Patrick Mouratoglou : "Le tennis, c'est le monde d'hier"

Le tennis va bien. Très bien, même. Mais sa "fanbase" vieillit de plus en plus. Un jour, elle disparaîtra. Le tennis disparaitra-t-il avec ses derniers soutiens ? Patrick Mouratoglou est convaincu que si ce sport n'évolue pas, il court à sa propre perte. C'est avec cette idée en tête qu'il a créé le format UTS, et qu'il souhaite le développer, pour attirer un nouveau public, plus jeune.

Mouratoglou : "L'UTS c'est du sport et un show"

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Difficile de faire plus majestueux. Les arènes de Nîmes et leurs deux siècles d'histoire accueillent la 18e édition de l'UTS, le circuit mis en place en 2020 par Patrick Mouratoglou. Félix Auger-Aliassime, Casper Ruud, Alexander Bublik, Ugo Humbert, Andrey Rublev, Karen Khachanov et Stefanos Tsitsipas ont répondu présent.
Le tennis n'est pas aussi âgé que l'amphithéâtre gardois, mais il aurait besoin d'un sacré coup de jeune, selon l'ancien entraîneur de Serena Williams. Il est même persuadé que s'il ne dépoussière pas sa façon d'être et de faire, à terme, il ne survivra pas. Mouratoglou ne cherche pas à provoquer, assure-t-il. Mais il tire le signal d'alarme.
Patrick Mouratoglou, l'UTS pose ses valises dans les arènes de Nîmes. Est-ce le cadre le plus exceptionnel de votre circuit ?
Patrick MOURATOGLOU : Le stade est hors normes. Nous sommes allés aux États-Unis, en Asie, en Amérique du Sud, on a joué en Angleterre, on est allés à Oslo avec Casper. Mais un endroit comme ça, ça n'existe pas. C'est hors du temps, dans tous les sens du terme. Les joueurs sont subjugués quand ils rentrent dans cette arène pour la première fois. D'ailleurs, Félix expliquait qu'une des raisons qui lui a vraiment donné envie de jouer, c'est d'avoir vu les images du stade l'année dernière avec le public. El plus on est "sold out" le samedi et c'est une chance pour les joueurs de jouer dans un environnement comme ça.
Qu'est-ce que les joueurs qui participent à l'UTS aiment, à votre avis ?
P.M. : Je pense qu'ils apprécient le fait que le public ait le droit de s'exprimer beaucoup plus, et soit même encouragé à le faire. Pour un athlète, c'est exceptionnel. Ce qu'ils aiment, c'est la communion avec le public. Dans les trois-quarts des sports, le public est autorisé à faire autant de bruit qu'il veut à n'importe quel moment. Au tennis, c'est plus cadré et ça tranche. Beaucoup.
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Vous avez créé l'UTS en 2020. Quel était le sens de votre projet ?
P.M. : Ça faisait un moment que j'y pensais. Je voulais absolument aller chercher une nouvelle fanbase, plus jeune, pour le tennis, en plus de celle qui existe. Pour moi, c'est un complément indispensable pour l'avenir, mais on n'est pas en concurrence avec ce que fait l'ATP, la WTA ou les Grands Chelems. J'avais une vision de long terme, pas un instant je n'ai pensé que c'était un one shot ou que ça allait durer un ou on deux.
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Le cadre majestueux des arènes de Nîmes, où se tient l'UTS ce week-end.

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Le format ne fait pas l'unanimité, notamment auprès des tenants d'une certaine tradition.
P.M. : Certains, très traditionalistes, sont opposés à l'UTS, mais il n'y a pas de raison. On ne fait pas de tort au tennis, bien au contraire. Surtout, on construit l'avenir. Les jeunes ne regardent pas le tennis, toutes les études l'ont montré. C'est indispensable de les faire adhérer à ce sport si on veut que, dans 30 ou 40 ans, le tennis soit toujours aussi populaire qu'il l'est. J'en profite pour rappeler que je n'ai jamais dit que le tennis se portait mal. Le tennis se porte extrêmement bien. Il y a une affluence très importante dans les stades, les droits tv sont énormes, le business du tennis va très bien. Simplement, la fanbase est de plus en plus vieille et elle ne se renouvelle pas. C'est ça, le problème.
N'y a-t-il pas un certain paradoxe dans le fait de dire que le tennis va très bien, mais qu'il dépérit, d'une certaine manière ?
P.M. : Non. Le tennis est ultra populaire auprès de gens de ma génération qui, en gros, ont découvert le tennis dans les années 70-80.  La fanbase est énorme, âgée, mais elle a des moyens. Donc les sponsors sont là, les droits TV aussi. Tout va bien. Maintenant, si on se projette dans 20, 30 ou 40 ans, la fanbase, il n'y en a plus. Donc il n'y a plus de tennis. Conserver ce qu'on a, qui est fabuleux, mais aussi penser à l'avenir, c'est ça que je dis. L'ATP, les Grands Chelems, sont dans l'instant présent. Ils font leur travail extrêmement bien, parce qu'ils sont très profitables. Mais personne n'a pensé à l'avenir du tennis. C'est l'objectif de l'UTS.

Donc, si on vous comprend bien, en 2050, 2055, c'est-à-dire demain matin, le tennis tel que nous l'avons connu depuis presque toujours n'existera plus ?
P.M. : Je ne vois pas comment c'est possible. Encore une fois, un sport, quel qu'il soit, est rentable et fonctionne à partir du moment où les gens le regardent. S'il n'y a pas de fan base, il n'y a pas de sponsors, pas de public. Donc si les gens qui ont moins de 30 ans ne consomment pas ce type de produit, le tennis est en danger dans 30 ans.
Mais le tennis pourra-t-il rester un sport de compétition ? Dans UTS, il y a le terme show (Ultimate Showdown Tennis). Le public de l'UTS vient-il assister à un spectacle ou à une compétition sportive ?
P.M. : UTS, c'est la conjonction d'un vrai sport et d'un show. C'est les deux. Ce n'est pas ou l'un ou l'autre. Une exhibition, c'est 100% un show. Les joueurs jouent à 20 ou 30%. C'est d'ailleurs pour ça que les joueurs se plaignent du calendrier trop contraignant tout en participant à des exhibitions. Les gens ne comprennent pas. Mais une exhibition, ça ne les fatigue pas. Ils n'ont rien à faire. Alors que quand ils jouent un vrai match, il y a une fatigue physiquement et mentale importante.
L'UTS n'est pas une exhibition pour vous ?
P.M. : Non, ce n'est pas une exhibition. Pourquoi ? D'abord parce que les joueurs ne sont payés que sur le prize money, en fonction de leurs résultats. Dans une exhibition, ils sont payés quoi qu'il arrive. Très différent. La mentalité n'est pas du tout la même. C'est un tournoi. Il y a un classement mondial, un certain nombre d'éditions dans l'année et les joueurs sont payés en fonction de leurs résultats. C'était impératif pour que les joueurs se donnent à 100%. Et c'est le cas. À côté de ça, on a fait en sorte que ce soit un show. Le sport moderne est un show. Ce n'est pas du tout une insulte de dire que c'est un show. Ça doit l'être. Il faut créer de produits qui doivent exister dans le monde d'aujourd'hui.
Le tennis ne vit plus suffisamment avec son époque ?
P.M. : Le tennis, c'est le monde d'hier. Ça a été créé avant 1900, le format n'a jamais été modifié depuis, ou alors à la marge. Les modes de consommation ont totalement changé. Les réseaux sociaux, les plateformes de streaming, les jeux vidéo… les moins de 30 ans ne consomment plus comme avant. Même les joueurs. Les joueurs professionnels, je veux dire. Quand je leur pose la question, 100% me disent qu'ils ne regardent plus les matches. Trop long. Ils regardent des highlights. Le produit n'est pas adapté. Il est adapté à nous, à moi. Pas aux moins de 30 ans.
Vous dites que ce que vous faites n'est pas en opposition avec ce que proposent l'ATP, la WTA ou les Grands Chelems. Que c'est un complément. Mais si on vous écoute, ce format-là a forcément vocation à remplacer purement et simplement les tournois traditionnels, à terme...
P.M. : Je dis que ce n'est pas en opposition parce que les deux peuvent vivre l'un à côté de l'autre. Sans aucune difficulté.
Aujourd'hui oui, mais pas à long terme...
P.M. : À l'avenir, personne ne sera contre personne. C'est le public qui va décider. Ce n'est ni moi, ni l'ATP, ni personne. Le public choisira. Si les gens ne veulent plus regarder de tennis traditionnel, l'ATP et la WTA seront obligés, soit de changer complètement de format du jour ou lendemain, ce qui sera compliqué, soit de s'associer avec nous et de faire vivre ces deux formats côte à côte jusqu'à ce qu'il y ait potentiellement un switch.
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Patrick Mouratoglou

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Il y a bientôt 10 ans, l'ATP avait créé le Masters Next Gen en l'utilisant comme un laboratoire avec de nouvelles règles, un nouveau format. À l'époque, l'idée était de les dupliquer petit à petit à terme dans le jeu. Or ça n'a pas été le cas. Pourquoi ?
P.M. : Ce n'est que mon avis, mais je pense qu'ils avaient vraiment l'intention progressivement d'implémenter un certain nombre de ces essais du Masters Next Gen dans le jeu. Mais je pense qu'ils se sont heurtés à une forme de conservatisme de la fanbase qui est très forte. La moindre petite transformation est très mal vécue. Dont acte. Probablement y a-t-il d'autres solutions. UTS en est une.
Parlons des joueurs. Ils sont des deux côtés du miroir. Ils vivent par et pour les Grands Chelems ou le circuit ATP, mais viennent aussi pour beaucoup jouer l'UTS, et des exhibitions. J'imagine que vous parlez avec eux. Eux aussi sont-ils seulement dans l'instant, ou ont-ils une vision de l'avenir de leur sport ?
P.M. : Eux-mêmes, pour l'immense majorité d'entre eux, ont moins de 30 ans et ne regardent pas le tennis. Il n'empêche que l'histoire du tennis, c'est les Grands Chelems. Point à la ligne. Le classement ATP est extrêmement important, car tous leurs deals de sponsoring dépendent de ça. Le fait d'être tête de série en Grand Chelem dépend de ça. Donc ils font leur métier. Et leur métier, c'est l'ATP, la WTA, les Grands Chelems. Ils sont dans un système. Ils ne s'en plaignent pas. C'est aussi le système dans lequel ils ont été éduqués. Pour eux, c'est complètement naturel de jouer l'ATP ou les Grands Chelems. Maintenant, est-ce qu'ils sont conscients du problème ? Bien sûr. Est-ce le format UTS leur plait ? Enormément. C'est pour ça qu'ils viennent. On a eu 17 des 20 meilleurs mondiaux.
Et ils jouent le format UTS comme un tournoi ATP ou comme une exhibition, selon vous ?
P.M. : UTS, ils le jouent à fond. Il suffit de regarder les matches.
Vraiment ? Même avec Monte-Carlo qui débute le lendemain ?
P.M. : Oui ! Ce sont des matches de 45 minutes.
Pour vous, ça a la même importance de gagner l'UTS à Nîmes que de gagner Monte-Carlo ?
P.M. : Je ne dirais pas que ça a la même importance parce que les conséquences ne sont pas les mêmes. Gagner un Masters 1000, en termes de visibilité, de points, de classement, c'est plus important. Il n'y a pas de doute. Il n'empêche que ce sont des compétiteurs et, pour eux, c'est une compétition. Quand ils rentrent sur le terrain, ils ont extrêmement envie de gagner.
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Et les instances dirigeantes ? L'ITF, l'ATP… Vous discutez avec ces gens-là ? Discutent-ils avec vous ?
P.M. : Je ne parle pas tous les jours avec eux, mais on a eu un certain nombre de discussions. Avec l'ATP notamment. Je ne veux pas parler en leur nom, mais je pense qu'ils ont conscience de ce qu'il se passe. Chacun défend son bout de gras… Ils sont aussi obligés de défendre les ATP 250 et, parfois, nous, on est face à eux. Donc c'est une situation qui n'est pas simple.
Vous êtes complémentaires, mais il y a donc forcément une forme d'opposition ?
P.M. : Je comprends très bien qu'ils doivent servir leur fan base. Et cette fan base veut du tennis traditionnel, puisqu'elle a 61 ans de moyenne aujourd'hui.
Et c'est elle qui consomme, pour le moment...
P.M. : Et c'est elle qui consomme, oui. Donc qu'ils ne fassent pas cette transformation, c'est complètement normal et si j'étais le patron de l'ATP demain, je ferais exactement comme ils font. Je ne transformerais pas l'ATP en UTS, ça c'est sûr. Par contre, de s'associer avec nous, de penser à l'avenir, au tennis de demain, je pense que ça aurait du sens.
Sentez-vous une forme d'ouverture ou plus de la fermeture ?
P.M. : Je ne ressens pas de fermeture particulière. On a eu beaucoup d'échanges au départ, les premières années. Je pense qu'ils voulaient voir comment ça évoluait, si ça tenait ses promesses ou pas. Si on remplissait les stades. Ça, il n'y a pas de doutes sur la question. Le moment est peut-être venu de reprendre les discussions avec eux.
Qu'avez-vous pensé du "One Point Slam" testé par l'Open d'Australie en début d'année ?
P.M. : J'ai beaucoup aimé. J'ai trouvé ça fun, super divertissant. Ça permettait aussi à des amateurs de jouer avec des pros. Quelque part, c'était très inclusif pour la fanbase. Je trouve ça super. L'Open d'Australie est de loin le Grand Chelem le plus novateur. Ensuite, c'est l'US Open. Les deux autres sont beaucoup plus conservateurs. Après, il y a un business derrière. L'objectif, c'est de faire un Grand Chelem sur trois semaines au lieu de deux, de faire beaucoup plus de ticketing. Mais il n'y a rien de mal à ça. Et c'est une forme d'ouverture que j'aime.
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Au fond, derrière le format UTS, est-ce qu'il n'y a pas un petit côté poil à gratter que vous aimez bien ?
P.M. : Je ne cherche pas du tout à faire le poil-à-gratter. Pas du tout. Par contre, quand je pense que quelque chose fait sens, je n'ai pas de problème à le faire. Si ça gratte le poil de certains, si je paie le prix d'une certaine manière parce que des gens ne m'aiment pas parce que je fais ce que je fais, je suis prêt à l'assumer. Ce n'est pas un problème. Je n'ai jamais rien fait pour embêter les gens. Je n'ai jamais dit du mal de quelqu'un nommément. Mon état d'esprit, c'est de développer quelque chose de très fort et puissant qui permette de reconstituer une fan base plus jeune pour le tennis. Rien d'autre. Si ça gêne des gens, j'en suis désolé. Mais ce n'est pas ça qui va m'arrêter.
Mais certaines réactions viennent-elles du discours émis ou de l'émetteur ? Dans un autre registre, quand un Jo-Wilfried Tsonga réagit à ce que vous avez pu dire sur le Top 10 actuel, pensez-vous que si ça ne venait pas de vous, cela réagirait de la même manière ?
P.M. : Je n'en sais rien. Mais Jo, ce n'est pas le seul. J'ai dit un truc une fois sur une joueuse qui est dans les deux meilleures mondiales - pour ne pas la citer, parce que je ne veux pas la citer - elle était très agacée par ce que j'ai dit. Pourtant, je ne cherche absolument pas à blesser qui que ce soit. Il n'y a jamais d'intention de nuire. Je cherche juste à être honnête dans mon analyse. J'ai dit des choses sur Sinner, sur Alcaraz, sur Sabalenka… Un jour, j'ai fait un Top 5 des meilleurs revers à une main de tous les temps, du meilleur service... Les joueurs qui n'étaient pas dedans étaient fous furieux contre moi.
Quelles conclusions en tirez-vous ?
P.M. : Cela dit quoi ? Simplement que ma voix a peut-être un peu d'importance. Pour que des gens m'en veuillent de ne pas les mettre dans un Top à un point incroyable. C'est surréaliste pour moi. Bon. Peut-être ai-je fait des erreurs. Je peux me tromper. Mais j'ai le droit d'avoir une analyse et je n'avais pas conscience que ce que je disais avait autant d'importance pour les joueurs. Je vois le côté positif. Peut-être que je suis un peu différent de ce milieu du tennis où personne ne dit rien, où tout le monde fait attention à ce qui se dit, parce qu'il ne faut surtout pas qu'il y ait la moindre vague. Je ne cherche pas les vagues, contrairement à ce que certains peuvent dire. Par contre, j'ai ma liberté de penser et de parole. Je trouve ça plutôt rafraichissant que des débats soient ouverts. Chacun peut s'exprimer.
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