Le pourquoi du comment

Comme beaucoup le redoutaient, Novak Djokovic a collé trois sets à Stefanos Tsitsipas. 6-3, 6-2, 6-4. Ce qui était moins prévisible, c'est qu'avant d'infliger le 3-0 à son jeune adversaire, celui-ci l'avait placé au pied du mur en remportant les deux premières manches. Avant cette finale, on pouvait légitimement nourrir deux craintes, une de chaque côté :
. Que Djokovic n'ait laissé trop de gomme dans sa demi-finale épique face à Nadal.
. Que Tsitsipas ne soit inhibé, totalement ou partiellement, par le poids de l'évènement.
Roland-Garros
Même Nadal et Tsitsipas n'ont pas tenu : Comment Djokovic a tué physiquement la concurrence
15/06/2021 À 14:11
Ouvrez le placard et rangez tout ça dedans. Le numéro un mondial n'a pas flanché. Pourtant, dans le deuxième set, il est apparu amorphe, avec ce body language négatif qu'on lui connaît parfois. Mais il a fini en trombe et, après plus de quatre heures de jeu, il était clairement le plus frais des deux finalistes.
Tsitsipas, lui, a répondu présent en grand champion que l'on pressent. Moins tendu que lors de sa demi-finale face à Sascha Zverev, l'Athénien a été à la hauteur, et tout de suite. Ce premier set, absolument somptueux, achevé par un jeu décisif à rebondissements, l'avait placé sur orbite. Le deuxième, survolé, l'avait rapproché des étoiles. Mais il y a un monde entre gagner deux sets en finale de Grand Chelem contre un Djokovic ou un Nadal et en gagner trois. Dit comme ça, cela semble idiot, mais c'est une vérité ineffaçable : le format cinq sets change tout, et c'est pour cela qu'il ne faut surtout pas le changer.
Après son "reset" au vestiaire à la fin du deuxième set, comme contre Lorenzo Musetti, Novak Djokovic est revenu dans d'autres dispositions. Avec un relâchement retrouvé au service ou à l'échange, il a irrésistiblement pris le dessus. Paradoxalement, c'est donc physiquement que Stefanos Tsitsipas aura coincé. Contre Djokovic, ça ne pardonne pas. Jusqu'au bout, il s'est montré courageux, il a affiché une absence de renoncement louable mais, au fond, tout était terminé. Le courage est une vertu nécessaire mais pas suffisante dans ce contexte. Il aurait fallu le Tsitsipas des deux premiers sets un set de plus. Mais cette différence-là est un océan, pas une rivière, dans laquelle d'autres se sont noyés récemment, à l'instar de Thiem (Open d'Australie 2020) ou Medvedev (US Open 2019).

Stefanos Tsitsipas en finale de Roland-Garros

Crédit: Eurosport

Le moment-clé

Assez limpide. Troisième set, quatrième jeu. A ce moment-là, Djokovic a la tête sous l'eau. Survient alors un jeu de service interminable de Stefanos Tsitsipas, qui va s'étirer sur plus de onze minutes. Bousculé pour la première fois depuis la fin du premier set, le Grec sauve une, puis deux, puis trois, puis quatre balles de break. Mais la suivante est la bonne pour le numéro un mondial. Avec ce break, il se remet dans le sens de la marche. On ne le sait pas encore, mais il ne se retournera plus. Le match vient de basculer. Pour de bon.

La fiche

STATSDJOKOVICTSITSIPAS
Points gagnés164147
Aces514
Doubles fautes34
Pourcentage 1re balle68%62%
Réussite 1re balle78%67%
Réussite 2e balle53%50%
Balles de break5/163/8
Coups gagnants5662
Fautes directes4144

La stat : 0

Le nombre de balles de break en faveur de Stefanos Tsitsipas lors des trois derniers sets. Il s'en était procuré huit au cumul des deux premières manches. Sur ce plan, comme sur d'autres, ce match aura vraiment connu deux visages. Mais à partir du moment où il n'a plus jamais été en mesure de mettre le numéro un mondial en danger sur sa mise en jeu, tout s'est compliqué pour le plus jeune des deux finalistes. Par concomitance, la pression sur ses propres engagements est devenue plus importante. Et il a forcé, à l'image du dernier set, où il n'a passé que 52% de premières balles.

La décla

Novak Djokovic : "J'ai joué deux grands champions en moins de 48 heures, ça a été très difficile physiquement et mentalement pour moi ces deux, trois derniers jours. J'ai réussi à rester présent mentalement même mené deux sets à zéro, c'est un rêve qui s'est réalisé encore une fois."

La question : Est-ce la plus belle de Djokovic ?

L'avantage, quand on a gagné 19 titres du Grand Chelem, c'est qu'on n'a que l'embarras du choix. Le choix, plus que l'embarras, d'ailleurs. Pour lui comme pour ses aficionados, cette appréciation sera donc affaire de sensibilité ou de goût. Une chose paraît tout de même sans équivoque : cette 19e aura une saveur particulière pour le Djoker. D'abord parce qu'elle lui permet d'accomplir un exploit inédit dans l'ère Open. Il est le premier à s'imposer au moins deux fois dans chacune des quatre levées du Grand Chelem, réussissant là où tous les autres auteurs du Grand Chelem en carrière, à savoir Agassi, Nadal et Federer, ont (pour l'instant dans le cas des deux derniers) échoué.
Puis il y a la manière. Jamais, au cours de ses 19 campagnes victorieuses, le Serbe n'était sorti vainqueur d'une finale majuscule en surmontant un handicap de deux sets. Ce parfum inédit ajoute encore à la grandeur du personnage, décidément indestructible. Que faut-il pour le terrasser ? Deux sets d'avance, manifestement, ne présentent plus une garantie suffisante. C'est d'autant plus remarquable que cet exploit, Djokovic vient de le signer 48 heures après un combat épique contre Rafael Nadal, qui l'avait obligé à puiser très loin, physiquement et émotionnellement.
A 34 ans, le champion de Belgrade ne donne aucun début de signe de micro-déclin, qu'il s'agisse de son envie ou de ses capacités. L'ambition qui irrigue ses veines comme une rage puissante ne s'assèchera donc jamais. Physiquement, il demeure un roc. Et tennistiquement, la justesse de son propos (ah, ce jeu court, cette occupation du terrain, ces amorties...) lui permettent d'avoir presque toujours réponse à tout. Vous pouvez ne pas l'aimer, là aussi, tout est une question de goût, mais sa panoplie de champion est aujourd'hui, comme depuis dix ans, la plus complète de toutes. Et il n'y a aucune raison de penser qu'il va s'arrêter là.

Novak Djokovic, sacré à Roland-Garros après sa victoire sur Stefanos Tsitsipas

Crédit: Getty Images

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