Rafael Nadal, c’est entendu, ne fait pas grand-chose pour plaider sa cause. Ce qu’il a fait ce dimanche, à savoir triompher à l’Open d’Australie, à 35 ans, après cinq mois d’absence, un scaphoïde cassé en deux et alors qu’il avait déjà quasiment son billet pour l’hospice, le tout au terme d’une finale homérique contre Daniil Medvedev, a, c’est vrai, quelque chose d’anormal. Quelque chose qui échappe à tout sens commun, qui résiste à toutes les analyses des plus grands experts de ce jeu. Il n’y a pas vraiment de mot pour décrire ce sacre de l’Espagnol. Pas vraiment d’explication non plus. Dit autrement : personne n’a compris comment Nadal a pu remporter ce match et réussir ce qui restera comme l’un des plus grands exploits de l’histoire du sport.
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Le problème est que quand quelqu’un fait quelque chose qui sort de l’ordinaire, on a tendance à le prendre pour un fou. Et quand on cherche à comprendre à travers le prisme de la normalité quelque chose qui n’est, précisément, pas normal, tout ce que l’on trouve, généralement, c’est un coupable. Là, celui-ci était tout désigné : le dopage pardi, fidèle et encombrant accompagnateur de Rafael Nadal depuis le début de sa carrière, et ce pour avoir le tort d’être un peu trop combatif sur le terrain, peut-être aussi le tort d’être Espagnol, payant indirectement un lourd tribut à nombre de ses compatriotes pris par la patrouille, dans d’autres disciplines.
Open d'Australie
Bruno Kuzuhara, balle de match lunaire, référence nadalesque
03/02/2022 À 13:18

5 sets et 5h24 de jeu pour un 21e majeur pour Nadal : les temps forts d'une finale d'anthologie

A vrai dire, en Australie, les corbeaux n’avaient pas attendu le dernier dimanche pour croasser autour de lui. Dès son quart de finale remporté en cinq sets contre Denis Shapovalov, son cadet de 12 ans, la bride était lâchée : Nadal était dopé, forcément, seule explication plausible à un tel come-back aux yeux de ceux qui souhaitaient sa perte. Et puis, dimanche, ce fut un festival. Un amoncellement d’accusations voire d’injures en tout genre ne reposant sur rien sinon du vent, en tout cas pas le moindre début de commencement de preuve. Depuis vingt ans qu’a débuté sa carrière professionnelle, Rafael Nadal n’a jamais subi le moindre contrôle positif.

La présomption d’innocence piétinée sur l’autel du bad buzz

Je sais, tous les coupables sont innocents jusqu’au jour où on les met le nez face à leurs mensonges. Personnellement, je ne suis pas l’avocat de Rafael Nadal et je n’ai pas davantage de preuves pour afficher son innocence que ses pourfendeurs n'en ont pour clamer sa culpabilité. Je reste néanmoins attaché à un principe fondamental de notre justice : la présomption d’innocence, trop souvent piétinée à mes yeux ces derniers temps – spécialement dans le monde du tennis - sur l’autel du bad buzz croustillant.
J’avoue en revanche, quitte à paraître d’une naïveté confondante, ne guère croire en la théorie du Nadal dopé. Parce que le garçon incarne toutes les valeurs du sport et de la bonne éducation. Il ne fait pas que les incarner, d’ailleurs : pour le coup, il les prouve, chaque jour, sur le terrain. S’il venait à bafouer ces valeurs qui l’ont fait roi, j’ai plutôt le sentiment que mentalement, ça l’affaiblirait plus qu’autre chose. D’ailleurs, tant qu’on y est, je ne crois pas davantage aux allégations régulièrement portées à l’encontre de Novak Djokovic. Comment un homme qu’une simple petite piqûre vaccinale rebute à ce point, pourrait décemment s’injecter des produits sur lesquels on a suffisamment de recul pour savoir qu’ils sont de véritables poisons pour la santé ?

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Le problème en tennis est qu’une vieille suspicion circule depuis la sortie d’Open, la célèbre autobiographie d’Andre Agassi, qui y révélait avoir subi en 1997 un contrôle positif à la méthamphétamine (une drogue récréative, rappelons-le...) couvert à l’époque par l’ATP. Désormais, dans l’imaginaire collectif, l’instance dirigeante couvrirait à dessein ses champions les plus charismatiques, étant entendu que ce sont eux, aussi, qui font le mieux tourner son business.
Etre à la fois juge et partie, voilà quel serait le problème du tennis. Cela dit, les contrôles antidopages – insuffisants pour beaucoup en tennis - ne sont pas diligentés par l’ATP mais par la Fédération internationale (de concert parfois avec l’Agence mondiale antidopage). Plusieurs "gros poissons" ont d’ailleurs été pris, Sharapova le plus récemment, mais aussi Cilic, Coria, Rusedski, Korda, sans oublier Hingis, Gasquet ou Wilander même si, concernant ces derniers, rappelons-le encore, le produit décelé était plus en rapport avec la fête qu’avec une amélioration des performances. Tout cela pour dire que d’une façon générale, même si je me fourvoie peut-être, je ne crois pas que les instances aient un quelconque intérêt à garder en leur sein un tricheur notoire et récurrent.

Entre dopage et suivi médical, une zone grise...

Je ne dis pas que le dopage n’existe pas dans le tennis. Évidemment qu’il existe, puisqu’il y a des cas. Il permet possiblement à des joueurs de se maintenir à flots, garder un rythme élevé d’entraînement et de tournois, bref, il garantit peut-être une certaine base de compétitivité, notamment pour ceux qui seraient un peu justes. Mais permet-il de s’élever jusqu’à gagner des titres du Grand Chelem ? Là, c’est moins sûr. Certes, on dit souvent que la différence est infime au plus haut niveau. Mais j’ai quand même tendance à penser qu’à compter d’une certaine altitude, les vertus magiques du dopage n’ont plus d’effet : c’est le tennis pur puis la tête, surtout, qui prennent le relais.

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Peut-être peut-on gagner le Tour de France – et encore, vraiment pas sûr... – seulement en se dopant. En tennis, ça me paraît insuffisant pour gagner un Grand Chelem. Une base physique est capitale, certes. Mais le physique, ça se travaille - pas pendant quelques semaines ou quelques mois, mais pendant toute une vie –, c’est même le seul domaine dont les progrès sont directement corrélés au travail, là où le coup droit et le revers peuvent être plus insidieusement reliés aux émotions. En revanche, les derniers mètres à parcourir avant de toucher le sommet, ce n’est plus tellement avec sa raquette ou avec ses jambes qu’on va les chercher. C’est à la moelle. Sauf très rares accidents de l’histoire, on ne devient pas un vainqueur de Grand Chelem par contrefaçon. Encore moins une légende de ce sport.
C’est vrai, Rafael Nadal a semblé plus frais physiquement que Daniil Medvedev à la fin de ce combat de légende. Et c’est étonnant quand on sait d’où il vient. De là à dire qu’il a gagné ce match uniquement au physique, il y a un pas que je ne franchirais pas. A mon sens, il a gagné d’abord grâce à sa palette de jeu plus variée. La fatigue était peut-être tout aussi intense chez lui, mais elle se voyait moins, parce que dans son sac de tennis, en cas de nécessité, il y a des plans B, C et même D. Peut-être aussi a-t-il puisé un peu plus profondément dans ses ressources, parce qu’il y avait un peu plus de volonté de gagner, tout simplement. Mais si ce 5e set s’était joué sur un 5 000 m, pas sûr que Rafa l’eût gagné...

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C’est vrai, parfois, la frontière peut être mince entre dopage et suivi médical ultra-pointilleux, jusqu’à se confondre dans une zone un peu grise, avec des produits tantôt autorisés un jour, tantôt interdits le lendemain. Beaucoup l’ont appris à leurs dépens, comme Sharapova et son fameux Meldonium. On en revient à l’un des maux de notre époque : l’ultra-manichéisme, la séparation brutale du mal et du bien, des gentils et des méchants. Des dopés et des non dopés. Ça n’est pas toujours si simple. Qui n’a jamais pris un Guronsan au lendemain d’une soirée difficile ? Ça ne fait pas de vous un paria. Rafa prendrait un cocktail de vitamines pour accélérer sa récupération ? Ça ne ferait pas de lui un tricheur.
Mais il en est ainsi, Rafael Nadal a cette étiquette qui le suit depuis toujours, parce qu’il a trop rapidement été estampillé comme une bête physique du fond de court, ce qu’il n’est absolument pas, ou plus. Il a, aussi, été victime de quelques insinuations sournoises – ou maladroites - émanant de hautes personnalités, comme Yannick Noah et sa potion magique, ou Roselyne Bachelot qui l’avait publiquement traité de dopé. L’ancienne ministre des Sports a certes été condamnée à 10 500 € pour diffamation. Mais le mal était fait. Ce genre de propos ultra-médiatisés, repris de partout, déformés, amplifiés, participent inévitablement à diluer la réalité, jusqu’à semer le trouble dans l’esprit des gens.
Penser que Rafael Nadal se dope est une liberté fondamentale de chacun, aucun problème là-dessus. Peut-être même que ceux qui sont de cet avis ont la vérité pour eux, je n’en sais rien. En revanche, le porter sur la place publique sans le moindre chef d’accusation valable, sinon un sommet de lieux communs, reste un délit. Certes, les réseaux sociaux ont cet "avantage" de nous permettre de diffamer voire proférer des inepties tout en restant anonyme. Pas vu, pas pris. Ne négligeons pas pour autant l’importance de nos opinions, ni l’impact de nos écrits. Alors, en attendant d’en avoir la preuve ultime, ce serait quand même mieux que ce genre d’accusations demeurent à leur juste place : dans les bars PMU, entre la Suze et les cacahouètes.
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