Bien qu'encore à l'état de concept un peu abstrait, la récente idée soulevée - ou plutôt déterrée - par Roger Federer d'opérer un rapprochement entre l'ATP et la WTA devrait pourtant être une évidence, une priorité pour les prochaines années sinon les prochains mois. On ne sait pas jusqu'où doit aller ce rapprochement. Peut-être pas – ou pas tout de suite - jusqu'à une fusion totale, terme éventé de manière un peu hâtive car là n'est pas la volonté immédiate des instances concernées, qui souhaitent pour l'instant conserver leur identité propre.
Ce que l'on sait juste, et là-dessus tout le monde est d'accord, c'est que quelle que soit la discipline, une mise en concurrence des instances dirigeantes n'est jamais une bonne idée (la boxe s'en souvient encore). Alors quand il s'agit de concurrencer deux organisations au seul motif de dissocier des hommes et des femmes, cela devient une forme d'aberration, quand on y pense. En tout cas une forme d'exception.
Ce n'est pas le cas partout bien sûr mais dans la plupart des autres sports, c'est bien une seule et même instance qui gère les grandes compétitions internationales aussi bien masculines que féminines. Pour se focaliser, par exemple, sur l'athlétisme (IAAF), on distingue évidemment le 100 m masculin du 100 m féminin parce qu'il faut bien classer les épreuves par genre. Mais parle-t-on pour autant d'un athlétisme féminin et d'un athlétisme masculin ? La discipline, elle, est unisexe.
Tennis
Fusion ATP/WTA : Les 5 questions qui se posent après la sortie de Federer
22/04/2020 À 22:00
Le problème est qu'au tennis, peut-être justement en partie à cause de la dissociation des instances, on a pris la désagréable habitude de distinguer très clairement le "tennis masculin" du "tennis féminin". Presque comme s'il ne s'agissait plus du même sport, ce que certains claironnent d'ailleurs un brin sournoisement, au prétexte que la n°1 mondiale au classement WTA se ferait balayer sans vergogne par le 500e. Oui, et... ?

"La fusion ATP/WTA n'est pas le projet de Federer, il y a eu des discussions en coulisses"

Le sport ne se mesure pas en valeur absolue, mais en valeur relative

Avancer cet argument, c'est renier la dimension la plus pure du sport, dont la magnificence ne s'est jamais étalonnée à l'aune de sa valeur absolue, mais de sa valeur relative. Bien sûr, un match de tennis est d'autant plus beau qu'il se joue à très haut niveau. Mais ce qui en fait la grandeur première, c'est avant tout sa valeur symbolique et sa portée émotionnelle.
Par rapport à de nombreuses rencontres au niveau intrinsèquement bien supérieur, pourquoi se souvient-on plus d'un Chang-Lendl, "simple" huitième de finale de Roland-Garros 1989, où l'un des deux protagonistes poussait la balle comme un 4e série tandis que l'autre, le plus grand joueur de l'époque, était soudainement incapable de l'achever ? De la même manière, en cyclisme, quelle importance qu'un col de haute montagne soit escaladé à 15 plutôt qu'à 25 km/h ? A ce que l'on sache, la dramaturgie du Tour de France n'était pas moindre dans les années 50 que durant les années Armstrong.

5 juin 1989 : Ivan Lendl tombe à la surprise générale contre Michael Chang.

Crédit: Getty Images

Ce qui compte avant tout en sport, ce sont les duels, les attaques, les défenses, les défaillances, les retours de l'enfer, les joies et les drames, les petites et les grandes histoires, la passion brûlante dans laquelle ses acteurs se consument au gré de l'accomplissement de leur métier. La passion, le feu sacré, telle est la condition sine qua non pour permettre aux sportifs de réussir de grandes choses sur la durée, mais aussi pour donner au public le temps – et l'envie - de les connaître, de s'identifier à eux. C'est davantage sur ce point que les filles souffrent d'un réel déficit par rapport aux garçons depuis une bonne dizaine d'années, c'est-à-dire depuis que l'on on n'a plus vraiment vu la moindre rivalité au sommet de la WTA.
Alors, c'est vrai qu'il faudrait être de sacrément mauvaise foi pour nier que le circuit masculin est actuellement beaucoup plus "bankable", à l'heure où Roger Federer est capable de remplir un stade de foot à lui seul pendant que le plus chevronné des fans de tennis peinerait à nommer, dans l'ordre, le top 5 du classement mondial féminin (faites le test, pour voir ?).
Partant de ce constat, on peut comprendre les réticences de certains à la perspective d'une fusion ATP/WTA, qui risquerait selon eux de tirer leur prize-money vers le bas. Sauf que ça n'est pas le but premier. Et, pour les plus anxieux, rien ne dit d'ailleurs que ce serait une conséquence obligatoire. L'idée est avant tout d'instaurer une synergie parallèle, mettre en commun des diffuseurs, des sponsors, des règles et une organisation générale, le tout au nom d'une meilleure lisibilité de notre sport. Pas de décréter la mixité absolue de tous les tournois et la parité des gains qui irait avec.

"Si on uniformise les circuits masculin et féminin, le tennis sera de plus en plus élitiste"

La première star de l'histoire du tennis était une femme…

Beaucoup de joueurs préfèrent l'idée d'un prize-money proportionnel à l'intérêt marketing dégagé, à l'instar de n'importe quelle industrie du spectacle. Dans les faits, les choses tendent à se dérouler naturellement ainsi, les gains liés au sponsoring étant chez les meilleurs nettement supérieurs aux gains accumulés en tournoi. Mais l'argument vaut à ceux qui le défendent un peu trop haut une volée de bois vert, au nom d'une vision macho-libérale de leur sport. Il est pourtant intelligible, à condition d'accepter une règle du jeu obligatoire : le jour où les femmes vendent plus, c'est à elle de gagner plus. Implacable.
Ce n'est pas le cas actuellement mais gare à la théorie des cycles. N'oublions pas que la première star internationale de l'histoire du jeu fut peut-être une femme, Française, appelée Suzanne Lenglen. Qui, lors de sa mort en 1938, eut droit à une véritable hagiographie dans les journaux du monde entier. "Il est difficile de contredire ceux qui présentent Suzanne Lenglen comme la plus grande joueuse de tennis que le monde ait connu, avait ainsi écrit le New York Times, cité par Libération. "Son jeu était purement génial et lui donne le droit d’être classée aux côtés des meilleurs joueurs masculins de l’histoire du tennis.", estimait pour sa part le Herald Tribune. C'était il y a presque un siècle...

Suzanne-Lenglen

Crédit: Eurosport

Plus tard, de la fin des années 70 jusqu'au milieu des années 2000, c'est-à-dire à partir de la rivalité Evert-Navratilova, suivie du duel Graf-Seles jusqu'aux générations exceptionnellement denses des Capriati, Davenport, Hingis, Williams, Mauresmo, Henin, Clijsters puis Sharapova, le circuit féminin a connu des heures fantastiques et même, à certains moments, plus stables que son homologue masculin. N'ayons donc pas la mémoire trop courte, ni les clichés trop faciles.

La théorie du smartphone

Mais les filles ont peut-être été touchées de plein fouet par un phénomène qui n'a pas encore pleinement rattrapé les garçons : l'extinction quasi-totale de la génération "années 80" au bénéfice de la génération "smartphone", certainement pas moins talentueuse ni moins riche intellectuellement mais globalement habituée, depuis son enfance, à être plus dispersée dans ses activités.
Loin de nous l'idée de jouer les anciens combattants et de dire que c'était mieux avant. Encore moins de mettre tout le monde dans le même panier. C'est juste une théorie très générale, tendant à montrer que les jeunes nés à l'ère de l'ultra-connecté sont globalement moins dédiés à leur discipline que ne l'étaient leurs aînés. Ces derniers n'avaient parfois rien d'autre de mieux à faire de leur journée que de la passer au club de tennis, et de jouer sans discontinuer. Aujourd'hui, à l'heure du zapping digitalisé, il n'y a plus vraiment de vide à combler ni d'ennui à tromper dans nos vies.
De l'avis de nombreux champions du passé, ce constat serait la raison principale du turn-over actuellement constaté chez les filles. Parmi les meilleures, la dernière qui semble encore avoir en elle cette rage intérieure, Serena Williams, est aussi la dernière à ne pas avoir grandi un portable à la main. Mais sans avoir livré son dernier mot, l'Américaine, entre grossesse et blessures récurrentes, a malgré tout abandonné les clés du camion à ses juvéniles congénères. Le Big Three, lui, les détient encore fermement. Sans le trio "Fedalovic", il y a fort à parier qu'on serait dans le même turn-over permanent chez les hommes.

Lopez: "Je ne vois pas les circuits ATP et WTA reprendre sans union"

Donc oui, on peut analyser, à l'instant T, de profondes différences entre le circuit féminin et le circuit masculin. Mais de là à établir une frontière radicale entre le tennis féminin et le tennis masculin, il y a un fossé que l'on s'interdirait de franchir.
Bien sûr, les physionomies de match diffèrent dans le sens où, en raison d'une moindre puissance physique, les breaks donc les retournements de situation sont plus nombreux chez les femmes. Il n'en faut pas plus à celles-ci pour se faire régulièrement taxer de sur-émotivité, quand l'explication est peut-être bêtement plus prosaïque : le fait de pas pouvoir s'appuyer sur des jeux de service plus faciles rend le tennis, pour les femmes, encore plus exigeant mentalement qu'il ne l'est déjà. A un point que l'on ne s'imagine peut-être même pas.
Pour le reste, hommes ou femmes, le court est le même, le matériel est le même, les règles sont les mêmes, les émotions sont les mêmes… Tout est pareil, sinon les formats qui varient en Grand Chelem, les matches en deux sets favorisant grandement, soit dit-en passant, les surprises dans les tableaux féminins. Dans les écoles de tennis, les garçons et les filles apprennent à jouer ensemble, sans distinction. A cet âge, il n'y a pas de tennis féminin ou de tennis masculin. Il y a le tennis, tout simplement, et c'est très bien ainsi.

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