Le ski de fond français est de retour en terre sainte. Depuis jeudi, les Mondiaux de nordique se déroulent à Oberstdorf, la commune la plus méridionale d'Allemagne, là où Vincent Vittoz avait conquis le titre mondial en poursuite, le premier dans l'histoire du fond tricolore et le seul encore à ce jour. Le 20 février 2005 est donc une date à marquer d'une pierre blanche. Inoubliable pour tous les passionnés de sport blanc. Enfin, presque pour tous. "Ce jour-là, je crois bien qu'on était en Coupe d'Europe Jeunes, tente de se remémorer Maurice Manificat, qui était alors junior et avait 18 ans. Mais j'avoue ne pas avoir énormément de souvenirs. Je suivais alors très peu la Coupe du monde, j'étais détaché de ça, je n'avais pas Eurosport… En fait, je ne connaissais encore rien de mon sport."

Il lui a fallu attendre d'intégrer le circuit Coupe du monde pour commencer à s'intéresser vraiment à l'histoire du fond. "Ceux qui m'ont éduqué, ce sont "Toz", Alexandre Rousselet, Emmanuel Jonnier et Jean-Marc Gaillard. Mais aussi les entraîneurs quand ils racontaient leurs courses d'antan, confie le recordman français de podiums en Coupe du monde (34 dont 10 victoires). J'ai fini par regarder les courses sur Youtube et me dire "ouah, c'est trop excellent". Désormais, je prends un plaisir fou à retrouver les vieilles vidéos. La course de Toz, on l'a revu plusieurs fois. Ça fout des frissons… Alors qu'à l'époque, je n'en avais pas eu du tout !"
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Mondiaux
Les Bleus bronzés sur le relais : le magnifique finish de Lapierre en vidéo
05/03/2021 À 15:51
Ça ne vous surprendra donc pas : le petit Maurice, qui a grandi à Thyez, un petit village de la Vallée de l'Arve entre Cluses et Bonneville, n'a jamais rêvé d'être un champion. "Clairement, il n'y avait aucun poster dans ma chambre". C'est à l'école que le Haut-Savoyard découvre le ski de fond, lors de sorties scolaires, vers l'âge de 6 ans. Il aime la nature, faire "le petit train" dans les traces de classique. Et il trouve que ça à l'air facile. "En tout cas, je me plaisais dans l'effort, sourit-il. J'avais des aptitudes physiques naturelles et il a vite été proposé à mes parents (qui travaillaient dans une usine de décolletage) de m'inscrire dans un club. Petit à petit, comme j'étais bon, j'ai gravi tous les échelons, le sport-étude au collège du Marignier, le ski-étude au lycée du Fayet à Passy-Mont-Blanc." Et l'équipe de France A dès l'âge de 20 ans, avec une première Coupe du monde à la Cluzaz, en décembre 2006.

Un maniaque


"Je rêvais de plusieurs métiers, raconte-t-il. Géologue, pilote d'hélicoptère, j'adorais aussi ce qui touchait à l'armée, je collectionnais des photos d'avions et d'hélicoptère, je dessinais. Je rêvais beaucoup. Mais une carrière de sportif, pas du tout. Je ne suis pas un compétiteur né. Mes parents n'ont jamais fait de compétition. C'est venu malgré moi. Petit à petit. Parce que les résultats. Parce qu'on m'a inculqué le plaisir et la recherche de la performance".

Il poursuit : "Dans un musée, je m'arrête pour lire chaque panneau, ma femme pète un plomb. Je suis maniaque et curieux de tout. Donc l'entraînement, c'est quelque chose qui me va très bien. Quand je m'investis dans un truc, je le fais à fond. Le ski de fond, dans un ski-études, c'est presque un métier. Tu te lèves tôt, tu es en prise jusqu'au soir : études, entraînement, manger, dormir. Et c'est ce rythme, qui m'a fait me dire : "Oui, je veux faire ça !". J'entends parfois des athlètes dire qu'ils ont eu un déclic, un moment où ils se sont mis à s'entraîner sérieusement. Moi j'ai l'impression de l'avoir toujours fait."

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Il dit que ça aurait pu mal finir, souligne qu'il peut être destructeur d'être à fond trop tôt quand on est jeune sportif. "Mais quand je rentrais chez moi après l'entrainement, j'étais complètement détaché du ski de fond. Je jouais au lego, je faisais d'autres choses, j'avais d'autres passions. J'étais très timide quand j'étais plus jeune, le ski m'a permis de trouver un équilibre. La camaraderie d'un côté, le bonheur d'être dans un groupe. Et de l'autre, les moments où tu te retrouves seul chez soi, à faire d'autres choses. Je suis quelqu'un d'assez solitaire. J'aime cette dualité."
Féru de science et d'histoire, geek à l'âge où les boutons ne se trouvent pas seulement sur le clavier, il a longuement poussé les études à l'université de Grenoble. "Globalement, j'ai fait 8 ans de fac, explique celui qui est désormais installé dans le Vercors, en Isère. J'ai eu un étalement d'études pour passer ma licence de biologie. J'ai fait une partie du master 1. Puis j'ai eu mon fils, la carrière prend aussi beaucoup de place. Après 2014, ça devenait difficile de tout faire."

Le retour des "jambes de feu" au Tour de Ski


L'hiver dernier, Maurice Manificat a connu la plus mauvaise saison de sa carrière. A 34 ans, il a songé que c'était peut-être le début de la fin. "Ça m'a effleuré l'esprit, confirme-t-il. Mentalement, je sentais qu'il me restait des objectifs à remplir, des envies de performance. Mais au niveau du corps, des limites avaient peut-être été atteintes."

Son dos le fait souffrir. Ses bronches s'enflamment dès qu'il fait trop froid. Une sorte de mal des fondeurs, comme "les nageurs avec le chlore" compare Alexandre Rousselet, son ancien équipier devenu entraîneur de l'équipe de France au printemps dernier. "Il tire sur la machine depuis longtemps. Ses capacités pulmonaires sont tellement grosses qu'elles abîment son appareil respiratoire. Quand ça va mal, il a plus de difficultés à respirer, sachant qu'il génère aussi beaucoup de sécrétions. Et ça finit par le fatiguer."
La carcasse a donc été ménagée durant la dernière préparation estivale. Moins d'intensité. Et deux maîtres mots pour retrouver les sommets : fraîcheur et sérénité. "J'ai fait abstraction des mauvaises sensations, fait table rase comme si je vivais un nouveau départ, explique Maurice Manificat. Bien sûr, cette inquiétude d'être sur le déclin restait quand même un peu en fond. Mais je me disais : on verra bien."
Il a vite vu, dès la première course fin décembre, avec une 8e place au 15km de Davos qui a confirmé ses sensations retrouvées à l'entraînement. Un prémice avant le feu d'artifice du Tour de Ski, conclu à la 2e place alors qu'il n'avait jamais réussi à grimper sur le podium. "Ça a été une très, très bonne surprise, confie Alexandre Rousselet. Je pensais qu'il serait bien. Mais pas qu'il tiendrait comme ça jusqu'au bout du Tour." Maurice Manificat a toujours connu un jour sans sur cette épreuve phare de la Coupe du monde qui s'étale sur 8 étapes en 10 jours. Sa kryptonite ? Le 15km mass-start classique de Val di Fiemme. "C'est peut-être la première fois où je suis arrivé à Val di Fiemme en me disant : je n'ai pas peur. Est-ce que ça a fait la différence ? Peut-être. J'avais la sensation de maîtriser les choses." Sa 10e place du jour, à seulement 15" de l'ogre Alesander Bolshunov, lui ouvrait enfin la voie vers le podium. "Certes, il y avait l'absence des Norvégiens, note-t-il. Ça aurait peut-être rajouté un ou deux bonhommes dans la course au podium. Je me plais à me dire que ça aurait été serré, mais que je serais allé chercher quand même cette 2e place. Je sentais qu'il y avait du mieux depuis l'automne. Mais je n'imaginais pas avoir des sensations de feu comme ça et faire un aussi bon Tour de Ski !"

"Des chances comme ça, il n'y en a pas 36000"

Ce podium sur le Tour de Ski, le premier pour un Français par ailleurs, faisait partie des derniers grands objectifs de sa carrière. Un autre se présente devant lui : conquérir un titre en grand championnat. Son palmarès comprend six médailles, répartis équitablement entre les Jeux Olympiques et les Mondiaux. Toutes sont en bronze, hormis l'argent des Mondiaux de Falun en 2015. Il ne lui manque donc plus que l'or pour compléter sa collection. Sur le papier, sa plus belle chance est le 15km libre, mercredi prochain, la discipline dont il est le vice-champion du monde en titre puisque les deux dernières éditions du 15km, en 2017 et 2019, s'étaient disputées en style classique. "C'est mon format favori, ça se présente bien, nous disait-il voilà deux semaines, à la fin d'un stage éreintant à Prémanon. Des chances comme ça, il n'y en a pas 36000. Je rêve d'or, forcément. Mais je prends ces Mondiaux comme étant du bonus. J'ai fait plein de choses dans ma carrière. Et si ça avait dû s'arrêter l'an passé, j'aurais été très content. Tout ce que je peux prendre, là, c'est du bonus. Je veux la médaille, quelle que soit la couleur du métal."
Il a aussi coché le relais, où les Bleus ne sont descendus qu'une fois du podium depuis leur première médaille olympique en 2014. Il devait aussi y avoir le skiathlon, la course où s'enchaînent 15km classique et 15km skate qui avait consacrée Vincent Vittoz ici-même voilà 16 ans. Mais Maurice Manificat a finalement fait l'impasse, soucieux de vouloir davantage cibler ses objectifs. L'exploit du "Toz", désormais entraîneur de l'équipe de France de biathlon, les Bleus l'ont évidemment en tête à Oberstdorf. "Il est clair que c'est un levier de motivation pour toute l'équipe" reconnaît Alexandre Rousselet, qui avait d'ailleurs participé à la course en 2005. "Pour l'histoire, ce serait génial que moi ou un autre Français fasse quelque chose de grand" estime Maurice Manificat. Il conclut en rappelant qu'il avait déjà fait un clin d'oeil à l'histoire, voilà six ans, en glanant à Falun la même médaille d'argent qu'Hervé Balland en 1993 sur le 50km. Il connaît désormais parfaitement ses classiques.
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