"J'aimerais que dans cinquante ans tous les plus grands joueurs soient passés par la Laver Cup." Une fois le galop d'essai achevé à Prague en 2017, Roger Federer n'avait pas fait mystère de ses ambitions pour son "bébé" (créé avec son agent Tony Godsick). Si le Bâlois était au four et au moulin, aussi bien leader sur les courts qu'en dehors, organisateur incontournable et omniprésent, il espérait avant tout que son événement lui survive. Comme une sorte d'héritage laissé au tennis qui dépasserait sa propre carrière, et préparerait d'une certaine manière sa reconversion. Quatre ans plus tard, sa Laver Cup aborde probablement un tournant décisif pour son avenir.
Car si Federer a été le principal artisan de son incontestable succès "populaire" et médiatique - les spectateurs et téléspectateurs ont été au rendez-vous - lors des trois premières éditions, cette fois le "Maestro" ne sera pas là. Il n'est pas encore question ici de retraite, mais d'une blessure au genou pour le champion de 40 ans qui espère réaliser un ultime come-back sur le circuit la saison prochaine. "L'un de mes objectifs est de m'impliquer à fond pour pouvoir rejouer à l'O2 Arena de Londres en 2022", a-t-il récemment affirmé. L'occasion, pourquoi pas, d'utiliser le cadre de la Laver Cup pour faire son jubilé.
Laver Cup
Format revisité, mixité imposée : comment redonner de l'attrait à la Laver Cup ?
28/09/2021 À 14:52

Di Pasquale : "La Laver Cup serait l'événement idéal pour le jubilé de Federer"

All-Star Game du tennis, la Laver Cup s'est appuyée sur le Big 3 pour réussir ses débuts

En attendant, l'absence du Suisse à l'aura de rockstar risque de se faire sentir pour la quatrième édition qui démarre vendredi. D'autant que ni Rafael Nadal, également blessé et présent en 2017 et 2019, ni Novak Djokovic qui a participé à l'épreuve en 2018, ne seront de la partie. "Les joueurs du 'Big 3' sont les plus attractifs, dans le sens où ils attirent le plus de monde hors tennis. Ceux qui connaissent bien le tennis savent que le niveau de jeu de Stefanos Tsitsipas ou Daniil Medvedev est élevé, mais pas les autres. Donc c'est un test grandeur nature par définition. La Laver Cup, c'est un peu comme un All-Star Game en NBA : tout en conservant l'audience tennistique classique, elle a vocation à conquérir aussi un autre public", estime Lionel Maltese, maître de conférences à Aix-Marseille Université et spécialiste en gestion et économie du sport.
Le succès des débuts de la Laver Cup repose en grande partie sur le statut de son initiateur qui dépasse largement le monde feutré de la petite balle jaune. Pour ceux qui ont encore besoin de s'en convaincre, quelques chiffres valent toujours mieux que mille mots : le 7 février 2020, dans le cadre d'un match de charité organisé en faveur de la fondation du Bâlois en Afrique du Sud, Roger Federer et Rafael Nadal ont attiré 51 954 spectateurs au Cape Town Stadium, un record pour un match de tennis. Un exploit d'autant plus retentissant que quelques mois plus tôt (fin 2019), le même Federer était déjà à l'origine de la précédente marque de référence : 42 517 personnes rassemblées pour le voir dans ses œuvres face à Alexander Zverev à Mexico lors d'un match d'exhibition.
Avec tout le respect dû au longiligne Allemand, récent champion olympique et installé dans le Top 5 mondial, une telle affluence n'aurait pu être réunie sur son nom. L'indéniable facteur Federer, amplifié par l'effet "Big 3", est indissociable du bon lancement de la Laver Cup. Et si l'homme aux 103 titres sur le circuit a confié que de ne pas la jouer cette année lui "faisait mal", cette 4e édition va peut-être davantage souffrir de son absence. Néanmoins, d'autres facteurs conjoncturels pourraient aider à combler ce vide incontestable.

Un contexte favorable malgré tout et un modèle économique solide

"Les atouts de cette édition, c'est d'abord paradoxalement qu'il y a eu le Covid, donc ça a été repoussé, ce qui crée de l'attente. Ensuite, l'événement se déroule dans une salle (le TD Garden de Boston, antre des Celtics en NBA) hyper connue et dans une zone de chalandise (zone d'attraction commerciale du lieu de production du spectacle, NDLR) assez haut de gamme. Le timing est également bon : la NBA n'a pas encore repris, donc pour vendre des billets, c'est pratique. Et là où ils font fort, c'est que ça se déroule juste après l'US Open et avant Indian Wells. Il y a une sorte de trilogie et les joueurs sont restés aux Etats-Unis, pour la plupart", détaille Lionel Maltese, qui connaît son sujet en tant qu'organisateur des tournois de Lyon et Marseille.
Pour pérenniser un événement dans le temps, il lui faut des fondations économiques solides. Et de ce point de vue, la Laver Cup a de quoi faire des envieux. Pas moins de 13 sponsors soutiennent l'événement, parmi lesquels bien entendu certains des partenaires de longue date de Federer : Rolex, Crédit Suisse, Mercedes ou encore son équipementier Uniqlo, nouveau venu, pour ne citer que les plus connus. A ces contrats de sponsoring s'ajoutent des négociations de droits TV particulièrement bien ficelées : 17 diffuseurs permettent à la compétition-exhibition d'être vue dans le monde entier. Le groupe Discovery s'est d'ailleurs engagé sur la prochaine décennie par l'intermédiaire d'Eurosport qui retransmettra l'épreuve dans toute l'Europe jusqu'en 2030 (sauf en France en 2021 et 2022, beIN Sports s'en chargeant).
Quant aux tribunes, elles ont fait le plein à Prague, Chicago, puis Genève, et ce devrait être également le cas à Boston (19 600 places au TD Garden et 5 sessions du vendredi au dimanche). Tant et si bien que les bénéfices pourraient même être supérieurs cette année, car les garanties à payer pour attirer les joueurs seront logiquement moins élevées. "Un Djokovic, un Nadal, ça coûte beaucoup plus cher qu'un Tsitsipas, un Shapovalov ou un Auger-Aliassime. Le format est aussi intéressant en termes de dépenses, parce qu'il n'y a pas de tour qui coûte plus cher que ce qu'il rapporte, ce qui est le cas dans les tournois traditionnels. Les premiers tours sont moins médiatisés et vendent moins, alors que quelque chose qui est ramassé sur trois jours, c'est différent. C'est incontestablement un beau produit", note encore Lionel Maltese.

Di Pasquale: "La Laver Cup, même sans le Big three, a un intérêt si elle a lieu de temps en temps"

Un talon d'Achille majeur : le faible intérêt sportif malgré un plateau plus équilibré

Outre l'absence du "Big 3", la Laver Cup a néanmoins une autre grande faiblesse (à ce stade) : son faible intérêt sportif. Les fédérations américaine, australienne ainsi que l'ATP (qui l'a officiellement intégrée à son calendrier en 2019) ont beau constituer des associés de poids, l'événement n'attribue aucun point à ses participants comme peut le faire le Masters par exemple. De ce point de vue et en l'absence de cet enjeu fondamental, le statut d'exhibition lui colle à la peau, malgré les dénégations de ses participants qui ont banni le mot de leurs éléments de langage.
Pour tenter de compenser ce point faible majeur, les organisateurs et les engagés ont jusqu'ici mis un point d'honneur à assurer un niveau de jeu d'une qualité certaine. Ils se sont aussi inspirés du modèle de la Ryder Cup de golf pour donner du souffle et une âme à cette toute nouvelle Laver Cup : le fait d'organiser l'épreuve une année en Europe et une autre dans le reste du monde (pour le moment uniquement aux Etats-Unis) permet de créer des atmosphères domicile-extérieur qui manquent cruellement à la nouvelle phase finale de la Coupe Davis par exemple (les barrages exceptés).
Le format a aussi été élaboré de manière à compenser un éventuel déséquilibre entre la Team Europe, qui présente six membres du Top 10 cette année, et la Team World : il assure ainsi un dénouement le dimanche (aucune équipe ne peut atteindre la barre des 13 points avant le premier match de la dernière journée), préservant le plus longtemps possible le suspense, même si la logique sportive a toujours été respectée jusqu'ici (3 victoires européennes 15-9, 13-8 et 13-11).
Ce sera d'ailleurs peut-être l'un des intérêts additionnels de cette 4e édition : sans Federer, Nadal et Djokovic en face, l'opportunité semble réelle pour les Félix Auger-Aliassime, Denis Shapovalov et autres Nick Kyrgios d'aller chercher cette fois le trophée. D'autant que de l'autre côté du filet, la cohabitation d'Alexander Zverev et Daniil Medvedev avec Stefanos Tsitsipas suscitera une certaine curiosité, le Grec ayant encore critiqué récemment le "jeu unidimensionnel" du Russe, après avoir échangé des mots doux sur ses fameux "toilet breaks" avec l'Allemand lors de l'US Open.

Même affecté après l'US Open, Tsitsipas n'a pas besoin de la Laver Cup pour redorer son image

Le marketing historique et la production de contenus "légendaires" : un atout bien pensé

On l'aura compris, cette nouvelle édition semble finalement avoir bien des atouts pour confirmer le succès de ses trois devancières, et ce malgré l'absence du "Big 3". Mais en sera-t-il de même pour les suivantes ? Les audiences ne souffriront-elles pas, à terme, de l'absence des trois monstres ? Finalement, la problématique du futur de la Laver Cup rejoint, à peu de choses près, celle de l'avenir du tennis au sens large quand il sera privé de stars de la dimension de Federer, Nadal et Djokovic. La présence d'un Nick Kyrgios, pourtant seulement 95e mondial, est d'ailleurs éclairante à ce titre : fan des Celtics et joueur atypique, il est une assurance de spectacle et… de vente de billets.
A ceci près qu'à l'ère de l'entertainment et de l'argent-roi, le "bébé" de Godsick et Federer bénéficie d'un ultime atout, peut-être le plus sous-estimé mais le plus précieux de tous : le marketing historique. En établissant Rod Laver en saint-patron de l'événement, et en convoquant d'anciennes gloires comme Björn Borg et John McEnroe en tant que capitaines, la Laver Cup a l'objectif de toucher un public transgénérationnel : de celui qui a suivi l'âge d'or du tennis des années 80, aux jeunes touchés par le charisme d'un Tsitsipas.
Allier classicisme et modernité jusque dans le design du court noir et à ses lignes épurées, c'est l'objectif de l'entrepreneur averti qu'est Federer qui connaît sur le bout des doigts l'histoire de son sport. En somme, il s'agit de rendre hommage aux légendes tout en fournissant des contenus capables d'attirer la jeunesse qui zappe sur les réseaux sociaux. Le double Fedal de l'édition 2017 s'inscrivait exactement de cette logique, de même que les échanges sonorisés entre les deux champions aux changements de côté sur la meilleure tactique à employer.

Après sa carrière, Federer pourrait revenir... sur le banc

"L'avis de McEnroe ou de Borg et la manière dont ils coachent, ce sont des contenus qui vont plaire aux médias, qui suscitent de l'émotion. Il n'y a pas beaucoup d'anciennes gloires qui sont prêtes à remettre le bleu de chauffe pour voyager 30 à 40 semaines par an sur le circuit, comme peut le faire Juan Carlos Ferrero avec Carlos Alcaraz. La Laver Cup est un fournisseur de contenus assez bien réalisé. Mais pour y arriver, ils paient les acteurs. Et dans trois ou quatre ans, peut-être que Federer sera sur le banc, et Juan Martin Del Potro, par exemple, capitaine de l'équipe du reste du monde", conclut Lionel Maltese.
A moins que Pete Sampras ou Andre Agassi, stars des années 1990, ne répondent entre-temps aux sirènes de Federer qui sait soigner ses relations. Jusqu'ici, le pari fonctionne. Reste à savoir si les audiences et le public continueront de suivre. Si c'est le cas, la Laver Cup perdurera, et le rêve de Federer de transformer son exhibition à spectacle en véritable compétition historique pourrait bien se réaliser dans les années à venir.

Les Team Europe et World posent à Boston pour la photo rituelle de la Laver Cup 2021

Crédit: Getty Images

Laver Cup
Même affecté après l'US Open, Tsitsipas n'a pas besoin de la Laver Cup pour redorer son image
21/09/2021 À 13:52
Laver Cup
Di Pasquale: "La Laver Cup, même sans le Big three, a un intérêt si elle a lieu de temps en temps"
21/09/2021 À 13:51