Il y a ceux qui n'en finissent pas de ne pas en finir, quitte à se laisser plonger dans les limbes obscurs du déclin. Ceux qui partent pour mieux revenir. Ceux qui programment leur départ comme on règle un réveil. Ceux qui partent d'un coup pour souffrir moins longtemps, à la manière d'un pansement arraché. Ou ceux, encore, qui s'en vont sur la pointe des pieds sans jamais l'annoncer, comme pour ne pas verbaliser un acte déjà si lourd de sens.
Pour un champion, à l'inverse d'un cadre de la fonction publique, il n'y a pas deux manières identiques de prendre sa retraite. Ses doutes, ses hésitations, sa façon de repousser l'échéance ou bien de l'accélérer, ses circonvolutions incessantes entrecoupées de silences et parfois de pleurs, bref sa façon de tourner autour du pot avant de se jeter dans le vide en dit long, aussi, sur la difficulté qu'il y a de basculer dans l'après. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle ça la petite mort.
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Après avoir connu les fastes d'une vie de gloire, faite de louanges, de surexposition médiatique et pour certains de millions de dollars, le fait de prendre soi-même la décision de retrouver une vie "normale", pour ne pas dire banale, est un acte quasiment contre-nature qui ressemble à un rite d'initiation. Avant de faire le grand saut, le champion passe par un fourmillement d'émotions que décrit bien Andre Agassi dans sa biographie (Open), où il raconte les états d'âme qu'il a traversés avant de finalement dire stop, à 36 ans, le corps usé jusqu'à la moelle :
"Faites que tout cela se termine. Je ne suis pas prêt à ce que tout cela se termine. Je me mets à pleurer (...) (…) Je me demande si je suis prêt. Je médite sur ma propre mortalité dans le monde du tennis. Et puis, je comprends que je n’en ai pas fini. (…) Finalement, je décrète que l’US Open 2006 sera mon dernier tournoi (…). Ce n’est pas que je ne veux plus, c’est que je ne peux plus. Je suis face à cette ligne d’arrivée avec son irrésistible force d’attraction. J’ai involontairement cherché cet instant où je n’aurais plus le choix."

Andre Agassi.

Crédit: Getty Images

Si le cheminement intérieur qui mène à la retraite est bordé d'éléments rationnels, intellectualisés, c'est au bout du compte mû par une pulsion purement émotionnelle que le champion décide de quitter ce chemin. Et cette pulsion, elle surgit de manière très différente selon la personnalité de chacun. Mais que l'on ne s'y trompe pas : même la décision en apparence la plus brutale qui soit, comme celle Justine Henin qui se retire en 2008 alors qu'elle est n°1 mondiale (avant de revenir en 2010 dans un nouvel état d'esprit), est toujours précédée d'une longue période de maturation.
L'annonce, en fait, n'est qu'une conséquence, dont les causes profondes sont souvent enfouies sous la surface. "C'est une démarche très personnelle, avec des enjeux parfois inconnus du public qui vont au-delà du côté purement sportif et qui ont à voir avec le bien-être de la personne, synthétise l'ancien joueur français Jean-Michel Pequery (180e mondial en 2004) devenu entraîneur et préparateur mental, notamment celui d'Elliot Benchetrit après avoir travaillé deux ans avec Daniil Medvedev en 2017 et 2018. La majorité des joueurs, lorsqu'ils arrêtent, ce n'est pas qu'ils n'ont plus envie de jouer au tennis, c'est que tout ce qu'il faut faire pour bien jouer au tennis est devenu trop difficile, pour diverses raisons. Les inconvénients ont surpassé le plaisir. C'est simplement une prise de conscience, qui se fait progressivement."

Mauresmo : " J'étais très mal, presque comme une dépression"

Progressivement et, bien sûr, non sans difficulté. Même bien préparé psychologiquement en amont, impossible de refermer un pan entier de sa vie sans ressentir une forte tristesse teintée de nostalgie. Un peu comme une rupture amoureuse : aussi salutaire et inéluctable puisse-t-elle être parfois, ça fait toujours mal.
Amélie Mauresmo avait, elle aussi, très bien exprimé ce douloureux voyage intérieur qui l'avait conduit à mettre un terme à sa carrière lors de l'US Open 2009. "Dans les deux ou trois mois avant d'aboutir à ma décision, j'étais très mal, presque comme une dépression. Parfois, je me mettais à pleurer comme ça, sans raison. C’était lié à un flux d’émotions qui me traversaient. Un tiraillement immense. Je me suis renfermée sur moi, parce que j'avais besoin de mener cette réflexion seule. Je ne me souviens pas m’être levée un jour et m’être dit : 'ça y est, c'est fini' mais à partir du moment où je suis arrivée au bout de ma réflexion, mes doutes se sont envolés d’un coup."

Amélie Mauresmo

Crédit: Getty Images

Quelques semaines plus tôt, Amélie avait perdu contre Dinara Safina, à Wimbledon, un huitième de finale resté dans l'histoire pour être devenu le premier match à se jouer (ou plutôt à se finir) sous le nouveau toit du Centre Court. Pour la Française, cette défaite avait surtout été cruelle parce qu'elle pensait détenir là sa dernière chance de remporter un grand titre. Après cet échec, c'est comme si sa flamme intérieure s'était soudainement éteinte. On dit ça, souvent, chez les champions de cette trempe : ils continuent tant qu'ils estiment encore au fond d'eux être capables de "claquer" un gros truc. Parfois seul contre tous, parfois au-delà du raisonnable mais peu importe : ils y croient. Et c'est là l'essentiel.
Choisir son moment, ça aide à faire le deuil
On le voit encore avec Andy Murray qui s'accroche contre vents et marées malgré sa hanche en métal, par passion du jeu bien sûr mais aussi parce que, comme il a fini par le confier, il se pense encore capable de rivaliser avec les meilleurs notamment chez lui, à Wimbledon. En lisant entre les lignes de leurs propos, c'est aussi ce qui transparaît dans le discours d'un Stan Wawrinka, d'un Jo-Wilfried Tsonga ou d'un Richard Gasquet : tous pensent être capables de rejouer un jour à leur meilleur niveau. Au moins une dernière fois. Un dernier tournoi. Un dernier match.
Autre élément important mis en lumière par l'exemple de Juan Martin Del Potro : l'importance de choisir soi-même sa fin de carrière, et non pas se la laisser dicter par son corps, encore moins par les autres. "Ça, je pense que ça aide quand même beaucoup à tourner la page, à faire le deuil de leur carrière et donc à mieux gérer l'après, ce qui est toujours une question très importante, estime Jean-Michel Pequery. Souvent, le public n'aime pas voir un joueur décliner mais c'est un peu égoïste : si le joueur a encore du plaisir ou un intérêt à poursuivre l'exercice de son métier, pour n'importe quelle raison, pourquoi arrêterait-il sous prétexte qu'il est moins bon qu'avant ?"

Juan Martín del Potro

Crédit: Getty Images

Comme le disait également Mauresmo, quand on intime à un sportif d'arrêter, "ce sont en fait nos propres émotions que l’on traduit ainsi."
Tout tenter jusqu'au bout pour ne rien regretter. Partir sans garder au fond de soi le goût amer de l'inachevé. Telle est donc la quête ultime de chaque champion. Et c'est peut-être aussi parce que tout le monde n'a pas eu la chance d'y parvenir que tout le monde n'est pas égal face à la petite mort. Sans parler, comme évoqué, de ce qui arrive "après". Quand le bien-être ressenti dans sa vie d'homme (ou de femme) est inférieur aux décharges d'adrénaline reçues dans sa vie de champion(ne), comment gérer sereinement le vide auquel on fait soudainement face ? Les nombreuses tentatives de come-back auxquelles on assiste illustrent bien aussi, du moins dans certains cas, la difficulté immense de partir sans jamais se retourner.

Choix pour Federer, usure pour Djokovic, blessure pour Nadal ?

Toutes ces interrogations, cela fait longtemps que Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic y sont confrontés. Voilà des années - surtout pour le premier nommé - qu'ils entendent parler de retraite, et voilà des années qu'ils éludent soigneusement le sujet. Non pas parce qu'ils ne veulent pas y répondre, mais parce qu'ils sont sans doute incapables d'y répondre. Ce qui ne les empêche pas d'être au fond d'eux, plus ou moins consciemment, dans ce processus de maturation qui les emmènera un jour à prendre LA décision.
Maintenant, quand, et comment ? La question n'est pas nouvelle mais devient de plus en plus brûlante au fil des saisons. A force de courir après l'histoire, ces trois-là n'ont de cesse de repousser les barrières du temps qui passe mais une chose est sûre : plus ça va, plus on se rapproche de l'inéluctable fin, de ce moment angoissant où le tennis devra continuer à vivre sans les trois plus grands champions de son histoire. Et plus ça va, plus on se demande comment ils vont gérer cet ultime défi de leur carrière. Peut-être le plus grand.
Parce que ça ne coûte rien de s'amuser un peu, nous avons sollicité l'avis à ce sujet de Jean-Michel Pequery lequel leur imagine une manière très différente d'écrire le point final de leur fabuleuse histoire : "Federer, je pense qu'il rêve au fond de lui d'une sortie à la Pete Sampras, sur un dernier grand titre. A mon avis, il est persuadé de pouvoir y parvenir encore. Si c'est le cas, je le vois bien arrêter directement. Je ne l'imagine pas végéter entre la 30e et la 50e place mondiale. En ce qui concerne Djokovic, je pense que le jour où il battra tous les records après lesquels il court, il connaîtra un effondrement brutal. Dans son cas, ce sera une usure mentale. Nadal, lui, je dirais que c'est son corps qui dira stop. Un peu comme Federer, il a une telle passion pour le jeu que je ne l'imagine pas vouloir faire autre chose tant qu'il est compétitif. Mais il a quand même été marqué par les blessures. Certes, cela fait longtemps qu'on dit que son corps risque de le lâcher mais un jour ou l'autre, ça pourrait vraiment arriver. Cela dit, le corps n'est qu'une expression de notre inconscient. Une blessure sera peut-être aussi le reflet inconscient d'une envie d'autre chose."
Le préparateur mental basé à Antibes prend soin tout de même de rappeler qu'on est là face à des personnes " hors normes ", dont la manière de penser et d'agir est par définition "anormale", donc difficile à anticiper. Mais même les mythes ne sont pas éternels. Le jour viendra où, guidés par leur instinct primitif, les trois GOAT aussi sentiront qu'ils n'ont plus rien à aller chercher au fond d'eux. Ce jour-là, à leur tour, ils pourront "mourir" tranquille. De préférence, le plus tard possible.

Roger Federer

Crédit: Getty Images

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