Dans la famille Roger-Vasselin, donnez-moi le père, Christophe, 65 ans, demi-finaliste à Roland-Garros en 1983 et vainqueur cette année-là de Jimmy Connors en quart de finale. Il revient pour nous sur cet exploit, sur le circuit des années 70-80 mais aussi sur la carrière de son fils Edouard, vainqueur de Roland-Garros en double en 2014.
Christophe, vous êtes connu principalement pour avoir été demi-finaliste à Roland-Garros en 1983 et pour y avoir battu Connors en quarts de finale. Mais cette année-là vous aviez aussi battu auparavant deux autres très bons joueurs, Heinz Gunthardt et Fernando Luna. Un parcours incroyable.
Christophe Roger-Vasselin : Tout à fait, ce sont des joueurs que j’ai battus dans les deux tours précédents le quart contre Connors, que j’avais joués plusieurs fois dans d’autres tournois et contre lesquels j’avais plutôt perdu que gagné mais tout en ayant ma chance. Là, c’était mon année pour aller loin mais il s’en est fallu de peu, Gunthardt menait deux sets à zéro au troisième tour et j’ai gagné en cinq sets, donc je me suis sorti d’un parcours semé d’embuches quand même.
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14/06/2022 À 19:27
C’est le tournoi d’une vie, parce que vous étiez 97ème mondial avant le début du tournoi et vous vous êtes retrouvé dans le top 30 après cette demi-finale. On a l’impression que c’est le plus gros tournoi de votre carrière.
C.R-V : Oui, je pense que c’est mon meilleur résultat. Mais j’ai aussi fait deux finales de tournois du Grand Prix (Paris 1977 et Munich 1981 ndlr), également une demi-finale à Cincinnati donc j’ai fait quelques résultats quand même mais effectivement ce sont mes plus grosses victoires et surtout à Roland-Garros en France, c’est vrai que ça marque.
Est-ce qu’il vous reste des souvenirs particuliers ou des anecdotes de ce match contre Connors ?
C.R-V : Ce que je peux dire, c’est que je l’avais joué au premier tour de Roland-Garros en 1981 et j’avais perdu en quatre sets accrochés donc c’était un repère pour moi et je me disais que c’était jouable, que j’avais ma chance si je jouais vraiment bien. Bon, je pense que tous les joueurs se disent toujours qu’ils ont une chance contre n’importe quel joueur mais là je croyais vraiment en mes chances. Je savais tactiquement qu’il fallait jouer sur son coup droit sur terre battue, c’est ce que j’ai fait et ça a fonctionné. Pour l’anecdote, je l’ai revu après dans le vestiaire à Wimbledon et quand je suis rentré il m’a dit 'no, not you !' en rigolant. Il n’était pas content sur le court mais après voilà, il accepte les défaites.

Jimmy Connors lors de son duel face à Christophe Roger-Vasselin en 1983

Crédit: Getty Images

Juste après le Wimbledon qui a suivi votre exploit, vous jouez au 1er tour contre un tout jeune Stefan Edberg de 17 ans. Est-ce qu’on sentait déjà le champion et le futur vainqueur du tournoi qu’il allait être quelques années plus tard ?
C.R-V : Oui je me souviens d’avoir joué un petit jeune qui était fort en juniors et je me disais "bon, ça va être jouable" mais il m’a battu. Il avait déjà un très beau jeu, une très belle volée, donc on se disait "il sera peut-être bon", pas forcément autant qu’il l’a été mais il était vraiment prometteur c’est sûr.
On parle là du tennis du début des années 80, la génération Connors, McEnroe, Lendl, Wilander, Noah, etc… Est-ce que vous pouvez nous parler du circuit de cette époque ?
C.R-V : Sur le circuit des années 80, déjà il y avait beaucoup moins de joueurs. Maintenant il doit y avoir 1000 joueurs, voire beaucoup plus, qui jouent sur le circuit. Là il y avait peut-être 300-400 joueurs, il y avait moins de tournois chaque semaine, il y avait moins d’argent aussi et on ne pouvait pas penser qu’un 200ème mondial batte un 15ème mondial, ça n’arrivait presque jamais. Aujourd’hui, les écarts sont de plus en plus resserrés et je pense qu’il y a plus de pression pour plein de raisons. Ce n’est pas pour dire qu’il n’y en avait pas à l’époque, on voulait gagner, on était professionnels, on s’entraînait autant que les joueurs actuels, peut-être moins bien parce qu’on faisait moins de préparation physique mais on passait beaucoup d’heures sur le court. Mais c’était peut-être plus bon enfant. Je me souviens de joueurs comme Solomon ou Dibbs qui pariaient à coups de dollars sur des matchs qu’on voyait à la télé dans les vestiaires, par exemple en disant "allez, on parie qu’untel gagne le prochain point" ou des choses comme ça, et ils se filaient des billets d’un dollar. On faisait ça assez souvent, des paris dans les vestiaires sur les résultats des matchs ou d’un point, c’était assez rigolo.

"Il me faut viser juste, évidemment" : Roussel rend hommage à Noah et sa victoire à Roland en 1983

Et les grandes stars de l’époque étaient abordables ?
C.R-V : Elles n’étaient pas trop abordables, elles restaient dans leur coin. Tout le monde n’avait pas de coach mais eux avaient des coachs et un entourage, ils étaient un peu protégés. Borg avait un casier de prédilection dans le vestiaire à Roland-Garros. A l’époque, c’était des vestiaires en bois un peu moins modernes qu’aujourd’hui. Il avait son petit coin, il voulait rester dans son coin et je me souviens qu’il tapait tout le temps sur ses raquettes pour voir la tension des cordages, il tapait une raquette dans l’autre pour écouter le son que ça faisait et savoir si elles étaient bien cordées puis il partait jouer. Mais bon allez, ils étaient abordables quand même, si. Moi j’ai dîné plusieurs fois avec McEnroe, Lendl aussi. Mais pas Borg.
Parmi tous ces grands joueurs, quel est celui qui vous a le plus impressionné comme adversaire ?
C.R-V : J’ai joué Connors, McEnroe, Lendl, Yannick, Borg… Je pense que c’est Borg qui m’a le plus impressionné parce que je ne savais pas comment le jouer. Les autres, il y avait une façon de les jouer. Moi j’étais assez tactique et il y avait une tactique, qui ne marchait pas tout le temps évidemment, face à ces adversaires qui étaient plus forts que moi, mais au moins je faisais un match. Borg, je ne savais pas comment le prendre : rester au fond, il ne faisait pas une faute, on finissait par perdre le point. Monter au filet, accélérer, on se faisait passer. Je ne trouvais pas de solution. Je l’ai joué deux fois et je n’ai jamais gagné un set alors que face aux autres, McEnroe, Lendl, je ne les ai pas battus mais je leur ai pris des sets.
Dans le tennis actuel, les tout meilleurs ont un "team" avec un coach, parfois un coach consultant, un préparateur physique, un kiné… Les grands joueurs de l’époque avaient combien de personnes autour d’eux ?
C.R-V : Pas tant que ça. Ils avaient un entraîneur, je me souviens de Lennard Bergelin, l’entraîneur célèbre de Borg. Connors a travaillé un moment avec Pancho Segura et il avait des conseillers. Ils avaient un kiné et un entraîneur mais pas cinquante personnes non plus. Deux, trois personnes plus la famille, c’était un petit groupe mais pas comme aujourd’hui non.
Pour revenir en 1983, la demi-finale contre Yannick Noah a été très difficile sur le plan du score, ça avait été vraiment à sens unique. Quelle en est l’explication ? Le tournoi était fini dans votre tête après l’exploit contre Connors ? Ou il n’y avait plus de carburant ?
C.R-V : Mais non, je l’ai laissé gagner facilement pour qu’il soit en forme pour la finale ! On ne vous a pas dit ça ? Voilà c’est pour ça, c’est tout (rires). Plus sérieusement, rétrospectivement, j’étais tellement heureux d’être en demi-finale que je n’ai pas joué ce match à 100 %. Lui était de toute façon au-dessus de moi, il dominait, il avait un jeu très offensif donc ce n’était pas facile. Mais je l’avais joué deux fois avant, j’avais perdu une fois en cinq sets en menant deux manches à rien au National, le championnat de France de l’époque et une autre fois dans un match par équipes. Donc je savais que j’avais un jeu pour l’embêter et qu’il pouvait être tendu. Et puis vraiment il a dominé, comme il a dominé tout le tournoi. C’est une combinaison de choses mais les jeux se sont mis à défiler rapidement.
Vous avez arrêté votre carrière en 1985, pas très longtemps après cet exploit à Roland-Garros, assez jeune, à l’âge de 29 ans. Quelle en était la raison ?
C.R-V : En fait, j’avais une blessure récurrente à l’épaule, de la tendinite et je me demandais si j’allais me faire opérer ou pas et finalement, j’ai décidé de ne pas me faire opérer. J’étais un peu diminué donc j’ai arrêté petit à petit comme ça. Si je n’avais pas été blessé, j’aurais bien aimé continuer mais je n’ai pas forcé. J’aurais pu, ou dû peut-être, me faire opérer, mais c’est peut-être un peu tard maintenant (rires).
Dans ces années 80, les joueurs français étaient très bons : Yannick Noah, dernier tricolore vainqueur en Grand Chelem, Henri Leconte finaliste ici et top 5 mondial, Thierry Tulasne top 10 et d’autres. Etiez-vous proches les uns des autres à cette époque entre français ?
C.R-V : Oui on était assez proches, à la fois rivaux mais souvent ensemble. On reste d’ailleurs proches, on se connaît, on se revoit de temps en temps. On était sur le circuit et quand vous êtes sur le circuit, vous vous retrouvez entre Français. J’adore les Espagnols ou les Australiens mais on restait plus souvent entre Français ou Belges éventuellement. Il y avait une belle ambiance et malgré la rivalité on était plutôt copains.

Forget, Leconte et Noah, le trio gagnant de la finale de Lyon.

Crédit: Getty Images

Et par la suite, quel a été votre parcours professionnel ?
C.R-V : Je suis resté dans le tennis, j’ai entraîné des jeunes à la Fédération pendant un certain moment, j’ai fait pas mal d’entraînements dans des écoles de tennis, des clubs, actuellement je travaille dans deux clubs sur Paris. J’ai fait aussi de l’immobilier pendant une dizaine d’années, c’était très intéressant mais j’ai arrêté. Donc je suis plutôt resté dans le tennis en majorité : entraîneur, gestion d’écoles et de clubs de tennis. J’avais aussi organisé un tournoi donc le tennis est vraiment resté mon activité principale.
Dans la famille Roger-Vasselin, la génération suivante a pris le relais. Votre fils Edouard est également devenu joueur professionnel…
C.R-V : (il coupe) Il y a aussi le petit-fils qui a sept ans et commence à jouer ! (rires)
Est-ce que c’était un souhait de votre part que votre fils devienne aussi joueur de tennis et comment cela s’est-il passé ?
C.R-V : Je lui ai appris à jouer au tennis, il aimait ça, mais jamais je ne l’ai poussé à essayer d’être fort, c’est lui qui voulait jouer plus et était demandeur donc je jouais avec lui ou il allait s’entraîner. Quand il voulait s’entraîner, je lui disais "si tu veux on s’amuse mais si tu veux jouer sérieusement d’accord mais on fait un entraînement sérieux, ça ne rigole pas" et là j’étais plus exigeant avec lui. Et c’est venu de fil en aiguille. Il a toujours été dans les "pas mauvais" dans les catégories de jeunes, 11, 12, 14 ans mais il était un peu en-dessous des tout meilleurs. Puis il a commencé à vraiment bien jouer, il a été champion de France junior puis c’est parti comme ça et voilà, il a voulu faire ça et ce n’est pas moi qui allais l’en empêcher. Je l’ai toujours encouragé parce qu’il voulait le faire mais je ne l’ai jamais poussé, forcé, ni rien.

Edouard Roger-Vasselin et Julien Benneteau

Crédit: Imago

Vous n’avez pas non plus été un père omniprésent sur le circuit contrairement à certains autres parents de joueurs. Comment avez-vous suivi sa carrière ?
C.R-V : Si, présent quand même (sourire). Là, il va jouer en double et je vais aller le voir jouer bien sûr. Mais c’est vrai que très vite, dès les juniors, il a été pris en charge par une équipe de la Fédération, des entraîneurs qui sont d’anciens joueurs que je connais et ça se passait bien. J’allais le voir et si j’avais un avis à donner je me permettais de le donner mais ça se passait bien et puis finalement on est quand même tout seul sur un court de tennis, donc on a beau donner tous les conseils… Moi j’étais là surtout pour l’encourager, c’est ça le principal, que ce soit à côté ou loin, on est là pour l’encourager. C’est vrai qu’il y a des parents qui suivent toute l’année mais moi non. J’avais déjà fait vingt ans de circuit, c’était pas mal déjà.
Quel est le plus dur ? Être joueur, avec cette pression du résultat ou être papa, c’est-à-dire ne plus avoir la main sur le résultat et de suivre son fils ?
C.R-V : Je dirais que le plus dur c’est d’être spectateur parce qu’on ne peut rien faire, juste être là. En plus on ne bouge pas, on n’a rien pour évacuer la pression alors que lorsqu’on joue, on vit la chose, on est maître de son destin, on est actif puisqu’on bouge, on court, on tape la balle. Donc je pense que c’est plus difficile d’être spectateur. On prend toujours du recul, c’est un jeu etc… mais sur le moment c’est plus difficile, oui.
Si je vous demande votre plus grande émotion dans le tennis, aussi bien en tant que joueur qu’en tant que père, ce serait quoi ?
C.R-V : C’est difficile à dire. Mes émotions de joueur elles sont loin, mais forcément la demi-finale à Roland-Garros. Et pour Edouard, quand il a gagné le double à Roland-Garros en 2014, c’était une belle émotion, c’était la fête, il y avait toute la famille, c’était en France encore. Mais j’ai eu aussi une émotion moins sympa quand il a perdu en finale à Wimbledon en double en 2019. Il a joué deux finales là-bas mais là ils étaient vraiment passés à un cheveu avec Nicolas Mahut et il y avait une grosse déception chez eux parce que ça s’était joué à rien. Evidemment on vit la déception avec eux.

Julien Benneteau et Edouard Roger-Vasselin

Crédit: AFP

Quelle est votre vision sur le tennis d’aujourd’hui, en 2022 ? L’évolution du jeu et du circuit, cela vous plaît toujours ?
C.R-V : Oui oui, j’aime toujours le circuit, je viens voir. Au niveau de l’évolution, il va y avoir un changement générationnel, que ce soit dans le tennis français ou dans le tennis mondial, parce que nos mousquetaires arrêtent ou sont sur le point d’arrêter et idem pour le Big 3, avec des jeunes qui arrivent, on parle évidemment beaucoup de Carlos Alcaraz. En haut du circuit il y a du renouveau, ce qui est toujours intéressant. Au niveau du jeu, il a évolué, c’est beaucoup plus rapide et violent qu’avant mais il y a quand même une variété qui rend les choses intéressantes. Medvedev ne joue pas comme Nadal, Alcaraz, Rublev ou Tsistsipas. Ils ont des jeux et des personnalités différentes donc oui je pense que le tennis se porte bien.
Pour finir, est-ce qu’une troisième génération de Roger-Vasselin joueur professionnel, ça vous plairait ?
C.R-V : (Rires) Oui, oui, mais uniquement si ça vient des enfants. Edouard a un petit garçon qui joue mais comme il fait aussi du foot et d’autres choses mais ça m’amuserait oui, c’est sympa. Après, tout le monde n’est pas fait pour une carrière de tennis. D’ailleurs, Edouard aussi en parle et dit que ce n’est pas évident. Il y a plein de choses formidables, plein d’adrénaline et puis la vie du circuit, mais on voyage beaucoup, donc il faut aimer ça, il faut aussi être bon et gagner parce qu’on est tout seul, c’est un sport individuel quand même dur pour les jeunes. C’est une passion mais il faut vraiment être déjà super passionné dès le départ.
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