Si vous avez manqué l'entretien accordé par Richard Gasquet à Arnaud Di Pasquale dans "Dip Talk", prenez le temps de l'écouter. L'ex-enfant prodige du tennis français s'y livre comme rarement. Lancé dans le "4e quart-temps" de sa carrière comme il le dit, Gasquet esquisse déjà un double bilan. Le sien, et celui d'une génération, pompeusement, hâtivement et un peu bêtement baptisée "Les nouveaux mousquetaires" ce qui ne lui a sans doute pas rendu service, ni à l'époque pour avancer ni aujourd'hui pour dresser l'état des lieux de sortie.

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Tout ceci repose sur une approche tronquée et partiellement injuste, laquelle consiste à tout juger à l'aune d'une victoire ou d'une absence de victoire en Grand Chelem. Une vision binaire, propre à délivrer des certificats de grandeur à la lecture de quatre tournois. Thomas Johansson ? Grand champion. Marin Cilic ? Grand champion. Gaston Gaudio ? Alberto Costa ? Idem. En revanche, les Henman, les Berdych, les Mecir, les Nalbandian, foutez tout ça à la poubelle. La génération française actuelle aussi.

Un prisme sans doute plus accentué encore en France, pays dont le tennis masculin apparaît "traumatisé" par l'absence de succès majeur depuis maintenant 37 ans et le (trop ?) fameux Roland-Garros 1983. C'est oublier que Yannick Noah lui-même avait mis fin à une disette de 37 ans. Roland 83, c'est une exception, presque une anomalie de l'histoire, et non une règle.

Le jour de gloire de Noah

Victimes collatérales

Par chez nous, seuls les Majeurs et la Coupe Davis permettaient de définir le degré de réussite d'une carrière. La perte de prestige et le démantèlement de la vénérable Davis reportent désormais toute l'attention du jugement sur le seul Grand Chelem.

Vous noterez d'ailleurs que pas grand-monde ne met au crédit de cette génération son Saladier d'argent de 2017. Peut-être à juste titre, tant ce succès a manqué de relief faute d'une opposition à la hauteur de l'évènement. Lille 2017 n'est pas Lyon 1991, Malmö 1996 ou Melbourne 2001. C'est à Belgrade, en 2010, ou face aux Suisses, quatre ans plus tard, qu'il fallait boire le champagne dans le Saladier. Ne reste donc pour l'évaluation finale que le Grand Chelem, où Richard Gasquet, Gaël Monfils, Jo-Wilfried Tsonga et Gilles Simon ont fait chou blanc.

Alors, à qui la "faute" ? A pas de chance ? "On n'a pas eu de chance non plus de tomber sur Djokovic, Nadal et Federer", a jugé Gasquet auprès d'Arnaud Di Pasquale, avant d'ajouter : "peut-être qu'aujourd'hui, c'est la période la plus brutale du tennis. On est tombés dedans."

Le monstre à trois têtes du tennis moderne qui, rappelons-le, pèse 56 titres du Grand Chelem, n'a laissé que des miettes. C'est un fait. Le tennis français est loin d'être la seule victime collatérale de cette incroyable razzia. D'autres joueurs auraient peut-être décroché une timbale majuscule avec un timing plus favorable. Un Berdych, un Ferrer, un Söderling, et quelques autres.

Gasquet: "Jo, Gilles Gaël et moi sommes tombés dans la période la plus brutale du tennis"

Deux bémols

Cette analyse se heurte tout de même à deux bémols.

  • Le tennis a connu d'autres ères brutales

La brutalité de l'époque est certes importante, mais, sous d'autres formes, certaines n'ont pas été moins violentes. La spécificité de la période actuelle tient au fait que trois joueurs trustent presque tout. En cela, elle est inédite. Mais de la fin des années 70 à la fin des années 80, il était aussi difficile pour les très grands joueurs de se frayer un chemin au milieu des très grands champions. Au lieu d'être trois, ils ont été sept à se relayer : Borg, McEnroe, Connors, Lendl, Wilander, Edberg, Becker. Tous ont fini leur carrière avec au moins six titres majeurs. 53 au total.

Si l'on met de côté l'Open d'Australie, déserté jusqu'au milieu des années 80 par le gratin, il ne restait là aussi que des miettes. Connors, McEnroe et Lendl ont remporté à eux trois dix US Open de 1978 à 1987. Mieux, de 1978 à 1996, Flushing ne s'est offert qu'à des joueurs totalisant au moins six victoires en Grand Chelem à l'issue de leur carrière. Dans les 80's, Roland-Garros et Wimbledon sont eux aussi restés très majoritairement la propriété d'un tout petit cercle.

Yannick Noah, Michael Chang ou Pat Cash étaient les Del Potro et les Cilic d'alors. Pour eux non plus, le timing n'a pourtant pas été clément. Vainqueur tardif de son premier et unique Grand Chelem à 30 ans, en 1990, Andres Gomez résumait dans Tennis Magazine le sentiment qui l'avait habité pendant des années : "Mon regret, c'est d'être arrivé cinq ans trop tôt, au moment des Borg, Connors, McEnroe et Lendl. Maintenant, il y a moins de types imbattables."

  • D'autres y sont arrivés

Il y avait peu de place. Mais certains ont réussi à s'en faire une. Une toute petite, parfois, comme Cilic ou Del Potro, ou beaucoup plus importante, à l'image de Murray ou Wawrinka. Ces deux derniers cas sont les plus douloureux pour la génération Gasquet, car le Britannique et le Suisse ont affiché des temps de passage parfois inférieurs. On a tendance à l'oublier mais lorsque Murray bat Gasquet en huitième de finale de Wimbledon en 2008, un match-charnière pour les deux hommes, il n'est pas encore dans le Top 10 et n'a jamais franchi les huitièmes en Grand Chelem. Gasquet, lui, a été 7e mondial, joué une demie à Wimbledon et disputé un Masters.

Andy Murray en 2008 après sa victoire face à Gasquet à Wimbledon

Crédit: Imago

Certes, le Biterrois est né un an plus tôt, mais, douze ans plus tard, il n'est jamais allé plus haut que les promesses de ce début de carrière quand Murray a remporté trois Majeurs, été numéro un mondial et atteint plus d'une vingtaine de fois le dernier carré en Grand Chelem. Comme si, sur un 400 mètres, le Français avait tenu la distance 150 mètres avant de finir à cinq secondes. Quant à Wawrinka, il n'avait même pas joué une demie majeure en fêtant ses 28 ans. On connait la suite.

"Il n'y a pas d'excuses, c'est à nous d'être plus forts, a d'ailleurs concédé Richard Gasquet dans son échange avec Arnaud Di Pasquale. Je ne me cache derrière rien du tout, c'était à nous d'être meilleurs, on avait des choses a améliorer. Wawrinka l'a fait, Cilic l'a fait. Il nous a manqué un petit truc."

Tsonga, au-dessus du lot

La véritable erreur, l'injustice même, c'est peut-être ce "nous". Il n'y a pas de destin collectif mais une superposition d'aventures individuelles. Gasquet, pas plus que les autres, ne nous devait quoi que ce soit. Chaque membre de cette génération n'a pas joué pour amener un Grand Chelem à la France du tennis, mais pour tenter d'assouvir un rêve d'enfant, une ambition de champion. Dans leurs capacités initiales comme dans leurs accomplissements, tous sont différents.

Richard Gasquet

Crédit: Getty Images

Gilles Simon, d'abord. Le seul dont personne n'a jamais vraiment cru ou espérer qu'il puisse se muer un jour en vainqueur de Grand Chelem. L'aîné de la bande a aussi été le dernier à émerger. En atteignant la 6e place mondiale, il a maximisé son potentiel, inférieur à celui de ses trois camarades.

A l'autre bout de l'échelle, Jo-Wilfried Tsonga a sans doute lui aussi donné sa pleine mesure. Dans ce quatuor, il apparaît au-dessus du lot. "Je pense que Jo a été plus fort, il faut le reconnaître, juge Gasquet. Six demies, une finale de Grand Chelem, il a gagné des Masters 1000..." Surtout, le Manceau a battu les plus grands joueurs dans les plus grands tournois. Federer à Roland-Garros et Wimbledon. Nadal et Djokovic en Australie. Au-delà du "Big 3", JWT totalise 13 victoires contre des membres du Top 10 en Grand Chelem. Gasquet et Monfils sont à 7. Simon à 3. Et à eux trois, jamais ils n'ont réussi à y battre un des trois monstres.

Pour Tsonga, il a vraiment manqué "ce petit plus" qu'évoque Gasquet. Un soupçon de réussite, oui. Quand Cilic dévore Federer en demi-finale de l'US Open, derrière, il affronte Kei Nishikori, qui l'avait débarrassé de Djokovic. Jo, lui, a toujours dû enchainer une énorme victoire avec un autre morceau indigeste. Il peut nourrir des regrets sur certains matches, comme son quart de finale de 2012 à Paris face à Djokovic, où il ne lui avait manqué qu'un point. Mais derrière, il aurait encore dû se coltiner Federer puis Nadal.

Le conte d'Henri : Murray, Nadal, Djokovic, voici Jo-Wilfried "Ali" Tsonga 2008

On sait ce qu'on perd, jamais ce qu'on récupère

Les cas de Monfils et Gasquet se situent entre ces deux extrêmes. Ils comptent cinq demies de Grand Chelem à eux deux, toutes perdues contre Federer, Djokovic et Nadal. Pour eux, contrairement à Tsonga, c'était un Everest infranchissable. Mais plus que leur absence de grands titres, c'est peut-être la dimension sinusoïdale de leurs carrières, entre pics parfois très élevés et disparitions prolongées du Top 10 pour des raisons variées qui laisse un goût d'inachevé, avec le sentiment qu'il y avait plus et mieux à faire. Et cela, ce n'est ni la faute à pas de chance ni celle de Federer, Djokovic ou Nadal.

De notre part à tous, y a-t-il eu maldonne dans les attentes initiales ? Peut-être. Cela ne doit pas conduire à juger avec l'excès inverse leur bilan, d'ailleurs encore provisoire (après tout, Monfils traversait une de ses périodes les plus fastes à l'arrivée du Covid-19...). Aux yeux de Chimène des débuts ne doit pas succéder un regard trop sombre. Puis au-delà des palmarès, c'est aussi à la puissance des souvenirs, pas seulement à l'encre des palmarès, que l'on pourra définir avec pertinence le legs de cette génération. Or pour cela, il faudra du temps.

Même avec ses limites, cette génération nous a gâtés. Richard Gasquet a encore raison lorsqu'il rappelle que ces 15 dernières années ont été "une belle période. On nous a beaucoup critiqués, mais j'espère que la prochaine génération fera aussi bien que nous..." On sait ce qu'on perd, jamais ce qu'on récupère. Croyez-le ou non, mais ces quatre-là, souvent sévèrement jugés, parfois moqués, vont surtout beaucoup manquer.

Gaël Monfils, Yannick Noah, Jo-Wilfried Tsonga, Gilles Simon et Richard Gasquet en Coupe Davis

Crédit: Getty Images