Séverin Lüthi parle trop peu pour que sa prise de parole ne fut pas un indice probant. L'entraîneur de Roger Federer avait confié dimanche à la télévision suisse SRF que son poulain affichait des temps de passage bien plus lents que prévu après son arthroscopie du genou en février dernier. "Roger n'a pas récupéré aussi vite que nous l'espérions…", avait-il glissé. Trois jours plus tard, Federer lui-même vient donc d'annoncer qu'on ne le reverrait pas sur les courts en 2020. Il veut et va prendre le temps nécessaire pour revenir, pas avant le rendez-vous austral en janvier 2021.

Le temps. Par un curieux paradoxe, dans ce qui sera la pause la plus longue de sa carrière, il s'annonce à la fois comme son allié le plus précieux et son ennemi le plus sournois.

Tennis
Federer ne rejouera pas en 2020
10/06/2020 À 06:40

Du temps, il n'y en a jamais eu autant que dans cette année 2020 qui ne ressemble à aucune autre sur les trois derniers quarts de siècle. Avec une pointe de cynisme mal placée, on pourrait même arguer que, du strict point de vue de la gestion de sa carrière, la pandémie de Covid-19 a presque rendu service à Roger Federer. Rappelons qu'avant que le monde occidental n'appuie avec une force inédite sur le bouton pause dans la première quinzaine de mars, le champion suisse avait d'ores et déjà annoncé, le 20 février, qu'il ne reviendrait pas sur les courts avant le mois de juin, pour la saison sur herbe.

Roger Federer.

Crédit: Getty Images

Rater "ça, pas forcément un crève-coeur

L'épidémie de coronavirus a pulvérisé le calendrier tennistique jusqu'au cœur de l'été au moins. Pas de campagne sur gazon, pas de Wimbledon. Dans le pire des cas pour lui et le meilleur pour ce qu'il reste à sauver de cette année 2020, Federer manquera donc peut-être l'US Open, Roland-Garros et une poignée de Masters 1000.

Mais au classement, il perdra beaucoup moins gros que s'il s'était absenté 11 mois dans une saison "normale". Même en ayant disputé uniquement l'Open d'Australie, il devrait donc pouvoir retrouver un classement plus que décent à son retour à la compétition, les points de ses titres 2019 à Miami et Halle ainsi que ceux de ses finales à Wimbledon ou Indian Wells étant gelés. Ajoutez-y sa demi-finale à Melbourne en janvier, et son matelas comptable naviguera au moins autour des 4000 points à son retour. De quoi envisager une chute très modérée autour de la 6e place.

Au-delà de ces considérations, il n'est pas certain que Roger Federer guettait avec un enthousiasme excessif l'idée d'une reprise de la compétition dans les conditions envisagées. Peut-être que son genou lui a évité de se poser frontalement la question, mais la perspective de jouer à huis-clos, hypothèse la plus probable à ce jour pour l'US Open et, peut-être, Roland-Garros, ne l'enchantait pas. "Je n'imagine pas voir un stade vide. J'espère que ça n'arrivera pas, avait-il évoqué le 23 mai. C'est possible évidemment de jouer sans public, mais j'espère vraiment que le circuit reprendra comme avant, même s'il faut attendre un peu plus pour un retour à la normale." Pas sûr donc que, de son point de vue, rater ça relève du crève-cœur.

D'autant que même si les conditions sanitaires à la fin de l'été et de l'automne permettent dans l'hypothèse la plus favorable un retour à la normale, l'extraordinaire densité du calendrier lui aurait alors imposé des choix drastiques. D'une certaine manière c'était donc la meilleure année pour se remettre le genou à neuf et demeurer loin de tout ça.

Roger Federer lors du Masters 2019.

Crédit: Getty Images

Les limites de la comparaison 2016-2020

Reste que cette année quasi-blanche impose au vingtuple vainqueur en Grand Chelem un défi d'une nature inédite, même pour lui. Certes, le précédent de 2016 peut inciter à un optimisme raisonnable. Le Bâlois avait alors coupé pendant six mois après Wimbledon. Il était légitime de s'interroger sur sa capacité à revenir alors à son meilleur niveau. Un doute balayé de manière spectaculaire par l'intéressé, qui avait répondu en remportant l'Open d'Australie 2017 dès son retour puis Wimbledon l'été suivant avant de reconquérir brièvement la première place mondiale début 2018. Il ne faut jamais miser contre Federer et il n'est pas question de le faire ici.

En revanche, impossible de ne pas glisser deux bémols majeurs dans la comparaison avec 2016-2017. La durée de son arrêt, d'abord. Entre un semestre et une année entière (à un mois près), la différence n'est pas neutre. Son âge, ensuite. Il a quatre ans de plus. Peut-il réussir un comeback plus retentissant encore à 39 ans qu'à 35 ? Peut-être. Mais ce défi-là s'annonce plus redoutable encore. En 2017, il était aussi revenu dans un monde où Novak Djokovic traversait la période la plus délicate de sa carrière.

Le temps a moins de prise sur lui que sur le commun des joueurs. Mais pour lui aussi, il défile. Pour lui aussi, il n'a pas le même poids à bientôt 40 piges qu'à 25, 30 ans ou même 35 ans. 2021 sera l'année du 40e anniversaire de Roger Federer. L'animal est peut-être capable de s'inventer encore un avenir. Il trouve en tout cas le moyen de se fixer des défis risibles pour beaucoup, mais pas irréalistes pour lui. En tenant compte du contexte global (le virus et son genou), il a sans doute pris mercredi la décision la plus raisonnable et la plus pertinente. Même si sa sagesse se flanque d'une forme de folie, celle d'un désir de reconquête improbable à l'approche de la quarantaine.

Son enthousiasme de junior demeure un atout. La passion du jeu et de la compétition ne s'effiloche pas chez lui. La clé, comme toujours ces dernières années, résidera d'abord dans la capacité de son corps à le laisser tranquille. Si tel est le cas, il n'est pas absurde d'imaginer qu'il redevienne compétitif en 2021. A quelle vitesse, et dans quelle mesure, c'est une autre histoire.

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