Un jour qu'on lui demandait pourquoi il ne jouissait pas de la même notoriété auprès du grand public que son illustre compatriote, Benjamin Raich avait eu cette phrase teintée à la fois d'ironie et de lucidité : "Je ne me suis pas crashé à Nagano. Lui, oui". Lui, c'est Hermann Maier. Peut-être le spécimen le plus atypique et le plus fascinant de l'interminable galerie de champions qui peuplent l'histoire du ski alpin autrichien.
Les mots de Benni Raich affichent en apparence un côté réducteur, mais il y a du vrai. Maier a remporté quatre fois le classement général de la Coupe du monde. Il y a décroché 54 succès, a été champion du monde de descente, de Super-G et de géant et a conquis six médailles olympiques. Un des plus grands palmarès de tous les temps.
Mais il reste d'abord l'homme qui a survécu à la chute la plus célèbre de l'histoire des Jeux, lors de la descente olympique à Nagano, en 1998. Pour une immense majorité, la première image, le premier souvenir qui grimpe à la mémoire à l'évocation du natif de Flachau, ce n'est pas un de ses innombrables triomphes, mais bien cette arabesque aérienne, mi-sublime mi-terrifiante, qui a suspendu le temps dans une fraction de secondes où chacun, et peut-être le premier intéressé lui-même, s'est demandé s'il serait encore en vie à son retour sur la terre ferme.
Les Grands Récits
Régine Cavagnoud, l'étoile brisée du ski français
05/09/2019 À 09:20
D'une certaine manière, Hermann Maier est resté prisonnier de ce moment d'éternité. Longtemps, cela lui a pesé. Un jour de 2005, alors qu'un journaliste américain avait effectué le voyage jusqu'en Autriche pour l'interviewer, il s'était braqué : "Je suppose que vous voulez tout savoir sur ma chute. En général, c'est pour cela que les médias américains s'intéressent à moi. Seule la violence vous intéresse dans votre pays." La pilule est passée, depuis. C'était il y a bientôt un quart de siècle, Maier est presque quinquagénaire et il a appris à vivre, presque à apprécier, cette partie de lui-même.
Si le pouvoir de fascination de la séquence demeure intact, c'est, au-delà même de son aspect spectaculaire, parce qu'elle est indissociable de ce qui a suivi. Hermann Maier s'est relevé. On a craint pour sa carrière et même pour sa vie, puis pour ses Jeux, mais comme si de rien n'était, il est reparti au charbon pour devenir quarante-huit heures plus tard champion olympique de Super-G, avant de doubler sur le géant. L'exploit a sidéré mais, au fond, il n'aurait dû étonner personne. "Herminator", le Terminator du Cirque blanc, s'était toujours relevé de tout.

Une chute violente puis deux médailles d'or : l'incroyable destin d'Hermann Maier à Nagano en 1998

Maçon et moniteur de ski

Deux ans avant Nagano, il n'était rien ni personne. L'histoire du jeune Hermann Maier, c'est celle d'un gamin en qui personne n'a voulu croire, à qui on a fermé toutes les portes et n'a dû qu'à sa seule force de conviction de revenir par la fenêtre. Né en 1972, fils d'un moniteur de skis, il enfile ses premières planches à cinq ans. Son toucher de neige naturel saute aux yeux. Intégré à 15 ans à la prestigieuse académie de Schladming, l'usine à champions du ski autrichien, il est prié douze mois plus tard de faire ses valises. Verdict sans appel : trop maigre. Avec ses 55 kilos tout mouillé, le gringalet ne fait pas le poids, dans tous les sens du terme.
Cette blessure originelle, bien plus douloureuse que n'importe quelle chute, sera son moteur. A 16 ans, il rentre les skis entre les jambes à Flachau, ce village de 2500 âmes qu'il placera sur la carte du monde une fois devenu star, et dont on rebaptisera une des rues de son nom. Pour l'heure, Herminator n'est encore qu'Hermann, celui dont personne ne veut. Il devient maçon et le restera pendant sept ans. Il commence à y sculpter ce corps qui, un jour, impressionnera tant, mais ne perd jamais de vue le ski. Sa vie se répartit entre truelle et spatules. Du printemps à l'automne, Maier maçonne, mais consacre ses hivers au ski, suivant les traces paternelles de son père et son propre rêve. "Il donnait des leçons cinq heures par jour dans mon école de ski et il skiait pour lui le reste du temps. C'est là qu'il a acquis les bases de son ski", explique Hermann senior.

Hermann Maier, maçonnerie et muscu.

Crédit: Imago

A 20 ans, le voilà devenu une terreur à Flachau, où aucune compétition amateure ne lui échappe. Mais la grande équipe d'Autriche, elle, demeure insensible à ses charmes. "Les places étaient chères et les responsables pensaient que j'étais désormais trop vieux, qu'il valait mieux miser sur des plus jeunes que moi, a-t-il expliqué à nos confrères d'Eurosport Allemagne. Alors j'ai traversé toute l'Autriche pour faire des compétitions. J'ai gagné au Tyrol, en Carinthie, à Salzbourg... La Fédération a commencé à ne plus envoyer ses meilleurs skieurs contre moi. Ils voulaient éviter qu'ils se confrontent à moi. Ces résultats m'ont donné une grande confiance en moi. En réalité, dès 17, 18 ans, alors que je progressais beaucoup, j'étais d'une certaine manière convaincu que je deviendrais un grand champion. Je progressais étape par étape."
Tout ce qui lui manque, c'est une chance à saisir. Son passage en force jusqu'au sommet va s'effectuer en deux temps.
. Printemps 1995 : La fédération autrichienne consent à lui accorder un strapontin pour les championnats nationaux. Maier a été pistonné par Alex Reiner, qui régit les affaires locales du ski à Salzbourg. Aligné dans le Super-G, il patiente en haut de la piste. Maier raconte : "Je suis parti avec le tout dernier dossard. Le 141. C'est vous dire si personne ne faisait attention à moi. Mais j'ai fini 15e. Et pour la première fois, les dirigeants de l'équipe d'Autriche ont commencé à me reconnaitre."
. 6 janvier 1996 : La Coupe du monde débarque à Flachau pour les épreuves techniques. Toujours grâce à la bienveillance de Reiner, Hermann gagne le droit de jouer les ouvreurs à défaut de pouvoir concourir. Il va saisir cette chance. Sur le premier tracé, son temps officieux l'aurait placé au 7e rang, une seconde à peine derrière Alberto Tomba, auteur du meilleur chrono. Au cumul des deux manches, il aurait fini 11e. Cette fois, il a tapé pour de bon dans l'œil de ses dirigeants.

La naissance du mythe Herminator

Dès lors, tout va aller très vite. Quelques semaines de Coupe d'Europe, puis ses premiers pas et ses premiers points en Coupe du monde dès le mois de février. L'hiver suivant, il intègre la grande équipe d'Autriche. Une première campagne plutôt discrète mais ponctuée d'un premier coup d'éclat : A Garmisch, en l'espace de deux jours, il décroche le premier podium de sa carrière, en descente, puis signe la première de ses 54 victoires en Coupe du monde, lors du Super-G. Nous sommes à moins d'un an des Jeux de Nagano. Personne n'imagine encore que le bestiau de Flachau y débarquera en maître, non seulement de l'Autriche, mais aussi du monde.
La saison 1997-98 est celle de Maier. Et plus les Jeux approchent, plus Hermann devient Herminator. Son mois de janvier est un des plus prolifiques de l'histoire. En 25 jours, il remporte sept courses (dont cinq consécutives), gagne en géant, descente ou Super-G. De Saalbach à Garmisch, de Schladming à Wengen en passant par Veysonnaz, on ne voit que lui. "J'ai fini premier des skieurs venus de cette planète", sourit Andreas Schifferer, dauphin de Maier à Schladming lors du Super-G.
D'autres acceptent moins bien cette émergence brutale et dévastatrice, qui a généré autant de jalousie que d'admiration, parfois même dans le camp autrichien. Dans son dos, ça parle. Ça bave, même. On s'étonne de sa masse musculaire. De fait, à l'œil nu, Maier n'a plus rien à voir avec le débutant de l'hiver 1996. Herminator (contrairement à une tenace idée reçue, il était déjà affublé de ce surnom avant sa chute à Nagano) hérite dans le milieu d'un autre sobriquet, moins enviable : Hormonator. Lui se justifie. Avant d'intégrer la Wundermannschaft, il n'avait jamais fait de musculation. Mais ces bruits de couloir ne font que blinder un peu plus la carapace qu'il se forge depuis l'adolescence.
En réalité, si on ne le mesure pas encore tout à fait, Hermann Maier n'est pas seulement en train de laminer le circuit. Il révolutionne son sport, le professionnalise. Il se prépare comme un chien et ne néglige aucun détail, est toujours le dernier à rentrer de la reconnaissance, se met à la boxe, et exige une combinaison neuve à chaque départ pour maximiser son aérodynamisme et ne pas risquer que les fibres se distendent. L'Autrichien a tant galéré pour arriver au sommet qu'il ne laissera rien entraver sa marche en avant. "J'ai essayé la maçonnerie pour gagner ma vie et le ski pour gagner ma vie. Je préfère le ski", résume-t-il juste avant Nagano. Il sait d'où il vient et ne veut surtout pas y retourner. Quand on lui demande jusqu'à quand il a travaillé comme maçon, il répond avec une précision révélatrice, comme s'il avait marqué ce moment d'une croix : "Le 26 octobre 1995". La fin de sa vie d'avant.
L'autre "révolution hermanienne", c'est son style. Un engagement féroce, un rouleau-compresseur. Une dameuse lancée à la vitesse d'une motoneige. Mais Maier est plus subtil qu'il n'y paraît. Son ski est un savant mélange de puissance et de raffinement, même si la première saute davantage aux yeux que la seconde. Puis il y a ces prises de risques, qui lui valent vite une réputation de fêlé. Là encore, la caricature accompagne l'apparence. "On le fait passer pour un casse-cou complètement givré, mais c'est un peu plus compliqué que ça", avait expliqué un jour dans les colonnes de L'Equipe l'ancien champion olympique français, Franck Piccard. "Vous le prenez pour un fou, mais croyez-moi, il sait ce qu'il fait", témoignait son coéquipier Hans Knauss.
Avec Maier, toujours se méfier des impressions. Ce qu'on prend pour une forme de folie n'est rien d'autre qu'un appétit vorace, de celui qui a connu la famine. Cette envie se lit jusque sur son visage les jours de course. "C'est une machine, a résumé un jour l'Américain Tommy Moe. Avant une course, il a ces yeux de fous. On dirait un dingue, un sauvage. Il a l'air d'un barbare qui vient de s'échapper des forêts autrichiennes." Avant Nagano, Michel Vion, le patron de l'équipe de France, ne disait pas autre chose, ouvrant grand la bouche avec des yeux exorbités : "C'est ça, sa tête avant le départ. C'est un tueur. Un tueur."

4 et 7 : Chiffre de la mort et porte de l'enfer

L'Autrichien débarque au Japon en leader du classement général de la Coupe du monde et en rock star. Il est le skieur le plus scruté, peut-être même l'athlète le plus attendu, tous sports confondus. Il vise trois médailles d'or et doit débuter sa moisson par la descente, le lundi 9 février. Mais rien ne va se passer comme prévu sur la piste d'Hakuba. Trop de neige. Puis pas assez. Trop de brouillard. Du vent. De la pluie... et même un tremblement de terre. Rien de méchant pour les autochtones. Pas de dégât. Juste, peut-être, dans la concentration des skieurs, qui voient passer une, puis deux, puis trois, puis quatre journées sans pouvoir livrer ce qui, pour beaucoup, doit être la course d'une vie.
Le vendredi 13 (!), les descendeurs regagnent une nouvelle fois la zone de départ. Le vent retarde encore le coup d'envoi de la course, mais pas au point d'envisager un cinquième report. Jean-Luc Crétier s'élance avec le dossard 3. En bas, "Cabou" a collé une seconde et vingt-trois centièmes à Fritz Strobl, qui avait pourtant survolé les entraînements. On ne le sait pas encore, lui non plus, mais personne n'ira plus vite que le Français. A cet instant, tout le monde ignore également que la 7e porte, placée après une quinzaine de secondes de course en bas du schuss de départ, sera celle de l'enfer. Elle va enterrer les illusions de douze skieurs ce jour-là. Dont le dossard 4. Hermann Maier.

Hermann Maier s'élance pour la descente olympique de Nagano. Dans moins de 20 secondes, tout sera terminé.

Crédit: Getty Images

Au Japon, le 4 est appelé "le chiffre de la mort", parce qu'il se prononce "shi", qui signifie mort en japonais. Dans beaucoup d'immeubles, d'hôtels et d'hôpitaux, il n'y a pas de 4e étage. L'histoire ne dit pas si Hermann Maier était au courant, mais ce dossard 4 un vendredi 13, c'était peut-être trop pour son karma. Reste que son plus grand malheur sera la porte 7. Le dessinateur du tracé, Bernard Russi, l'a déplacée légèrement sur la droite par rapport au parcours initial, la rendant particulièrement piégeuse. "C'était une courbe avec un dévers en aveugle juste derrière", témoigne Jean-Luc Crétier.
Pour franchir cette zone délicate sans encombre, mieux vaut réduire sa vitesse. Sans quoi le risque de rater la porte suivante, voire pire, devient grand. Crétier s'est quasiment relevé à l'approche de la porte. Ce n'est peut-être pas là que le skieur de la Plagne a gagné l'or olympique, mais c'est ici que beaucoup vont le perdre. "Dans un reportage, Hermann avait parlé de façon un peu péjorative de mon style 'moniteur français' sur ce passage, mais à l'arrivée, il a bien dû reconnaître que le moniteur français était au sommet de la boîte alors que lui était par terre", nous glisse le champion olympique.

Mon dieu, mon dieu, mon dieu !

Maier n'avait pourtant pas été impressionné par ce secteur lors des entraînements. Ironie, il l'avait même jugé trop plat. Trop facile. Il a abordé la porte pleine balle. Vite. Très vite. Beaucoup trop vite. Soudain, le meilleur skieur de la planète ne maîtrise plus rien. Il perd le contrôle et s'envole à 110 km/h vers le côté droit de la piste. A l'horizontale puis la tête en bas, les skis tout en haut.

Sur l'écran géant en bas de la piste de Nagano, l'image de la chute de Hermann Maier

Crédit: Imago

Son temps de suspension fait froid dans le dos. Il semble durer des heures. Le skieur volant va pourtant rester moins de deux secondes dans les airs. Des cris d'effroi traversent Hakuma. On les entend distinctement sur les vidéos dépourvues de commentaires. 40 mètres plus loin, il rebondit violemment au sol sur l'épaule gauche avant d'aller déchiqueter les deux rangées de filets de protection au prix d'un roulé-boulé pas moins impressionnant que son vol plané.
Kyle Rasmussen a bénéficié d'une vue imprenable sur la chute de Maier. Nanti du dossard 26, il était installé sur le télésiège surplombant le côté de la piste pour accéder à la cabane de départ. "J'ai tout de suite pensé 'Mon dieu, il est mort'", avouera l'Américain. Jean-Luc Crétier, tout juste en train de récupérer dans l'aire d'arrivée, s'est fait la même réflexion : "Je n'ai pas eu le temps de voir la chute mais j'ai entendu le public. J'ai regardé le ralenti sur l'écran géant. Je me suis dit 'Ce n'est pas possible, il s'est tué'".
Tout le monde l'a pensé. Armin Assinger aussi. Aux côtés du journaliste Robert Seeger, l'ancien membre de l'équipe d'Autriche est aux commentaires ce vendredi 13 sur la télé autrichienne. Au moment où Maier perd le contrôle, l'effroi d'Assinger, filmé dans sa cabine, est palpable. "Oh mon dieu, mon dieu, mon dieu !" hurle le consultant, masquant presque son visage dans ses mains.
Le numéro un mondial gît dans la poudreuse, à plat ventre, tête vers le bas de la piste. Très vite, on le voit bouger. Puis se mettre à genoux. Un miracle. "Ma bouche était tellement pleine de neige que j'ai dû cracher. Après avoir repris mon souffle, j'ai tout de suite pensé à me relever pour rassurer ma famille qui regardait la course à la télévision à Flachau. Sinon je serais sans doute resté beaucoup plus longtemps par terre (on apprendra que sa mère a fait un malaise en voyant sa chute)", a-t-il raconté en 2018 pour les vingt ans de sa légendaire pelle à Sports Illustrated.

Carl Yarbrough, ou l'homme derrière LA photo

Le magazine américain nourrit un rapport particulier à cet incident, grâce à un homme. Il s'appelle Carl Yarbrough. Bon skieur, il est surtout un remarquable photographe. Il a couvert tous les Jeux d'hiver depuis Lake Placid, pour divers médias. Mais il ne voulait pas aller à Nagano. La précédente édition, à Lillehammer, lui a laissé un mauvais souvenir. La Norvège n'est pas le Mexique, mais Yarbrough y a attrapé une dysenterie digne de la tourista. Surtout, il a connu le cauchemar de tout accrédité lors de la descente : alors qu'il avait pris place à un endroit idéal mais interdit pour photographier, il se fait éjecter par un officiel et manquera la photo de sa vie, celle de l'Américain Tommy Moe, sacré champion olympique ce jour-là.
Il faut toute la force de conviction de Steve Fine, le responsable du service-photo de Sports Illustrated, pour le persuader de suivre les Jeux de Nagano pour SI. Pendant des jours, Carl Yarbrough cherche son "spot" à Hakuba. Beaucoup de photographes aiment se placer là où les descendeurs effectuent les sauts les plus impressionnants, ceux qui offrent les vues les plus saisissantes. Pas lui. Il décide finalement de se positionner vers le haut de la piste, en contrebas de la fameuse porte 7. Du génie, de l'instinct ou un simple coup de chance, peu importe. Il est là quand Hermann Maier décolle.

Herman Maier décolle. Il ne reprendra contact avec la terre ferme que 40 mètres plus loin.

Crédit: Getty Images

Mais de son emplacement, le photographe ne peut voir les skieurs qu'au tout dernier moment, quand ils sortent de la courbe. C'est au son qu'il se repère. Il doit presque anticiper le moment où les concurrents déboulent. Sinon, le temps d'ajuster, il les aura ratés. C'est ce qu'on appelle "shooter à l'aveugle". Sauf que les skis de Maier, qui a perdu contact avec la neige, ne produisent par définition plus aucun bruit.
C'est donc un simple flash visuel, celui de l'Autrichien fonçant dans sa direction comme un missile sol-air, que Yarbrough va utiliser comme déclencheur. En une seconde à peine, il effectue huit prises. Sans savoir ce qu'elles vaudront, ou si même une seule d'entre elles sera exploitable. Il expédie ses photos à Steve Fine, qui lui annonce la bonne nouvelle un peu plus tard : "Je n'arrive pas à croire que tu aies pu prendre des photos de cette qualité !" Ses clichés feront le tour du monde et sa petite fortune. Ce sont les seuls existants de la chute de Maier, dont il reste le "héros" méconnu.

Le photographe américain Carl Yarbrough, l'auteur d'une des photos les plus célèbres de l'histoire des Jeux.

Crédit: Getty Images

Mais comment c'est possible, ça ? Un toubib me dit qu'il faut le renvoyer en Autriche, et l'autre qu'il peut reskier tout de suite
La première question que tout le monde se pose, c'est : comment Hermann Maier peut-il être encore en un seul morceau ? Chacun est soulagé mais stupéfait de le voir se redresser aussi vite, et intact. "Dans son malheur, il a eu deux chances, estime Jean-Luc Crétier. Il a bénéficié du fait qu'il y avait beaucoup de pente à cet endroit-là, donc l'impact était plus 'glissé'. Puis il a fini sa course au milieu de la poudreuse. Sinon..." Si le ciel est immaculé ce vendredi 13, il s'était chargé de flocons la veille, déversant de la neige fraîche à l'endroit où l'Autrichien a échoué. Sans quoi il se serait fracassé sur la rocaille. "Je préfère ne pas imaginer ce qu'il serait advenu s'il n'avait pas autant neigé la nuit précédente", avoue Andreas Lotz.
Cet ancien médecin de l'équipe autrichienne de ski alpin est un autre second rôle capital de cette histoire. Sans lui, les Jeux de Nagano se seraient achevés là pour Hermann Maier. Il n'aurait pourtant jamais dû avoir son mot à dire. Un des trois docteurs présents au sein de l'équipe autrichienne à Nagano, son rôle consiste à gérer tout le processus des contrôles antidopage des médaillés. Or ce 13 février, il est très occupé : Hannes Trinkl a décroché la médaille de bronze en descente et sur le combiné qui, reports multiples obligent, s'est achevé le même jour, deux Autrichiens ont pris place sur le podium, Mario Reiter sur la première marche, Christian Mayer sur la troisième.
Son collègue en charge d'examiner Hermann Maier estime que les J.O. du leader du classement général de la Coupe du monde sont terminés. Il l'a même annoncé à plusieurs journalistes. Mais par acquis de conscience, Weren Margreiter, l'entraîneur de l'équipe masculine, a tout de même demandé à Andreas Lotz de venir à l'hôtel pour un second avis. "Je me souviendrai toute ma vie de l'image d'Hermann allongé sur son lit, sa petite amie à ses côtés, avec Hans Pum (le patron du ski alpin autrichien) assis dans un coin", a raconté Lotz dans le journal Kurier en 2018.
Le temps presse car le Super-G est programmé dès le lendemain matin et la "deadline" pour remettre la liste des inscrits est imminente. C'est le genou gauche de Maier qui inquiète le plus. Sur les images, alors qu'il tente de se redresser, on voit d'ailleurs le champion de Flachau le tenir comme pour vérifier que tout allait bien. Après l'avoir examiné, Lotz conclut que les ligaments ne sont pas touchés. "Pour moi, il avait simplement pris un très gros choc. J'ai dit à Hans : 'Je pense que je peux régler ça'." Pum reste sceptique. Il s'agace, même : "Mais comment c'est possible, ça ? Un toubib me dit qu'il faut le renvoyer en Autriche, et l'autre qu'il peut reskier tout de suite. Je dois croire qui, moi ?'"
Le docteur demande alors à Maier de se lever et d'effectuer une flexion avec son genou. Un squat. Le skieur s'exécute. Il va même en faire cinq, sans ressentir la moindre douleur. "Hans Pum a ouvert de grands yeux et, sans un mot, il a quitté immédiatement la pièce pour aller inscrire Hermann pour la prochaine course, ajoute Lotz. On sait tous comment ça s'est terminé. Le reste appartient à l'histoire."
J'ai décollé et là, je me suis dit 'Oh, c'est moins confortable que sur United Airlines'
Le reste, l'histoire, ce sera deux médailles d'or sur les deux courses suivantes, en Super-G puis en géant. Le sort, sous la forme d'une nouvelle dégradation des conditions climatiques, lui a donné un petit coup de pouce, en repoussant de 48 heures le Super-G. Juste le temps suffisant pour permettre à son genou de dégonfler et de se livrer (presque) à fond.

Hermann Maier à l'arrivée du Super G des Jeux de Nagano.

Crédit: Getty Images

Mais quels ressorts psychologiques fallait-il pour se remettre non pas d'une chute, mais de LA chute, la "Sturz", comme disent les Autrichiens ? Même ceux qui le connaissent le mieux sont sidérés, comme Hans Knauss : "Hermann est incroyable. Je sais ce que ça signifie de chuter comme ça. Ça vous marque profondément dans la tête et vous ne pouvez normalement pas vous donner à fond derrière. Mais Hermann a une telle confiance en lui. Deux jours après le crash, je lui ai parlé, et il était redevenu le bon vieil Hermann."
Remporter deux médailles d'or aux Jeux constitue un exploit monumental, mais accomplir cette performance après le scénario de la descente en a sublimé la portée. Plus prosaïquement, Hermann Maier est surtout fier d'avoir gagné intelligemment. "Mon genou allait mieux aujourd'hui, mais je n'étais pas à 100%, expliquait-il alors. Avant de m'élancer, je me suis dit : 'Reste calme, utilise ta tête. Je n'ai vraiment attaqué comme j'ai l'habitude de le faire que sur la partie basse de la piste."
Mais une chose l'agace : on l'interroge davantage sur sa folle cabriole trois jours plus tôt que sur le premier titre olympique de sa carrière. Il trouve la force d'en rire : "Je suis arrivé trop vite dans la courbe. Puis j'ai décollé et là, je me suis dit 'Oh, c'est moins confortable que sur United Airlines." Mais s'il fait bonne figure, tout ça le chagrine. Cette médaille d'or, c'est son plus grand accomplissement. S'il a 25 ans, il est encore très neuf sur le circuit et la pression était colossale au vu de son début d'hiver. "Franchement, je préfèrerais être célèbre pour mes deux médailles d'or olympiques que pour ma chute spectaculaire", râlera Maier.
Reste que l'un ne va pas sans l'autre. Sa chute est devenue légendaire précisément parce que ce champion à la volonté hors du commun a trouvé les ressources mentales suffisantes pour l'évacuer de son esprit et décrocher ces deux médailles d'or dans la foulée. Mais à l'inverse, cette double couronne olympique n'aurait aujourd'hui pas la même amplitude si elle n'avait été précédée de ce dramatique incident, qui a finalement servi sa propre légende.

Hermann Maier avec ses deux médailles d'or de Nagano.

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Un hiver d'or et de cristal

"D'une certaine manière, c'est la meilleure chose qui lui soit arrivée, expliquait l'Américain John Garnsey, membre du jury à Nagano et également président du comité d'organisation des Mondiaux de Vail, en 1999. S'il avait gagné deux ou trois médailles d'or sans la chute, il serait un très grand champion autrichien parmi d'autres dans l'histoire des Jeux". Qui se souvient, d'ailleurs, que quatre ans plus tôt, l'Allemand Markus Wasmeier avait réussi exactement le même doublé à Lillehammer ? Presque personne.
Après cette pièce en trois actes, au cours de laquelle il n'aura rien manqué, du presque drame au happy end, la légende de "Herminator" s'ancre pour de bon dans le livre d'or du ski alpin et celui des Jeux. Sa notoriété s'étend encore à la faveur de l'onde de choc olympique. Jay Leno l'invite au Tonight Show sur NBC en compagnie de son illustre compatriote Arnold Schwarzenegger, alias le Terminator. Coca-Cola et IBM lui font les yeux doux. Jamais un skieur alpin n'avait été aussi "bankable".
Maier aurait pu quitter le Japon les pieds devant, il rentre au pays en héros. Quelques semaines plus tard, il conquiert le gros globe de cristal. L'Autriche attendait une victoire au classement général de la Coupe du monde chez les hommes depuis Karl Schranz en 1970. Et c'est ce type, cet ancien maçon, en qui personne n'avait voulu croire pendant des années, qui est venu replacer la grande Autriche au sommet de la montagne.
Le même Schranz avait lancé, quelques minutes avant le départ du Super-G de Nagano : "Nous allons vraiment savoir quel skieur et quel champion est Hermann Maier après sa chute." C'est peu dire que la réponse aura levé les derniers doutes. Quelques mois plus tard, Herminator avouera pourtant avoir été traumatisé par cet évènement. Un choc a posteriori, une fois les Jeux terminés.
"Peu de gens le savent, mais cette chute m'a considérablement marqué psychologiquement", révèlera-t-il en 1999 au quotidien Le Temps à l'occasion des Mondiaux de Vail, où il effectuera une nouvelle razzia. Il mettra par ailleurs des mois à visionner les images. Derrière la légende du dingo de Flachau qui n'a peur de rien, pas même des conséquences de ses prises de risque, Hermann Maier était un descendeur comme les autres, conscient de pratiquer un sport potentiellement dangereux, même si personne ne bravait le danger comme lui.

Au bord de l'amputation

L'Autrichien devra surmonter bien pire que sa chute de Nagano ou le scepticisme de sa prime jeunesse. Le 24 août 2001, alors qu'il circule à moto près de chez lui, il est percuté par une voiture. Sa jambe droite est en miettes. Les médecins envisagent l'amputation mais parviennent à la sauver au prix d'une intervention de plus de sept heures, d'une double greffe et de la pose d'une fibre en titane longue de 36 centimètres. Le pire a été évité, mais sa carrière paraît finie. Parmi ses visiteurs à la clinique où il a entamé sa convalescence, Luc Alphand. "Quand je l'ai vu, avouera le Français, j'étais persuadé qu'il ne pourrait jamais rechausser les skis. Il était trop amoché." Le doute, encore, même si la nature en est différente.

Eté 2001. Hermann Maier sur son lit d'hôpital, quatre semaines après le très grave accident de moto qui aurait pu mettre fin à sa carrière.

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Comme face à chaque obstacle, Hermann Maier va afficher une détermination assez sidérante. Il s'entoure d'une équipe en forme d'armée : quatre kinés et trois physiothérapeutes se relaient auprès de lui. Pendant sa rééducation, il travaille douze heures par jour, reprend les dix kilos de muscle évaporés et remarche en sept semaines.
"Dans un premier temps, l'objectif était simplement de remarcher, confiera-t-il plus tard à Eurosport. Mais très vite, il est devenu vital pour moi d'avoir un but plus élevé. J'ai commencé sérieusement à envisager un possible comeback en mai 2002. C'était la première fois que je rechaussais des skis. J'avais encore beaucoup de problèmes à ce moment-là, mais c'est là que j'ai pensé que, peut-être, je pourrais revenir. Mais cette période a été faite de hauts et de bas. Chaque fois que ça allait mieux, j'avais un nouveau problème. J'ai sous-estimé le temps qu'il me faudrait pour me rétablir. Le travail pour réparer ma jambe a été bien fait, mais il ne pouvait pas remplacer tout ce qui avait été broyé."
Mais il vit trop mal le fait d'avoir été stoppé en pleine ascension pour s'arrêter là. "Je n'avais skié que quatre ans au plus haut niveau, rappelle-t-il. C'est très peu. J'avais consenti tant d'efforts. Quand l'accident est arrivé, j'étais au top de mes capacités. On m'a privé de quelque chose. Lors du camp d'entraînement au Chili, en 2001, j'étais dans une forme exceptionnelle. Puis l'accident est arrivé juste après. D'une manière ou d'une autre, il fallait que je revienne."
Après un an et demi d'absence, il reprend finalement la compétition en janvier 2003. Deux semaines plus tard, il renoue avec la victoire lors du Super-G de Kitzbühel, sidérant un peu plus son monde. "Cette victoire, c'est un des plus beaux cadeaux que la vie m'a donné. Je n'aurais jamais cru que je pourrais regagner en Coupe du monde dès ma troisième course. En prime, personne ne m'en croyait capable. Je place cette victoire au même niveau que l'or olympique à Nagano après ma chute. Peut-être même plus haut encore, parce que j'étais si salement amoché après mon accident que j'aurais pu ne pas remarcher. Je me sens privilégié."

Kitzbühel, 27 janvier 2003. Hermann Maier renoue avec la victoire lors du Super G de Kitzbühel.

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Plus fou encore, il va parvenir à regagner le classement général de la Coupe du monde en 2004. "Il a une histoire plus que particulière, relève Jean-Luc Crétier. Il y a des hauts et des bas dans son parcours. J'ai énormément de respect et beaucoup de sympathie pour ce que le skieur et l'homme ont traversé. Après, ça restait un Autrichien Hermann, il était un peu brut de décoffrage et c'était plus facile de nouer des liens avec les latins pour nous. Mais énorme respect pour lui." Humainement, il va pourtant s'ouvrir quelque peu lors de la seconde partie de carrière, tout en demeurant ce monstre de détermination.
Reste une question : quel aurait été le palmarès du champion autrichien sans ce terrible accident de moto ? En 2001, à 28 ans, Hermann Maier avait déjà glané trois gros globes de cristal et neuf petits globes. Il était au sommet de son écrasante domination. Il décrochera la 54e et dernière victoire de sa carrière en Coupe du monde en 2009, à 36 ans passés. Mais en 2001, il en comptait déjà 41...
L'essentiel se niche toutefois ailleurs. Dans ce destin cent fois contrarié, et dans la manière dont il a encore et toujours cassé la gueule à ces obstacles, ces accidents, cette absence de confiance placée en lui. C'est en cela que l'épisode de Nagano reste si révélateur de ce personnage unique dans l'histoire du ski alpin. "C'est vrai, juge Jean-Luc Crétier, ces Jeux de Nagano, c'est un résumé parfait de ce qu'il était en tant que skieur." Hermann Maier était une infernale machine à gagner, mais surtout une effarante machine à se relever. De tout.

En 12 saisons, Hermann Maier c'est : 4 gros globes de cristal, 54 victoires, 96 podiums, 3 titres mondiaux et 2 titres olympiques.

Crédit: Imago

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