importance pour moi. J'aime qu'ils soient gonflés d'une certaine manière mais ça diffère en fonction du type de ballon". Oui, même la poire est ajustable aux goûts de ces maniaques de la précision.
"Dans le haut niveau, tout le monde est technique. Le plus important, c'est d'être fort dans sa tête, dans les grands matches", insiste Thomas Ramos. Comme Romain Teulet et Morgan Parra, le buteur du XV de France a été accompagné par un préparateur mental au cours de sa carrière. "J'ai travaillé dans le silence total, pour ne rien entendre et me mettre dans ma bulle", poursuit-il. "J'étais quelqu'un d'hyperactif donc j'ai fait de la sophrologie et ça m'a énormément aidé", confirme à son tour le Castrais. Ce n'est pas pour rien que ceux en charge des points au pied sont très souvent les plus calmes de leur équipe. Parce qu'il faut rester concentré, maître de ses émotions dans les moments importants.
Mais entrer dans sa bulle, même lorsqu'on est un buteur expérimenté, reste un travail difficile. "Mieux on est dans sa vie, meilleur on est. Je l'ai vécu, il y a quelques années en 2011 (défaite quart de championnat). J'ai une pénalité à trois minutes de la fin, que je manque (voir ci-dessous, à 9'10). J'avais des soucis familiaux, de couple, je l'avais senti que je risquais d'être fragile. Je m'en suis énormément voulu", confie Romain Teulet, qui s'est bien rattrapé l'année suivante en propulsant son équipe en demi-finale du championnat.
Mais pour être focus sur son coup de pied, il ne suffit pas d'être bien dans sa vie. Il faut aussi être bien dans l'instant. "Les pétards, l'odeur des grillades, les supporters, les conditions météorologiques… Tout ça peut déconcentrer", ajoute Teulet. Des stades animés en Top 14 aux conditions plus calmes et particulières sur les terres anglaises ou irlandaises, il faut savoir s'adapter. "Je sais appréhender tout de la même manière en équipe de France ou en club, dès qu'on a confiance en soi et que les autres ont confiance en nous on en fait une dynamique", explique Ramos, qui continue de prendre de l'expérience avec les Bleus et Toulouse. Dans les plus grands stades du monde comme l'Aviva Stadium de Dublin, il continue de mettre ses émotions à rude épreuve. "Il y a deux ans, en finale du Top 14 (victoire face à La Rochelle au Stade de France), je suis à 40 mètres des poteaux, il pleut et j'en passe une importante. C'est le genre de pénalités qu'on aime tirer", se rappelle-t-il.
Dans cet exercice où le mental prédomine, l'expérience a évidemment son importance. "Il y a eu des ratés qui ont fait ce que je suis, et puis avec l'âge, on gagne beaucoup en sérénité", explique Morgan Parra, qui prendra sa retraite à la fin de saison. Pour l'ancien demi de mêlée du XV de France comme pour Romain Teulet, les souvenirs de pénalités ou de transformations jalonnent les plus grands moments de leur carrière. "Je m'en souviendrai jusqu'à la fin de mes jours, c'était le dernier match de ma carrière contre Montpellier (en 2014). Je rentre à 30 minutes de la fin et il y a une pénalité importante et Kockott (le buteur du CO à l'époque) me dit de la prendre", se souvient Teulet avec une émotion particulière. "Le stade scande mon nom. Je revois toute ma préparation, le moment où je touche le ballon, j'avais des frissons, on se sent en apesanteur. Le scénario était écrit pour moi, pour clôturer le livre".
Blessé, on ne sait pas encore si Morgan Parra pourra participer aux phases finales avec le Stade Français pour tirer sa der'. Thomas Ramos a encore un bel avenir devant lui, et des souvenirs à se créer. Pourquoi pas en Coupe du monde, en septembre prochain.
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