Mercredi 7 avril 2021. Un post sur les réseaux sociaux de Ronnie O'Sullivan provoque un petit vent de panique dans le monde feutré du snooker. Sur une photo non accompagnée de texte, on y voit le Britannique saluer le public, comme s'il disait au revoir. Ou adieu. Une heure plus tard, devant l'émoi provoqué, O'Sullivan doit rassurer : "Je ne me retire pas du snooker. Tout le monde peut se détendre et se calmer. Je suis toujours là".
Ce n'était qu'une méprise. O'Sullivan avait bien une annonce à faire, mais elle ne concernait qu'une simple histoire de sponsors. Fin du coup de stress, anecdotique mais révélateur : les fans de snooker n'imaginent pas leur sport sans sa figure la plus emblématique. Ils s'y préparent doucement, mais quand ce jour sera venu, le vide sera immense.
Desmond Kane est le spécialiste du snooker sur Eurosport de l'autre côté de la Manche. Pour lui, O'Sullivan fait partie des sportifs les plus adulés du pays : "C'est un talent comme on en voit un par génération.Il va manquer à des millions de gens quand il partira. Ronnie est une vraie star au Royaume-Uni, mais aussi au Canada, en Australie, en Chine et dans une partie de l'Europe. Chez nous, il est une figure aussi populaire et identifiable que la plupart des joueurs de Premier League."
Snooker
"Ne laissez pas vos enfants jouer" : O'Sullivan en remet une couche sur la dépression
30/06/2021 À 08:50

Ronnie O'Sullivan | Players Championship

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Tout le monde rêverait d'être lui, lui aurait parfois tout donné pour être un autre

Il y a mille façons pour un champion de laisser une empreinte. Être un phénomène de précocité. Durer jusqu'à faire de sa longévité au plus haut niveau une anomalie. Se bâtir un palmarès en béton armé. Être un prodige technique. Un génie créatif. Une grande figure populaire. Ou une personnalité à la fois charismatique, iconoclaste et hors normes. Depuis trois décennies, Ronnie O'Sullivan a été, est devenu ou est resté tout cela. Un seul de ces éléments aurait suffi à faire de lui un personnage de premier plan, mais il a coché toutes les cases.
Il y a en lui du Mike Tyson, pour la précocité et plus encore l'aspect torturé, du Roger Federer pour la maestria, du Tiger Woods pour le côté révolutionnaire, et des deux derniers nommés pour la longévité et le palmarès long comme le bras. Mais avec lui, toute comparaison demeure réductrice. Ronnie O'Sullivan est d'abord Ronnie O'Sullivan. C'est son don du ciel et son fardeau. Tout le monde rêverait d'être lui. Lui aurait parfois tout donné pour être un autre.

Ronnie O'Sullivan.

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A 45 ans, Ronald Antonio O'Sullivan pointe encore à la 2e place mondiale et il va se lancer ce week-end en quête d'une 7e couronne au Championnat du monde, dont il est le tenant du titre. Un nouveau sacre lui permettrait d'égaler le record de Stephen Hendry, un des rares qui lui manquent encore. Avec six titres mondiaux, sept Masters et sept victoires au UK Championships, O'Sullivan est l'homme le plus titré dans les trois plus grands rendez-vous du snooker, les tournois de la Triple couronne, l'équivalent du Grand Chelem en tennis.

L'enfant prodige

Sa légende, le natif de Wordsley la construit depuis son enfance et c'est sans doute une des raisons de l'attachement à cette figure du grand public, qui l'a vu grandir devant les caméras. Il a 14 ans lors de sa première apparition télévisée en 1990, lors du Cockney Classic. La vision de ce gamin au milieu d'hommes a presque quelque chose d'incongru, surtout dans son smoking, avec son nœud papillon. Ce jour-là, le légendaire Steve Davis est aux commentaires. Il n'en revient pas.
La réputation du jeune Ronnie grandit pourtant déjà depuis quelques années dans le milieu. Il a signé son premier century (un break d'au moins 100 points) en compétition à l'âge de 10 ans. Du jamais vu. Deux ans plus tard, il remporte son premier "Pro Am", au cours duquel il sidère en battant le Canadien Marcel Gauvreau, alors 34e mondial. Certes, selon le principe du tournoi, les joueurs amateurs entament chaque manche avec 21 points au compteur, mais l'aisance et la technique du jeune Ronnie sautent aux yeux.
Lorsqu'il passe professionnel en 1992, Ronnie fait ses armes lors du marathon de Blackpool où il enchaîne les parties pendant trois mois. Il remporte les 38 premières, un record, et n'en perd qu'une seule. Si son apprentissage est parfois douloureux dans les grands tournois, ce n'est pas parce qu'il n'est pas assez fort, mais parce qu'il fait déjà peur. A Reading, il s'incline 5-3 contre le N°8 mondial, Gary Wilkinson, lequel déclare : "J'avais l'impression d'être le challenger. Je sais qu'il n'a que 16 ans, mais il joue comme s'il en avait 28. On a l'impression qu'il a toute une vie de snooker derrière lui."
Neal Foulds ne dira pas autre chose en le croisant à l'Open du pays de Galles, où il lui administre une leçon : "J'ai abordé ce duel en pensant que j'étais l'outsider et que c'était un énorme défi. Ça m'a aidé à avoir la bonne attitude. J'ai joué aussi dur que je pouvais, concentré comme jamais. Ronnie n'aura aucun cadeau de la part des tops joueurs parce qu'ils savent tous quel talent phénoménal il est et tout le monde veut le battre."
Lors de sa toute première apparition au UK Championships, en novembre 1992, l'adolescent réussit à franchir le premier tour. Tout le monde ne parle alors que de son potentiel quart de finale contre Stephen Hendry, l'incontestable patron du snooker, dont la domination a quelque chose d'écrasant. O'Sullivan apprend que Jimmy White, autre star du jeu, a misé 4000 livres sur lui avant son huitième contre le vétéran gallois Cliff Wilson. Il coince sous la pression lors de ce match diffusé en direct sur la BBC. Au centre de l'attention médiatique et publique, sans oublier celle de ses pairs, il a beaucoup de choses à assimiler. Un peu trop. Heureusement, le gamin apprend vite. Dès cette première saison chez les pros, il décroche sa première victoire, lors d'un tournoi mineur, à Bangkok.

17 ans et 358 jours

Mais le vrai coup de tonnerre intervient lors du UK Championships 1993. Vainqueur de Steve Davis puis en finale de l'intouchable Hendry, O'Sullivan affiche une confiance en lui proche de l'insolence. Contre Hendry, il claque deux centuries, sept autres breaks de plus de 50 points et l'emporte 10 manches à 6 pour devenir, à 17 ans et 358 jours, le plus jeune vainqueur d'un tournoi classé. Qui plus est, un des trois plus grands. Vingt-huit ans plus tard, ce record-là tient toujours et il pourrait lui survivre. C'est le véritable acte de naissance de sa légende, son premier moment culte chez les pros.
Dans la salle ou devant la télé, le public s'émerveille de son style, agressif, flamboyant et ultra-rapide. Il y gagne le surnom qui ne le quittera plus : "The Rocket". La fusée. Mais ce n'est que la partie visible de l'iceberg O'Sullivan. Au-delà de son talent naturel, le jeune Anglais est aussi un assoiffé de compétition et un perfectionniste, boulimique de travail à la table depuis son plus jeune âge.
Ken Doherty a six ans de plus que Ronnie O'Sullivan. Lorsqu'il avait 18 ans, le futur champion du monde a été mandaté par le père de Ronnie pour aider son fils à progresser. Il se rendait alors régulièrement chez les O'Sullivan pour que Ronnie puisse s'entraîner avec lui. Un jour, lors d'une partie, Doherty met en pièces son jeune hôte. "C'est bon, j'en ai marre, j'arrête et je dois aller faire mes devoirs de toute façon", lance le gamin. Doherty s'en va, avant de réaliser qu'il a oublié un de ses étuis. Lorsqu'il revient dans la maison, il trouve Ronnie à la table, loin de ses devoirs. "Il avait perdu, il n'avait pas aimé ça, mais il ne pouvait pas s'arrêter de jouer", se souvient Doherty dans Simply the Best, la biographie consacrée en 2018 à Ronnie O'Sullivan par Clive Everton.
Pas encore majeur et déjà star, enfant surdoué, Mozart du snooker, Ronnie O'Sullivan a presque été consacré génie avant d'avoir fini de grandir. Le terme est souvent galvaudé, mais il lui sied bien. Oui, Ronnie O'Sullivan est un génie, un personnage unique au jeu unique. "Génie, personne douée d'une aptitude naturelle qui le rend capable de concevoir, de créer des choses ou des concepts d'une qualité exceptionnelle", selon la définition du Larousse. C'est tout lui.

Ronnie O'Sullivan contemple son univers.

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Cinq minutes et huit secondes

Son seul palmarès parle pour lui mais il ne dit pas l'essentiel. Au moins autant que ses victoires, ses fulgurances fascinent. Comme ce break de 147 en mode Lucky Luke contre Mick Price lors du premier tour du Championnat du monde 1997. Le 147, en snooker, est l'accomplissement ultime. Le score maximal qu'un joueur puisse inscrire en une manche. Pour cela, il faut alterner sans interruption une bille rouge et la noire, celle qui rapporte le plus de points (7), avant de plier la table avec toutes les billes de couleurs une fois les rouges rentrées.
Ronnie O'Sullivan l'a réussi 15 fois dans sa carrière, quatre de plus que Stephen Hendry et John Higgins, la toute première à seulement 15 ans chez les amateurs, autre témoignage de sa phénoménale précocité. Mais sa grande première chez les pros date donc du 21 avril 1997, sur la scène du Crucible Theatre de Sheffield, où se tient chaque année le Championnat du monde. C'est, de loin, le 147 le plus célèbre de l'histoire du snooker. Ce jour-là, O'Sullivan, plus "Rocket" que jamais, ne met que cinq minutes et vingt secondes pour accomplir son forfait et entre dans le Guinness Book. Vingt ans plus tard, le site Deadspin révèlera que le Britannique n'avait en réalité eu besoin que de cinq minutes et huit secondes.
Peu importe. Ronnie n'était pas à douze secondes près : le précédent record, propriété de James Wattana depuis 1992, était de sept minutes et neuf secondes. C'est comme si le record du 100 mètres en athlétisme était battu d'une demi-seconde d'un seul coup. O'Sullivan, le Usain Bolt du snooker.
Ce moment de pure magie a transcendé la discipline. Nul besoin d'être un puriste pour en apprécier la fluidité, la vitesse et la grâce. O'Sullivan donne l'impression, trompeuse mais exquise, que ce qu'il accomplit est d'une simplicité enfantine. C'est en cela que le pur génie touche, jusqu'au commun des mortels, conscient du côté inaccessible de la performance pour lui, mais autorisé par l'intermédiaire d'un tel prodige à l'appréhender.

1997 : En 5 minutes et 8 secondes, Ronnie O'Sullivan signe le 147 le plus rapide de tous les temps

2001 : Champion du monde, enfin

Pourtant, jusqu'au début du XXIe siècle, le génie de Ronnie O'Sullivan ne s'exprime pas assez régulièrement pour lui permettre de devenir le roi de sa discipline. Le pire succède parfois au meilleur. Comme un symbole, lors de ce Championnat du monde 1997, après son 147 historique, il disparaît dès le tour suivant.
Il garnit son CV, remportant un deuxième UK Championships et son premier Masters mais à 25 ans, il n'a jamais fini une saison plus haut qu'à la 3e place et cale surtout de façon récurrente au Championnat du monde, dont il n'a jamais dépassé les demi-finales. Les deux grands rivaux de sa génération, John Higgins et Mark Williams, nés la même année que lui et passés pros en même temps en 1992, ont, eux, déjà goûté au titre suprême.
Ce "Oui mais", commence à peser sur les épaules de "The Rocket", jusqu'à ce qu'il ôte ce poids gigantesque en 2001 en atteignant enfin le Graal. Un soulagement immense, comme il le confie à Eurosport : "Oui, la pression commençait à monter, surtout parce que John et Mark l'avaient gagné. C'était une rivalité très saine entre nous trois mais oui, ça me pesait. J'aurais aimé être le premier ou le deuxième, mais quand j'ai gagné en 2001, je me suis dit 'Je peux respirer, maintenant'."
A l'aube du nouveau millénaire, Ronnie O'Sullivan est un champion comblé. Il a remporté les trois plus grands titres de son sport, il est millionnaire, reconnu et même adulé. Mais l'homme, empêtré dans ses tourments, n'est pas apaisé pour autant. Au beau milieu de la quinzaine de Sheffield, qui va le consacrer roi du monde en ce printemps 2001, il tourne au Prozac et, en pleine nuit, appelle Les Samaritains, une hotline destinée aux personnes suicidaires. En réalité, depuis déjà près d'une décennie, il tangue dangereusement.
C'était papa et moi contre le reste de ce putain de monde
Sa vie est sortie des rails le 12 octobre 1991, sans qu'il n'y soit pour quelque chose. Ce soir-là, pendant que Ronnie dispute un tournoi amateur à Amsterdam, son père, Ronnie Senior, est au Stocks, un bar-boîte de Chelsea. Après quelques verres de trop, et une altercation éméchée avec d'autres clients, la situation dégénère et "Big Ronnie" tue un homme à coups de couteau. Un an plus tard, alors que Ronnie joue son tout dernier match à Blackpool, à ses débuts professionnels, son père est condamné pour meurtre à 18 ans de prison.
C'est une blessure ineffaçable pour le jeune O'Sullivan, qui entretient une relation fusionnelle avec son père, tout à la fois figure tutélaire, meilleur pote et plus grande source d'inspiration. Un drôle de personnage, Ronnie Sr, qui a longtemps lavé des voitures avant de gagner un joli paquet d'argent dans les années 70 en ouvrant un, puis plusieurs sex-shops. C'est lui qui, convaincu du potentiel de son fils, l'a emmené partout, de tournoi en tournoi, dès son plus jeune âge, répétant à qui voulait l'entendre, et même aux autres, que son fils deviendrait un jour champion du monde.
"Je suis nostalgique du temps où on était tout le temps ensemble, à écumer les tournois, a confié la star en 2008. C'était papa et moi contre le reste de ce putain de monde.Mon père ne m'a jamais poussé, mais il m'a toujours aidé. Il me disait 'Je t'aime parce que tu es mon fils, pas parce que tu es bon au snooker. Mais si tu veux devenir le meilleur, tu devras travailler, beaucoup, et même plus que les autres'."

Janvier 1986 : le petit Ronnie a 10 ans, mais il est déjà en train de devenir une célébrité.

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Ken Doherty, qui a bien connu le père et le fils à cette époque, se souvient d'un mec "un peu arrogant, un peu m'as-tu vu, mais aussi charismatique, chaleureux et drôle. Le genre de personne que tu crains un peu mais avec laquelle tu as quand même très envie d'être ami parce que ça te flatte." Ronnie Sr a le cœur sur la main. Au pub, il est le type qui paie toujours sa tournée et se vexe si vous mettez la main à la poche. Sans rien demander en retour, il a aidé financièrement plus d'un jeune joueur de snooker. Mais chez cette cocotte-minute toujours en ébullition, la violence affleure souvent et quand le bouchon saute, comme ce soir d'automne 1991, le drame peut surgir.
J'ai tout fait. Les alcooliques anonymes, les drogués anonymes, et même les réunions pour les addictions au sexe.
Ronnie passe d'une ultra-présence à une insupportable absence. Il fait avec (ou plutôt sans) , mais lorsque, trois ans plus tard, sa mère part à son tour en prison pour fraude fiscale alors qu'il n'a pas encore 20 ans, il se trouve démuni pour de bon et avec sa petite sœur, Danielle, sur les bras. Il perd tout repère ou, comme il le résumera sobrement mais efficacement : "A partir de là, tout a été de la merde." Il devient un fêtard invétéré, organise des fiestas jusqu'au bout de la nuit dans la maison familiale. Le début de sa double liaison, durable et nuisible à défaut d'être fatale, avec la drogue et l'alcool, date aussi de cette époque. Son comportement devient erratique. Un jour blanc, un jour noir. "The two Ronnies", comme le baptisera la presse anglaise.
Aucun ado n'est préparé à une telle situation, mais O'Sullivan l'était peut-être encore moins que les autres, pour Ken Doherty. "A 12 ans, c'était vraiment un gosse pourri gâté, à qui tout était amené sur un plateau, à part les félicitations de son père, qu'il devait mériter, a-t-il confié dans Simply the Best. Après, quand ses parents ont eu des problèmes, il s'est mis avec des personnes qui ont eu une mauvaise influence sur lui. Il a commencé à se droguer et, pendant quelques années, ce n'était pas un mec bien. Je ne lui ai plus parlé pendant un bon moment, mais on s'est réconciliés." Comme le rappelle Stephen Hendry, "il est compliqué d'être proche de Ronnie, parce qu'il est… complexe. Parfois, vous êtes son meilleur pote, et le lendemain, il ne vous dira même pas bonjour."

Ken Doherty et Ronnie O'Sullivan en 2008.

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Si le joueur est extraordinaire, sa plongée dans un monde d'apparences relève en revanche du tristement banal. La boisson et la marijuana deviennent ses alliées sombres. "Au fond du trou, je pouvais m'allumer un joint dès 7 heures du matin. Certains soirs, j'enquillais jusqu'à quinze pintes", avouera-t-il, ni fier ni honteux mais sincère, dans un entretien à The Independent en 2013. Plein d'autodérision, O'Sullivan explique être devenu un spécialiste des "Anonymes" : "J'ai tout fait. Les alcooliques anonymes, les drogués anonymes, et même les réunions pour les addictions au sexe."
En 1998, il est déchu de son titre au Masters d'Irlande après un test positif au cannabis. Le seul de sa carrière, ce qui reste une forme d'énigme pour lui. "J'essayais de me calmer avant et pendant les tournois, dit-il. Je me souviens d'une année, au Championnat du monde, où j'avais hâte de me faire sortir. Je me disais 'Si je perds, finis les contrôles et je vais pouvoir m'en rouler un'."
Il a tenté plusieurs cures de désintoxication. Il y a même rencontré l'une de ses compagnes, Jo Langley, avec laquelle il aura deux enfants avant que le couple ne se sépare : "Une fois, je suis resté clean pendant neuf mois. C'était fantastique. J'allais à toutes les réunions, je me levais tôt, je mangeais sainement. C'était comme une renaissance. Mais je savais que je n'aurais pas la force de dire non à l'alcool ou à la drogue pour toujours. La tentation était là et après neuf mois, j'ai cédé."

Docteur Ronnie et Mister O'Sullivan. The Two Ronnies.

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Les controverses d'un génie

Son côté instable se transpose jusque dans son métier, où les deux Ronnie se côtoient. Tantôt charmant, tantôt détestable. Il alterne coups de génie et frasques. Lors du Championnat du monde 1996, il met un coup de boule au journaliste Mike Ganley, futur directeur du tournoi. Il zappe des conférences de presse, pourtant obligatoires. Même ses rivaux ne sont pas épargnés, jusqu'au plus grand d'entre eux, Stephen Hendry. En 2006, en plein match face à la légende écossaise au UK Championships, il s'arrête, serre la main de Hendry et s'en va, devant un public et des officiels médusés.
Quatre ans plus tôt, avant sa demi-finale très attendue contre le même Hendry au Championnat du monde, O'Sullivan avait accusé son adversaire de manquer de fair-play puis lâché cette violente diatribe : "S'il me bat et qu'il fait sa petite grimace devant moi, je le regarderai et je lui dirai 'Bien joué, et maintenant, retourne à ta petite vie minable en Ecosse'".

Prince Naseem, le guitariste des Stones Ron Wood et Ronnie O'Sullivan.

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A l'époque, il traînait avec Prince Naseem Hamed, la star anglaise de la boxe, qui lui a monté le bourrichon. Si le public lui a tout pardonné, son attaque envers Hendry avait eu du mal à passer. On ne s'attaque pas entre joueurs, encore moins entre légendes. L'an dernier, il avouait à Eurosport que cela restait le plus grand regret de sa carrière :
"C'était horrible. Ça n'aurait jamais dû arriver. J'en veux à Naz (Naseem) pour m'avoir chauffé. Il me disait 'Rentre lui dedans'. C'était OK pour Naz, parce qu'il était boxeur, mais je suis un joueur de snooker. On se doit le respect entre nous. Mais c'est à moi que j'en veux le plus. Ça reste ma plus grosse faute. Stephen était mon héros, et il l'est toujours. Je me suis excusé auprès de Stephen, et il a accepté. Mais c'est quelque chose que je regretterai jusqu'à la fin de mes jours."
Ses égarements n'ont pourtant jamais vraiment nui à sa popularité. Au contraire, même, selon Desmond Kane, pour qui "son imprévisibilité n'a fait que renforcer sa cote, parce que le public britannique aime le côté 'soap opera' et plus encore que ses héros soient authentiques."
Perdu dans ses errements, Ronnie O'Sullivan estimait en 2020 dans The Sun avoir gâché "neuf années" de sa carrière. "Entre 1995 et 2000, précisait-il, je n'ai pas consacré assez de temps au snooker. Puis encore entre 2005 et 2007 et à nouveau entre 2009 et 2011. Alors peut-être que pendant neuf ans au total, je n'étais pas prêt mentalement pour le haut-niveau." Voilà pourquoi, en dépit de son génie, ses résultats sur l'ensemble de sa carrière peuvent sembler sinusoïdaux, entre très hauts et très bas.

L'autre visage de Ronnie O'Sullivan. Pas le meilleur.

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Hendry - O'Sullivan, les Sampras - Agassi du snooker

Heureusement, son côté autodestructeur n'a jamais mis à terre le champion qu'il était et demeure. Sans jamais faire le pas de trop, il s'est souvent arrêté au bord du précipice avant de tomber dedans. Mieux, ces périodes de creux ont d'une certaine manière entretenu la flamme et l'envie de ce compétiteur-né. Il n'a pas connu une longue période de domination insolente comme Stephen Hendry, qui a remporté l'ensemble de ses grands titres en à peine dix ans, terminant notamment huit années de suite numéro un mondial de 1991 à 1998. Mais l'Ecossais, mentalement, s'est consumé beaucoup plus vite en supportant sans discontinuer une pression excessive.
Maniant la métaphore tennistique, O'Sullivan rapporte leurs deux trajectoires à celles de Pete Sampras et Andre Agassi : "Hendry était Sampras, j'ai pris le chemin d'Agassi. Sa carrière a duré plus longtemps que celle de Sampras parce que, un peu comme moi, il a eu des hauts et des bas, il est tombé au classement avant de remonter. Il était même presque en retrait du tennis par moments."

Ronnie O'Sullivan.

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Mais le génie ne s'altère pas, l'instinct ne s'use pas. En 2012, le phénix de l'Essex décroche son 4e titre de champion du monde après ceux de 2001, 2004 et 2008, alors qu'il n'a plus remporté le moindre tournoi majeur depuis trois ans. Là, il décide de couper pendant une année entière, avant de revenir à la compétition lors du Championnat du monde 2013, où il conserve sa couronne.
Un doublé d'anthologie qui a marqué le début de la deuxième partie de la carrière de Ronnie O'Sullivan. De façon extravagante, elle s'est avérée plus prolifique encore que la première, à un âge où l'immense majorité des joueurs de snooker déclinent. Dès lors, au moins autant que son jeu, sa longévité va susciter l'admiration.
"Il faut se rendre compte à quel point c'est remarquable, insiste notre confrère Desmond Kane. Sur les 19 premières années de sa carrière, de 1992 à 2011, O'Sullivan a soulevé 11 trophées de la Triple Couronne. Depuis, en huit ans, il en a gagné au moins un par saison et neuf au total : trois Championnats du monde, trois Masters, trois UK. Tout ça à plus de 35 ans, sans compter le fait qu'il a coupé pendant douze mois en 2012-2013. Steve Davis était au bout du rouleau à 39 ans. Hendry, lui, n'a rien gagné après 36 ans et il s'est retiré à 43 parce qu'il n'avait plus aucune confiance en son jeu quand O'Sullivan continue de prospérer à 45 ans."

Ronnie le GOAT ? "La réponse est tellement évidente que la pertinence de la question elle-même est discutable"

Alors, est-il le plus grand de tous ? A l'instar d'autres sports, le snooker ne coupe pas au débat du "GOAT". Au mois de mars, l'Université de Limerick a même publié une "étude complexe basée sur des données collectées depuis 1968" pour désigner... John Higgins comme le plus grand joueur de tous les temps, devant O'Sullivan, Williams et Hendry. La moitié du Royaume en a avalé son thé de travers, l'autre a pouffé de rire. Si débat il y a, il ne concerne que O'Sullivan et Hendry, les Ali et Frazier du snooker. Mais y a-t-il encore vraiment débat ?

Stephen Hendry et Ronnie O'Sullivan, deux géants du snooker.

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Pour l'ancien joueur Anthony Hamilton, plus vraiment. "C'est Ronnie. La réponse est tellement évidente que la pertinence de la question elle-même est discutable", jugeait-il le mois dernier dans le podcast Talking Snooker. Un avis partagé par Desmond Kane : "Ce débat n'a pas de sens. O'Sullivan n'a pas besoin de gagner un ou deux titres de champion du monde de plus pour être considéré comme le plus grand de tous les temps. Il l'est, et il est un véritable génie du sport. Il détient tous les autres records majeurs du snooker." Puis, comme le souligne Hamilton, "ce n'est pas seulement ce que Ronnie accomplit, mais la façon dont il l'accomplit."
Là encore, Kane abonde. "Personne ne joue comme O'Sullivan, ajoute-t-il. Plus qu'un joueur, c'est un artiste. Même encore aujourd'hui, à 45 ans, il conserve dans son jeu une forme de jeunesse, un côté aventureux, une ambition qui n'appartient qu'à lui. Il apporte un élément quasi spirituel à ce sport. Quand il déroule son jeu sans hésitation, c'est une joie de le regarder évoluer, un peu comme Federer en tennis."
C'est un privilège d'être en vie en même temps que toi, Ronnie, c'est une chose merveilleuse
Il faudrait dix Grands Récits supplémentaires pour venir à bout du catalogue de ses plus grands moments, à l'image de son 147 record de 1997. Citons-en deux autres.
En 2014, lors du Masters, Ricky Walden signe un break de 38 points à l'entame de la première frame, et inscrit 39 des 40 premiers points. Ce sera tout pour lui. Ronnie O'Sullivan enquille ensuite 556 points consécutifs, un record, sans laisser la moindre réponse à son adversaire contraint de rester hors de la table jusqu'à la fin du match. Il n'a fallu que 57 minutes et 49 secondes à la Fusée de l'Essex pour plier ce quart de finale, six manches à zéro. Ken Doherty, devenu consultant pour la BBC, manque d'en avaler son micro : "C'est probablement la performance la plus extraordinaire que j'ai pu voir dans ma vie."
Cinq ans plus tard, le 10 mars 2019, l'Anglais atteint la barre mythique des 1000 centuries. Il s'était depuis 2015 approprié le record de Hendry en la matière, mais le 1000e demeure un moment inégalable, d'autant qu'il l'a signé en finale du Players Championship et, plus fort encore, lors de la dernière manche, celle du titre. Difficile de rêver meilleur contexte. Pour parachever la perfection de ce moment, O'Sullivan atteint la barre des 100 points en rentrant une bille rouge... de la main gauche, lui le parfait ambidextre, une autre de ses qualités. Le tout dans une ambiance plus proche d'Anfield que de l'habituelle quiétude quasi-religieuse des scènes de snooker.
Le soir même, l'acteur, humoriste et écrivain Stephen Fry publie un hommage sur les réseaux sociaux : "Je sais que tu en as marre de tout ça, de Mozart, qu'on te dise que tu es un génie, mais j'aimerais que tu saches, et peut-être le sais-tu, le plaisir que tu donnes à des millions de gens qui adorent le snooker. C'est un privilège d'être en vie en même temps que toi, Ronnie, c'est une chose merveilleuse. Alors merci, Ronnie. Mille fois merci."

Steve Peters, le psy-sauveur

Mozart n'a pas fini de déverser son génie sur la table verte, mais Wolfgang continue d'avancer avec ses démons tout en essayant de les maîtriser. Pour lutter contre ses phases de dépression répétées, il a consulté des gourous, s'est tourné vers la religion, du christianisme au bouddhisme, avant d'envisager une conversion à l'islam. "Je me cherche, putain, je me cherche, confiait-il en 2014 dans un entretien au magazine américain The New Yorker. Je sais qui je suis, mais je n'aime pas qui je suis. J'aimerais tellement être plus stable." L'artiste Damien Hirst, un de ses plus proches amis, aussi génial et à peu près aussi instable que lui, dit d'O'Sullivan qu'il a "peur de tout et surtout de lui-même".

Ronnie O'Sullivan, l'homme qui se cherchait, encore et encore.

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De fait, Ronnie se méfie même de O'Sullivan. Loin de libérer l'homme, les triomphes du champion l'accablent, le renvoyant à son infirmité au bonheur. Lors de la saison 2007-2008, une des meilleures de sa carrière, la dichotomie entre ses succès sportifs et la décomposition de sa vie privée, alors que sa compagne l'a mis dehors, accentue sa tendance à la dépression. "Je jouais bien, dit-il, mais je n'avais plus de famille, plus de femme, plus de maison."
Depuis 2009, l'année où son père est sorti de prison, Ronnie O'Sullivan a commencé à voir à la demande de son manager, Barry Hearn, le Docteur Steve Peters, un psychiatre de l'Université de Sheffield. "Quand je l'ai rencontré pour la première fois, raconte Peters, il était dans un sale état. C'était même assez perturbant à voir." Habitué à travailler avec des sportifs (il a notamment suivi les cyclistes Chris Hoy et Bradley Wiggins), Peters s'envisage davantage avec eux comme un coach mental que comme un psy. Sans éteindre tous les feux qui le rongent, il va, selon la formule de O'Sullivan, lui faire "comprendre que le Ronnie sombre n'était pas obligé de toujours prendre le dessus."
Cette collaboration fructueuse, qui se poursuit d'ailleurs aujourd'hui, lui a aussi permis d'appréhender différemment son métier, de façon plus distante. "Ce n'était plus une question de vie ou de mort, de victoire ou de défaite, reprend O'Sullivan. Steve m'a aidé à retrouver la passion pour le snooker." Ce n'est sans doute pas un hasard si la dernière décennie a été si prolifique pour "The Rocket". En août 2020, après son 6e titre mondial, c'est à Steve Peters qu'il a rendu hommage : "Il est une figure paternelle pour moi, c'est un être humain extraordinaire."

Ronnie O'Sullivan s'adjuge son 6e titre de champion du monde

Le snooker, son refuge, sa prison

Plus apaisé bien que toujours fragile, O'Sullivan s'adonne depuis plusieurs années à une nouvelle addiction : la course à pied. Avec à l'esprit un nouveau défi, courir un jour le marathon en moins de trois heures. Mais pour l'heure, le snooker a encore besoin de lui et lui en a toujours envie. Et s'il n'est pas en permanence le plus fort, il sait une chose : quand il est à son meilleur, il reste le meilleur. Alors, pourquoi se retirer ? "Quand je joue au snooker, je me sens comme le roi", explique-t-il à Eurosport.
La jeune génération devra sans doute le pousser dehors. Or, selon O'Sullivan, elle n'en a pas les moyens. Dans une de ses diatribes qu'il distille régulièrement, quitte à cliver et à froisser, il a jugé l'an passé que la plupart des jeunes pros aujourd'hui n'étaient que des "demi-amateurs". "Il faudrait que je perde un bras et une jambe pour sortir du Top 50. C'est pour ça que moi, John (Higgins) et Mark (Williams) sommes encore là, parce que les autres sont tellement mauvais." Qu'il pousse le bouchon trop loin est possible, mais le fait est qu'alors qu'il a entamé la descente vers les 50 ans, Ronnie botte les fesses adverses plus souvent que le contraire, même des plus roses que les siennes.

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Ce snooker qu'il aime autant qu'il le maudit, qui est à la fois son refuge et sa prison, lui bouffe la tête. "Ce truc vous bousille le cerveau, répète-t-il. Je ne pense pas que ce soit vraiment sain de rester enfermé dans une pièce pendant quatre, cinq, six heures, juste à taper dans des boules." Il s'est même promis d'en protéger ses propres enfants. En 2016, il jurait ne pas vouloir que son fils, Ronnie, alors âgé de sept ans, commence à jouer : "Je l'aime trop pour le voir là-dedans". Ce jeu, il l'adore, le vénère, quand il n'est qu'un jeu. "Dans l'idéal, rêve-t-il, il ne devrait pas y avoir d'argent dans le snooker. Pas de célébrité. Pas de télévision. Il faudrait virer tout ça."
Pourtant, depuis trente ans, il y est revenu à chaque fois qu'il a envisagé de le quitter, comme en 2012, quand il a voulu tout plaquer avant de reprendre au bout de douze mois. "La vie avec le snooker me rendait fou, mais la vie sans le snooker m'ennuyait terriblement." Alors le junkie replonge, encore et toujours. Le snooker est sa vraie drogue. Sa plus durable addiction. Ce n'est pas toujours sa chance, mais c'est la nôtre.

Ronnie O'Sillivan et son fils, Ronnie Junior, en 2012, après sa victoire au Championnat du monde en 2012.

Crédit: Getty Images

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