D'abord, balayons d'emblée les conclusions trop hâtives et les certitudes éculées. Oui, le tennis – et c'est ce qui le rend formidable - offrira toujours sa chance à tous les gabarits. La présence au Masters de Diego Schwartzman (1,68 m), plus petit joueur à s'inviter à la table des maîtres depuis l'Américain Harold Solomon qui s'était qualifié plusieurs fois entre les années 70 et le début des années 80, est venu encore une fois le prouver. Tout comme l'éclosion à Roland Garros de Hugo Gaston (1,73 m), dont le délicieux toucher de balle et la qualité de retour nous ont rappelé que quelques grammes de finesse seraient toujours les bienvenus dans ce monde de brutes.

Mais il ne faut pas non plus se masquer la vérité : le tennis, à l'image de l'espèce humaine, ne cesse de grandir. Particulièrement le tennis d'élite. En 30 ans, la taille moyenne du top 50 masculin a pris plus de 5 centimètres pour s'établir aujourd'hui à un peu plus d'1,88 m. Ce qui est légèrement au-dessus de ce que beaucoup s'accordaient jusque-là à considérer comme la taille idéale du joueur de tennis (environ 1,85 m), soit celle des plus grands champions comme Roger Federer, Rafael Nadal ou Pete Sampras.

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Mais voilà qu'aujourd'hui, l'arrivée d'une ribambelle de géants tout près du sommet vient ébranler nos certitudes sur ce "sweetspot" supposé de la hauteur sous plafond. Car Daniil Medvedev, 1,98 m sous la toise, est loin d'être un phénomène isolé. Il débarque dans le sillage d'Alexander Zverev, qui lui-même a pris la roue de joueurs comme Marin Cilic ou Juan Martin Del Potro (tous à 1,98 m également), ce dernier étant devenu à l'US Open 2009 le plus "grand" vainqueur de Grand Chelem de l'histoire. Outre qu'ils font tous la même taille, ces joueurs ont pour points communs une solidité à l'échange et une coordination psychomotrice bien supérieures à l'idée un peu pataude que l'on avait tendance à se faire, à tort, des gens flirtant avec le double mètre.

Une idée perpétrée aussi par l'observation du passé. En remontant au Français Yvon Petra (1,96 m), vainqueur de Wimbledon en 1946, jusqu'à un joueur comme Richard Krajicek (1,96 m également), qui lui a succédé un demi-siècle plus tard, tous les géants du jeu misaient autrefois sur les avantages conférées par leur taille, à savoir la puissance et l'ouverture angulaire à la frappe. Donc, en raccourcissant la filière au maximum. Ce qui finalement donnait l'impression qu'ils n'étaient pas capables de faire chose.

Marc Rosset : "Les grands ont fini par trouver la parade"

L'un des premiers à faire bouger les lignes fut peut-être le Suisse Marc Rosset (2,01 m), qui s'est d'abord illustré sur terre battue, surface sur laquelle il a remporté les JO de Barcelone en 1992 et obtenu son meilleur résultat en Grand Chelem, à Roland-Garros, où il a atteint le dernier carré en 1996. Si Rosset était certes réputé pour son effrayant service, il ne dédaignait pas, lui non plus, les échanges au long cours.

"Mais c'est aussi parce que j'avais été formé sur terre battue. Après, les choses ont évolué et sur la fin de ma carrière, j'étais plus performant en indoor", rappelle le Genevois, pour qui les joueurs de tennis sont subis à un Darwinisme naturel selon le terrain de jeu qu'on leur propose. "Le ralentissement des surfaces constaté ensuite a favorisé l'éclosion de joueurs assez petits. Les grands ont souffert, mais ils ont fini par trouver la parade, aidés aussi par les progrès de la préparation physique. Si demain, l'ATP décide de ré-accélérer le jeu, vous verrez que les profils s'ajusteront à nouveau."

C'est une lapalissade, voire un pléonasme : le changement des conditions de jeu a entraîné un changement des manières de jouer. Y compris chez les grands, même si les champions actuels les plus haut perchés, Ivo Karlovic, Reilly Opelka (2,11 m) et dans une moindre mesure John Isner (2,08), restent sur des filières ultra-courtes. Mais avec Medvedev, plus encore qu'avec un Alexander Zverev - certainement le joueur qui s'en rapproche le plus - la révolution a franchi un cap. Jamais on n'avait vu un joueur aussi grand user à ce point de la filière longue.

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Les chiffres le confirment largement. Dans les bilans statistiques de fin de saison, Daniil figure à la fois dans le peloton de tête des meilleurs serveurs (6e au pourcentage de jeux de service remportés, 7e au nombre d'aces), pas loin de tous les "grands", et dans le peloton de tête des meilleurs relanceurs (3e au pourcentage de points inscrits sur 2e balle, 11e au pourcentage de breaks réussis), où l'on retrouve toutes les références du fond de court. Il est le seul à figurer aussi bien dans ces différentes catégories a priori "contradictoires". Ce qui montre bien la parfaite synthèse qu'il a su faire de son jeu.

Là où Medvedev a poussé ce concept du compromis ultime plus loin qu'un Del Potro ou qu'un Kevin Anderson (premier double mètre à atteindre une finale majeure, à l'US Open 2017), c'est qu'il n'est pas seulement capable de tenir les longs échanges : il les affectionne, là où l'Argentin et le Sud-Africain, aussi aboutis soient-il techniquement, restent des joueurs qui cherchent à percuter dès qu'ils le peuvent.

13,3% d'échanges de plus de 10 coups de raquette

On en veut pour preuve cette autre statistique mise en lumière par le site Tennis Abstract, dont la base de données révèle que 13,3% des échanges joués par le Russe le sont en 10 coups de raquette ou plus. C'est énorme, légèrement supérieur à Nadal (13,2%), pas loin de Djokovic (13,7%). Dans la catégorie des joueurs de plus d'1,95 m, actuels ou passés, c'est en tout cas un record du monde (à titre d'exemples : Karlovic 1,2%, Krajicek 2,3%, Philippoussis 2,9%, Isner 3,5%, Raonic et Querrey 4,1%, Anderson 5,8%, Berrettini 6%, Cilic 7,5%, Rosset 7,6%, Khachanov 9,9%, Del Potro 10,4%...). Et parmi ces échanges au long cours, l'homme du doublé Rolex Paris Masters/ATP Finals 2020 en gagne plus de 52%. Ça n'a peut-être pas l'air comme ça, mais c'est conséquent.

Cela demande aussi des qualités adaptées, mentalement bien sûr, mais physiquement surtout. "Le gros point fort de Daniil, c'est sa capacité à se déplacer exceptionnellement bien pour sa taille. En fait, c'est un grand qui court comme un petit ", résume l'ancien joueur français (désormais monégasque) Jean-René Lisnard, fondateur à Cannes de l'Elite Tennis Center, où Medvedev a débarqué à l'âge de 17 ans (il en a aujourd'hui 24) et où il a rencontré son entraîneur Gilles Cervara, avec lequel il va désormais continuer de travailler de manière indépendante.

Une structure privatisée dans laquelle il conservera également son préparateur physique Eric Hernandez, qui a joué lui aussi, un peu plus dans l'ombre, un rôle essentiel dans son développement. "Quand il est arrivé à Cannes, Daniil avait déjà cette capacité naturelle à bien se déplacer mais musculairement, ce n'était vraiment pas bon, se souvient celui qui s'est en outre occupé de nombreux footballeurs comme Adil Rami ou Rio Mavuba. Avec lui, on a beaucoup insisté sur le travail du bas du corps. C'est essentiel au tennis pour résister aux contraintes de déplacements et trouver une fluidité au niveau des appuis. Ça l'est particulièrement pour Daniil avec son style de jeu."

Zverev et le hockey sur gazon

Par essence, le tennis demande des qualités qui sont presque antinomiques. La plupart de l'activité se passe en effet au ras du sol, avec des jambes sans cesse sollicitées, dans tous les sens. Mais énormément de coups, et pas les moins importants, se jouent au-dessus de la tête. En résumé, il faut avoir un centre de gravité très bas tout en étant capable de s'élever très haut. Bonjour le casse-tête... D'où l'idée d'une taille idoine en forme de compromis. Et c'est ce compromis qui semble s'élever aujourd'hui, dans le sillage de phénomènes comme Daniil Medvedev ou Alexander Zverev.

Ce dernier, dans une interview accordée au New York Times, expliquait à quel point la pratique du football et du hockey sur gazon, plus jeune, l'avait énormément aidé à rester exceptionnellement bas sur ses jambes pour un joueur aussi grand. C'est un point commun qu'il partage avec Daniil Medvedev, dont le préparateur physique a pour philosophie un développement axé sur le multi-sports dès le plus jeune âge. "Aujourd'hui encore, indique-t-il, on travaille souvent avec des ballons de football et de basket lors de nos exercices sur le pied."

Alexander Zverev

Crédit: Getty Images

Le travail sur le pied, il ne faut plus trop en parler à Marc Rosset, qui en a "bouffé" jusqu'à l'indigestion quand il était sur le circuit. "L'hiver, c'est simple, je ne touchais pas la raquette : je ne faisais que du travail physique, très axé sur l'explosivité et le petit jeu de jambes." Son bourreau d'alors ? Pierre Paganini, peut-être le préparateur physique le plus réputé du monde, l'homme qui a également façonné le corps de Roger Federer et Stan Wawrinka.

La morale de l'histoire, c'est que la pratique d'un jeu basé sur le déplacement n'est finalement pas plus une fatalité pour les grands qu'un tennis offensif ne l'est pour les petits. Tout est surtout question de savoir repérer son propre style, connaître ses points forts comme ses points faibles, puis de réaliser le travail adéquat. Et si Daniil Medvedev a bien une qualité unanimement reconnue, avant même son coup de raquette, c'est son intelligence, qui l'a instinctivement guidé vers le bon chemin. Et qui lui a ainsi permis de progresser à pas de géant.

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