Débat - Parler de Moïse Kouame, est-ce vraiment un problème ?

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Moïse Kouamé aura 17 ans le 6 mars prochain. Le Français est le joueur le plus prometteur de sa catégorie d'âge, et surtout le plus en avance. Alors, est-il normal ou non de parler de lui ? À partir de quand est-il raisonnable d'évoquer le cas Kouamé ? Est-ce une question d'âge ? De classement ? Au vu de ces derniers jours, le sujet est visiblement sensible.

Moïse Kouamé

Crédit: Imago

Il y a deux constantes dans le tennis français, et elles sont d'une certaine manière intimement liées :
1. Il attend un successeur à Yannick Noah en Grand Chelem chez les hommes depuis maintenant plus de 40 ans.
2. Chaque fois qu'une jeune pousse dont le talent s'extrait de la norme pointe le bout de la raquette, elle fait l'objet d'une attention particulière.
Nous y revoilà… C'est aujourd'hui au tour de Moïse Kouame. À quelques jours de son 17e anniversaire, le nouveau grand espoir tricolore commence à faire parler de lui sur le circuit pro, sur lequel il est en train d’essayer de se faire sa place. Le mois de février n'a pas encore touché à sa fin qu'il a déjà remporté deux titres en Futures (le plus bas échelon du circuit professionnel) en 2026 avant de gagner à Lille la semaine passée ses premiers matches en Challenger.
Demi-finaliste dans le Nord, il va bondir en huit jours de plus de 100 places au classement ATP, où il entrera d'un coup d'un seul dans les 400 premiers mondiaux alors qu'il était au-delà de la 500e place. Il est le plus jeune membre du Top… 1000. Le meilleur joueur de la génération 2009. Il promet beaucoup et il est difficile, en le regardant jouer, de ne pas être impressionné par certains aspects de son jeu. Kouamé fait souvent plus vieux que son âge, et c'est un compliment.
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"Physique impressionnant et belle qualité de frappe à 16 ans" : à la découverte de Moïse Kouamé

Video credit: Eurosport

Quand Marca interviewait Alcaraz à 14 ans

Conséquence de cette poussée subite, qui ne sera probablement pas la dernière, tout le monde commence à beaucoup parler du jeune Kouame. Suffisant pour que la machine à s'emballer monte en régime et turbine sur quelques cylindres supplémentaires. Mais le débat a pris une tournure différente après les commentaires de Nicolas Mahut sur Eurosport, alors qu’il commentait sur notre antenne le tournoi de Doha. Voici ce que notre consultant a délivré au micro :
"Je ne vois pas l'intérêt de faire des articles alors qu'il est en quarts de finale d'un Challenger. Oui, s'il gagne le tournoi, on va en parler. Il a gagné des Futures, c'est bien, mais est-ce qu'on ne peut pas le laisser tranquille ? Il n'a rien fait ! On ne va pas commencer à 17 ans... Laissons-le devenir un champion, laissons-le grandir. Qu'on s'y intéresse, oui, mais qu'on en parle dès qu'il gagne un match, je pense que c'est un peu exagéré."
Est-ce une manie franco-française ? Cela mériterait une étude approfondie. Il est possible, voire probable, que la longue disette tricolore en Grand Chelem pousse, ici plus qu'ailleurs, les observateurs, terme à entendre dans son acceptation la plus large (nous, la presse, comme vous, le public), à se pencher plus vite sur la première pépite venue. D'autant plus que, facteur aggravant, la France connait une vraie traversée du désert. Sans parler de grand titre, avec un seul quart de finale majeur dans les années 2020, le bilan actuel est franchement famélique.
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Moïse Kouamé lors du tournoi ATP de Montpellier, le 2 février 2026

Crédit: Imago

Méfions-nous toutefois des idées reçues et d'un certain autocentrisme. Ce n’est pas un réflexe purement franco-français. Quand Carlos Alcaraz est apparu, il n'avait ainsi pas fallu longtemps pour que la presse espagnole se penche sur son cas. Pourtant, Rafael Nadal était toujours là, et il n'était pas tout seul. L'Espagne n’était ni en manque ni en souffrance. "Carlitos" avait seulement 14 ans et venait d'inscrire son tout premier point à l'ATP quand Marca, le grand quotidien sportif ibérique, a réalisé sa toute première interview de lui, dans laquelle le futur numéro un mondial clamait : "Je rêve de gagner Roland-Garros comme Nadal."
Carlos Alcaraz n'était encore rien ni personne, juste un adolescent porté par un rêve bien ancré sur le point de se muer en ambition. Pourtant, le fait que tout le monde s'intéresse si vite à lui ne l'a pas empêché de devenir quelqu'un. Et quel quelqu'un ! Ce fut la même chose avec Nadal au début des années 2000. À 17 ans, Roger Federer était déjà perçu comme un potentiel futur génie. Le nouveau Sampras, disait-on alors. Croyez-le ou non mais il s'en est remis, même si cette étiquette lui a pesé. S’en affranchir, c’est une étape du processus du développement d'un jeune champion.

Ne pas transférer sur ses épaules quatre décennies de frustration

Le problème de la France tient surtout à ce que l'on nommera "la jurisprudence Gasquet". La fameuse couverture de Tennis Magazine à l'âge de 9 ans. Le Biterrois l'a dit mille fois, une telle exposition aussi jeune n'a pas été aisée à vivre ou à assumer, même inconsciemment. Mais il l'a martelé au moins aussi souvent, s'il n'a pas gagné de tournoi du Grand Chelem, s'il est devenu un grand joueur, mais pas l'immense champion que la France avait cru (ou voulu) déceler en lui, ce n'est pas à cause de cette couv'. Elle n'aurait jamais existé que Gasquet n'aurait pas pour autant fini avec le palmarès du Big Three.
Le talent spécial a l'évidence pour lui. Difficile de l'esquiver, puisqu'il saute aux yeux et s'impose à tous. Alors, que faire ? S'interdire de parler de tous les Moïse Kouame de la planète tennis ? Jusqu'à quand ? Est-ce une question d'âge ? De classement ? Évoquer un gamin de 16-17 ans qui débute sur le circuit professionnel, ce n'est pas vouloir lui mettre la pression. C'est constater un état de fait : il est précoce, doué, prometteur. Personne ne dit que Kouame va devenir numéro un mondial, gagner Roland-Garros ou expédier les records de Novak Djokovic aux oubliettes. Il y a une marge entre constater et prophétiser, sans parler d’exiger quoi que ce soit. Le danger, l'irresponsabilité, même, serait de transférer sur les épaules d'un Kouame quarante années de frustrations et d'attentes. Ce serait à la fois injuste, idiot et absurde.
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Moïse Kouamé lors du Challenger de Lille.

Crédit: Getty Images

Le problème n'est pas de parler de lui. Ce qu'il ne faut pas, c'est en parler pour de mauvaises raisons ou pour dire n'importe quoi. Maintenant, retournez le problème dans tous les sens, il devra composer avec le fait d'être un personnage public. Devenir joueur de tennis professionnel, c'est par nature s'exposer. Ce n'est ni bien ni mal, c'est ainsi. Malheureusement, personne n'a encore trouvé le moyen de traverser 10 ou 15 ans de carrière sans que personne ne vous voie ou, pire encore, ne vous regarde. Alors, oui, le monde extérieur va le suivre, l'observer, le scruter, l'encourager, le critiquer, l'aduler parfois.
Ce n'est pas l'élément le plus simple à gérer pour un jeune joueur ou une jeune joueuse et ce ne doit pas être le plus agréable non plus, convenons-en. Nous autres, membres des médias, devons prudence et respect. Nous avons parfois tendance à oublier ou mésestimer, derrière l'entité sportive du joueur professionnel, sa dimension humaine. Chaque mot compte et doit être pesé. Il faut surtout se garder autant que faire se peut des exagérations, des constats définitifs comme des jugements trop hâtifs. C'est vain vis-à-vis de n'importe qui, mais plus encore face à quelqu'un d'aussi jeune.

Parler de lui, ni un crime ni une injustice

À Lille, un post sur le réseau X a été l'exemple de ce qu'il convient de ne pas faire. Il n'émanait pas d'un média, mais du compte ATP Challenger : History. Made. Non, il n'avait pas écrit l'histoire. Il n’a même pas encore écrit la sienne. Pas en gagnant un match en challenger à presque 17 ans. A 5 mois de plus, Michael Chang triomphait à Roland-Garros. Ça, c'est historique. Félix Auger-Aliassime avait 14 ans quand il a gagné ses premiers matches en Challenger et à l'âge de Kouame, il comptait déjà deux titres. L'Histoire, elle viendra peut-être plus tard. Ou pas. Personne n'en sait rien. Mais laissons-la où elle est pour le moment.
Nicolas Mahut n'a donc pas forcément tort d'appeler au calme pour tempérer ce genre d'ardeurs. On comprend en tout cas pourquoi il éprouve le besoin de prévenir, pour ne pas avoir à guérir. L'important, pour Moïse Kouamé, sera de faire le part des choses. Il se dit assez hermétique à ce qui peut se dire ou s'écrire sur lui. Tant mieux. L'entourage aura lui aussi un rôle déterminant, plus encore dans ses premières années, afin de l'aider à ce que des attentes extérieures ne viennent jamais se confondre avec les siennes et à les polluer.
Mais, et c'est tout le mal qu'on lui souhaite, plus il avancera, plus il grimpera, et plus tout le monde parlera de lui. Pas parce que les médias sont méchants ou inconscients, mais parce que c'est dans l'ordre des choses. Ce ne sera ni un crime ni une injustice. Ce qui aurait les atours de cette double faute, ce serait de le porter aujourd'hui aux nues alors qu'il a encore si peu accompli, comme le rappelle Mahut, pour mieux le découper aux premières difficultés, et elles arriveront. A coup sûr.
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