Créée en 1900 par Dwight Davis, à qui elle doit son nom, la Coupe Davis a pris une place majuscule dans l'histoire du tennis. Elle a contribué à forger des destins de champions, et ceux-ci ont contribué à sa gloire. Un rapport gagnant-gagnant dont on peut se demander s'il perdurera. La révolution de palais opérée il y a deux ans a débouché sur une formule qui est loin de faire l'unanimité. Mais soyons honnête, le malaise du Saladier d'argent avait débuté avant le rachat de l'épreuve par le fond d'investissement Kosmos.
Finalement, c'est peut-être aujourd'hui en regardant dans le rétroviseur que l'on apprécie le mieux la Coupe Davis, et ce qu'elle a apporté à ce sport et à ses plus éminents représentants. Quasiment tous les plus grands ont apposé leur nom au palmarès. Y compris au XXIe siècle, d'ailleurs. Mais qui a laissé l'empreinte la plus forte ? Maxime Battistella, Rémi Bourrières et Laurent Vergne se sont penchés sur la question. Ils livrent trois réponses différentes. Et pour vous, qui est le plus grand "Davisman" de tous les temps ?

Maxime Battistella : Rafael Nadal

Coupe Davis
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21/12/2021 À 16:44
Dans la querelle des anciens et des modernes, c'est le candidat qui a laissé l'empreinte récente la plus marquante. Au XXIe siècle, il n'y a pas photo : de l'omnipotent "Big 3", c'est Rafael Nadal qui personnifie le mieux la Coupe Davis. Si le record ahurissant du Majorquin à Roland-Garros (13 titres) a fait sa légende, c'est bien l'épreuve centenaire par équipes qui a révélé son caractère de champion.
En simple, il n'a connu qu'une seule défaite, lors de son baptême du feu contre le Tchèque Jiri Novak en février 2004 sur dur indoor. Nadal n'affichait alors que 17 printemps au compteur, et deux jours plus tard, il allait chercher le 5e point décisif contre Radek Stepanek. La première de ses 29 victoires en 30 simples disputés (bilan immaculé face au Top 10, 5-0), série en cours, soit 96,6 % de réussite. Inutile de dire que personne ne fait mieux.
Quelques mois plus tard, en finale contre les Etats-Unis, il devenait le plus jeune joueur de l'histoire à s'adjuger le Saladier d'argent (à 18 ans et 185 jours), avec une victoire de prestige sur le numéro 2 mondial Andy Roddick. Devant 27 200 spectateurs en fusion à Séville, Rafa le gladiateur a marqué les esprits, préfigurant sa domination sur l'ocre parisien.
Les statistiques, voilà un allié précieux pour plaider sa cause. Il a replacé l'Espagne (6e avec 6 couronnes) sur la carte des nations majeures. Avant son émergence, ses compatriotes ne comptaient qu'un seul sacre à leur actif (en 2000). Il a contribué à apporter les cinq autres, même s'il n'en affiche officiellement que quatre à son palmarès (une blessure l'a privé de la finale 2008).
J'entends déjà cependant les objections : les statistiques ne font pas tout, Nadal n'a joué "que" 42 fois en Coupe Davis, soit 27 de moins que McEnroe et 28 de moins qu'un certain… Federer (pourtant décrié pour certaines impasses). Il avait aussi à ses côtés des lieutenants de tout premier ordre comme Ferrer ou Verdasco. Tout cela est vrai. Mais le Taureau de Manacor, insubmersible sous les couleurs espagnoles, n'a jamais mieux mérité son surnom qu'en Coupe Davis.
Je me souviens de l'impression dégagée face aux malheureux Jo-Wilfried Tsonga et Richard Gasquet - pourtant respectivement 10e et 15e mondiaux à l'époque - à Cordoue lors de la demi-finale en 2011. A eux deux, les Bleus n'avaient pu sauver que 10 minuscules jeux, le Biterrois décrivant l'expérience mieux que personne : "Tu as l'impression d'avoir une montagne qui t'arrive dessus". Preuve de sa complète maîtrise de l'épreuve : Nadal n'a jamais été poussé au bout des 5 sets. Celui qui s'en est le plus rapproché fut Juan-Martin Del Potro en finale cette même année (1-6, 6-4, 6-1, 7-6). Pourtant, l'Espagnol était comme souvent mal en point en fin de saison, mais il avait recouvré toute son énergie et sa rage de vaincre pour faire gagner son pays.
A cause de blessures ou pour se préserver, Nadal n'a pas tout le temps joué la Coupe Davis. Mais il y est toujours revenu avec un engagement total, incarnant son esprit sans doute mieux que personne. A 33 ans à Madrid en 2019, alors qu'il n'avait plus rien à prouver, il fallait le voir se ronger les ongles pour ses partenaires. Survolté comme jamais, il avait rendu une partie de son âme lors du dernier week-end à une épreuve tronquée par une réforme inepte. Pour toutes ces raisons, Monsieur Coupe Davis, c'est lui.

Rafael Nadal, un des rois de la Coupe Davis.

Crédit: Getty Images

Rémi Bourrières : John McEnroe

Dans un premier temps, puisqu'il est question ici du meilleur joueur de l'histoire de la Coupe Davis, ce titre ne me semble pas pouvoir échapper à l'une des quatre nations historiques du tennis. En l'occurrence aux Etats-Unis, détenteurs du record de victoires dans cette ancestrale compétition : 32, dont cinq pour le seul John McEnroe, qui détient le meilleur bilan américain de tous les temps (59 victoires pour 10 défaites au total, dont 41-8 en simple), ce qui n'est pas rien dans un pays ayant engendré autant de monstres sacrés, de Bill Tilden à Andy Roddick en passant par Donald Budge, Arthur Ashe ou Andre Agassi.
C'est que "Big Mac", et c'est à mon avis ce qui le distingue des deux poulains défendus par mes estimés collègues, s'est investi corps et âme en Coupe Davis du début à la fin de sa carrière, en simple ET en double, discipline dans laquelle il fut également un taulier notamment avec son partenaire favori, Peter Fleming.
Il en a toujours fait un objectif majeur de sa saison et il a d'ailleurs plus que largement contribué à sauver une épreuve (déjà) menacée dans les années 70, alors que certains des meilleurs lui préféraient des lucratives exhibitions, tel son contemporain Jimmy Connors. Lui a toujours défendu la Vieille Dame, qui a finalement créé le Groupe Mondial en 1981 plutôt que d'opter pour une réforme en profondeur que certains réclamaient. On en connaît beaucoup qui ne sont pas montés au créneau (ni au filet) comme lui l'a fait...

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C'est donc l'esprit, plutôt que les chiffres bruts, qui m'ont toujours fait spontanément associer John McEnroe à la Coupe. Mais si vous voulez des chiffres, en voilà d'autres. Outre ses cinq Saladiers (record de l'ère moderne), il est aussi l'un des deux seuls joueurs de l'histoire, avec Budge en 1937, à avoir joué et gagné tous les simples et doubles possibles lors d'une même campagne, en l'occurrence 1982. Carton plein !
Cette année-là, McEnroe a aussi gagné face à Mats Wilander un match mythique longtemps resté le plus long de l’histoire du tennis (6h22). Un cinquième match décisif, en plus... Il a ensuite bouclé victorieusement sa campagne lors d'une finale remportée en France, à Grenoble, sur terre battue, faisant tourner les débats le premier jour en remontant un handicap de deux sets à un contre Yannick Noah.
Car John a aussi le mérite d'avoir accepté de jouer partout, sur toutes les surfaces, y compris les plus hostiles. Quatre de ses défaites lui ont d'ailleurs été infligées par le tandem argentin Guillermo/Vilas Jose-Luis Clerc lors de traquenards mémorables à Buenos Aires, sur une terre battue transformée en marécage et un public bouillant, en 1980 puis 1983. Lors de la finale 80, il avait d'ailleurs déjà établi, avec Clerc, un record du match le plus long (6h15).
Bref, n'en jetez plus. John McEnroe est une tête de lard si vous voulez, un artiste égocentré doublé d'un ingérable caractériel. Mais c'était aussi un joueur prêt à mourir pour sa patrie. Ce n'est peut-être pas (ou plus) lui le GOAT, mais jusqu'à preuve du contraire, je n'ai jamais vu un tel champion donner autant d'amour et de sueur pour la Coupe Davis.

La dernière Coupe Davis de John McEnroe en tant que joueur. 1992, l'autre Dream team du sport US. Agassi, Courier, McEnroe et Sampras.

Crédit: Getty Images

Laurent Vergne : Boris Becker

Boris Becker n'a gagné "que" deux fois la Coupe Davis. Un bilan trop maigrichon pour en faire le champion le plus marquant de l'histoire de l'épreuve ? Peut-être. L'argument peut s'entendre. Mais les statistiques et les palmarès ne disent pas tout de l'empreinte d'un joueur. D'abord parce que, contrairement à Nadal, McEnroe et tant d'autres, Becker a dû porter presque seul les espoirs d'une nation dans les années 80. Il n'était pas le mieux entouré. Mais il n'avait besoin de personne.
Surtout, en dehors de Björn Borg en Suède, personne n'a à ce point bouleversé la place du tennis dans un pays. Becker a fait de l'Allemagne un pays de tennis. Grâce à ses victoires en Grand Chelem, d'abord, évidemment. A Wimbledon notamment. Mais la Coupe Davis a également joué un rôle déterminant.

1989, le second triomphe de Boris Becker et de l'Allemagne.

Crédit: Imago

Octobre 1985. Boum Boum n'a pas encore 18 ans, mais son premier sacre sur le gazon londonien, trois mois plus tôt, a fait de lui une superstar. En demi-finales de la Coupe Davis, la R.F.A. reçoit la Tchécoslovaquie à Francfort. Plus de 25 millions d'Allemands de l'Ouest sont devant leur télé. Aujourd'hui encore, il s'agit de la plus forte audience de tous les temps pour un match de tennis en Allemagne. Un record indépassable. Becker pulvérise Mecir en simple puis contribue au point du double face à Ivan Lendl et Tomas Smid. Dès le samedi soir, la R.F.A. est en finale. Elle la perdra face à la Suède. Pourtant, Boris sera impérial, battant Edberg puis Wilander.
C'est le début d'une incroyable série de matches cultes, que Becker va presque systématiquement gagner. Comme celui contre John McEnroe, aux Etats-Unis, en juillet 1987. 6h20 d'un combat ahurissant. 2h35 pour le seul 2e set. Et Big Mac qui finit par imploser : 4-6, 15-13, 8-10, 6-2, 6-2. Deux jours plus tard, lors du 5e match décisif, il trouvera les ressources pour s'imposer contre Tim Mayotte. En cinq sets. Pourtant, Becker était au creux de la vague après son élimination dès le 2e tour à Wimbledon.
Autre Américain victime de la furia de BB en Coupe Davis, Andre Agassi, deux ans plus tard, en demi-finale. Cinq sets encore. Et un comeback d'anthologie. Agassi sert pour le match à 6-5 dans le troisième set. Puis Becker sort après une amortie de son adversaire le lob le plus célèbre de sa carrière. Devant un public en fusion, il ramène Dédé à la raison. L'exploit est d'autant plus mémorable que le match, interrompu à deux sets partout le vendredi soir, s'est achevé le samedi. Une heure après avoir "achevé" Agassi, Becker va jouer et gagner en double.
Deux fois, il va donc guider la R.F.A. au Saladier d'argent. Un fabuleux doublé, en 1988 et 1989. Sur l'ensemble de ces deux campagnes, il remporte tous ses simples, et sept des huit doubles disputés. Les deux finales sont jouées face à la Suède de Wilander et Edberg. Son chef-d'œuvre, il le signe peut-être lors de la finale 1989. Becker réduit Edberg en bouillie le premier jour. Puis gagne le double avec Eric Jelen en cinq sets. Enfin, il offre le point du titre le dimanche en écrasant Wilander. Au cumul de ses deux simples face aux deux légendes suédoises, Boum Boum n'a perdu que douze jeux...
L'émergence de Michael Stich, avec lequel il n'avait que peu d'affinités, l'éloignera paradoxalement de la Coupe Davis, même s'il ne coupera jamais les ponts. Mais ce qu'il a accompli entre 1985 et 1989 a quelque chose d'absolument unique. C'est simple, quand il jouait pour son pays, Boris Becker était presque imbattable. Son bilan sur l'ensemble de sa carrière en sélection est invraisemblable : 41 simples joués. 38 victoires. 3 défaites. Dont une série de 22 succès entre 1987 et 1995. Si, avec tout ça, vous n'êtes pas convaincus...
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