Florent Dabadie vit depuis près de 25 ans au Japon où il exerce le métier de journaliste pour la chaîne de télévision Wowow. Passionné de tennis, il a logiquement trouvé sa place sur ce sport après avoir été traducteur pour la Sélection japonaise de football. Il est le mieux placé pour parler du tennis au pays du Soleil Levant et de ses acteurs, plus ou moins appréciés par leurs compatriotes.
Florent Dabadie, vous êtes le plus célèbre des Français du Japon, qu'est-ce qui vous a amené là-bas ?
F.D. : Mes études supérieures. J'ai fait l'Université des Langues Orientales. Mes parents pensaient que ça menait au Quai d'Orsay alors que je n'avais vraiment pas le talent pour faire un double cursus avec Sciences-Po ou l'ENA. Moi, mon objectif était d'aller au Japon coûte que coûte et je savais qu'il y avait une bourse du gouvernement japonais en Licence. Alors pour une fois dans ma vie, je me suis mis à bosser à l'école pour obtenir cette bourse, je l'ai eue et ça a changé ma vie parce que cette bourse était très généreuse, tous frais payés, avion, logement et un an à l'Université là-bas. J'ai adoré, j'ai voulu rester puis j'ai envoyé mon CV pour faire mon service militaire dans une entreprise française et je suis resté là-bas. J'ai commencé dans la vie active en 1998 et ça fait 23 ans que je suis à Tokyo.
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On vous a beaucoup vu dans le monde du sport, d'abord traducteur pour la sélection nationale japonaise de football, pour Philippe Troussier puis Vahid Halilhodzic, mais depuis quand travaillez-vous dans le tennis ?
F.D. : C'est le foot qui m'a amené au tennis. Le fait que je sois sur le banc de l'équipe nationale pendant la Coupe du Monde (en 2002, NDLR)a incité quelques médias japonais à m'interviewer après l'épreuve en se demandant "C'est qui celui-là, pourquoi il parle japonais ?". Dans une de ces interviews pour un magazine, on m'a demandé si j'avais toujours aimé le foot et j'ai répondu 'Non, ma vraie passion c’est le tennis'.
C'est un producteur de la chaîne Wowow, le Canal Plus japonais, pour laquelle je travaille depuis maintenant 20 ans, qui a lu ça. Il cherchait un animateur parlant plusieurs langues, capable d'interviewer les joueurs étrangers sur les tournois du Grand Chelem. Il m'a demandé si ça m’intéressait de faire un essai, je l’ai fait sur Roland Garros 2003, ça s’est super bien passé et j’ai eu mon contrat l’année suivante. Mon premier Roland Garros en tant qu'animateur de plateau, c'était pour la finale Gaudio-Coria en 2004.

Florent Dabadie (à droite) avec Philippe Troussier.

Crédit: Getty Images

Ce qui paraît un peu dingue, c'est que vous soyez animateur de plateau dans un pays réputé assez fermé où on imagine peu cette place occupée par un étranger et en l'occurence un occidental…
F.D. : Oui mais c’est "super niche". Il faut voir ça un petit peu comme un George Eddy sur Canal Plus dans les années 90 sur le basket. Le tennis n'est pas un gros sport au Japon, ça l'a été pendant quelques années, à la fin des années 80, début 90, avec Kimiko Date et Shuzo Matsuoka, ça l'est redevenu il y a quelques années avec Nishikori et les débuts d'Osaka mais ça reste loin derrière. Quand ils m'ont recruté, ça avait disparu totalement, c'était le 8e ou le 9e sport. La télévision nationale ne serait jamais venue me chercher.
Avez-vous été bien accepté ?
F.D. : Je n'ai jamais vécu de racisme ou de choses comme ça mais j’ai eu des remarques du genre "est-ce qu’il peut se raser ?" parce que la barbe de trois jours là-bas, ça ne passe pas. Alors je leur disais "mais là je me rase au maximum je vous assure, je ne peux pas faire plus", mais ils venaient me voir en me disant "il va falloir va couvrir ta barbe avec du maquillage". Je répondais "mais j'ai l'air d'un fantôme là, c'est pas possible !". Donc j'ai eu quand même l'exception culturelle mais sinon ils ont été adorables et dès le début, ils savaient que je leur apportais des choses. II faut savoir que les Japonais, au test du Toefl basique, ce sont ceux qui parlent le moins bien anglais de toute l'Asie avec la Corée du Nord. Ils sont derrière les Laotiens, les Cambodgiens, etc. Donc ils avaient besoin de quelqu'un qui leur fasse la passerelle et ça dure, je croise les doigts.
Le tennis n’est donc pas un sport majeur au Japon mais est-ce que l'arrivée de Naomi Osaka au premier plan et le fait qu’elle ait gagné quatre titres du Grand Chelem a changé un peu les choses ?
F.D. : Au début oui, on pensait qu'elle allait plus ou moins tout changer, on l'a vu avec nos audimats, puisqu'on passait de 3% à 7-8 % de parts de marché, ce qui est énorme, et il y avait une énergie. Les autres chaînes hertziennes et les chaînes publiques faisaient des tonnes de trucs sur elle, jusqu'au moment où ils se sont rendu compte qu'elle n’avait de Japonaise que sa mère, qu'elle n'y avait jamais vraiment vécu sauf des étés à la campagne chez des membres de sa famille, qu'elle n'avait pas grand-chose d'une Japonaise et surtout qu'elle était déjà une femme très affirmée, très forte, qui avait des combats en elle, ce qui n'est pas du tout la mentalité japonaise. Black Lives Matter, le droit des femmes, les "unions" etc…
Les Japonais ne se sont pas retrouvés en elle ?
F.D. : Non, d'autant qu'elle n'arrivait pas trop à s'exprimer en japonais au-delà du niveau d'une petite fille de sept ou huit ans qui a passé ses vacances là-bas. Donc finalement, elle y perdait parce qu'elle se rendait compte qu'elle n'arrivait pas à faire passer ce qu'elle voulait dire et quand elle parlait en anglais ça passait au-dessus de la tête des journalistes japonais parce qu'elle amenait souvent des thèmes politiques ou sociologiques dans le sport et ce n'est pas forcément ce qu''ils voulaient.

Naomi Osaka

Crédit: Getty Images

Comment voyez-vous la suite pour Osaka ?
F.D. : Là, on est vraiment à un carrefour pour elle. Il y a encore des gens qui continuent à lui faire confiance, elle a été porteuse de la flamme olympique aux Jeux de Tokyo, c'est un symbole, mais là aussi c’était une sorte de symbole du Japon pour le monde. Si tous les Japonais avaient voté, ils ne l'auraient selon moi jamais choisie comme porteuse de flamme. Donc on ne sait pas trop ce qu'elle peut encore apporter au tennis au Japon, sauf si elle continue à gagner des Grand Chelem, ils seront obligés à un moment donné de l'écouter et il y a déjà quelques grandes marques étrangères, comme Louis Vuitton, qui en ont fait leur égérie au Japon. Donc on la voit quand même sur des affiches mais ce n'est pas le Japonais moyen de 50 ans au bar qui en est fou, plutôt les petits jeunes un peu rebelles. Ce n'est pas Dennis Rodman mais on n'en est pas loin.
Le fait qu'elle ait exprimé ses problèmes psychologiques ici-même l'année dernière, est-ce que ça a marqué un peu les Japonais ou cela n'a rien changé ?
F.D. : Non, c'est passé complètement au-dessus de leurs têtes. Le Japon est connu pour être un pays où ces problèmes là sont assez tabou, on n'en parle pas trop, il n'y a pas vraiment l’équivalent des "ressources humaines" françaises. Mais son combat est justifié, je pense que si elle gagne un peu plus d'écoute au Japon quand elle va revenir jouer les tournois là-bas, peut-être qu'elle sera un peu plus entendue. Mais j'ai l’impression qu'elle fait un petit "shift" en ce moment, qu'elle s’est dit "ce n'est pas le marché où j’aurai le plus d'impact, ni en tant que joueuse ni en tant que femme publique" et je pense qu’elle marche plus sur les traces de Serena Williams en se disant qu'il y a plus un truc à faire aux Etats-Unis qu’au Japon. En quittant IMG, par ricochet elle quitte IMG Japon et elle n'a pas pris de responsable Japon alors qu'elle avait une équipe là-bas.
Cela n'empêche pas qu'elle continue à dire qu'elle a beaucoup d'affection pour le Japon, parce que ce sont tous ses souvenirs d'enfance. Elle adore le Japon, mais presque en tant que touriste. Ensuite, comme elle l'a dit au New York Times, sa mère a été beaucoup plus qu'elle victime de discriminations parce qu'elle était mariée avec un noir américain haïtien et que ça ne passait pas.
Elle a encore au fond de son cœur, et elle le dit souvent, d'essayer de continuer la bataille de sa mère en espérant qu'un jour au Japon on puisse avoir des mariages internationaux et du métissage sans que les gens te pointent du doigt. Mais cela dépend du gouvernement japonais. Si un jour le Ministère de l'Education veut en faire l'ambassadrice de cette cause là, elle acceptera volontiers, mais le Japon n'en est malheureusement pas là.

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Vous êtes vous aussi marié à une Japonaise. Est-ce que cela a posé également des problèmes à votre femme d’avoir épousé un Français ?
F.D. : Ma femme, dès le départ, était dans un monde assez international : l'Art contemporain, elle avait vécu à Philadelphie, elle a plus de copains étrangers que japonais donc elle était un petit peu atypique. Mais oui ça pose toujours des problèmes indirects, avec la belle-famille par exemple. On est toujours que 1,8 % d’étrangers sur 130 millions de personnes, donc le Japon est toujours relativement en autarcie.
Nishikori, en revanche, est vraiment une star au Japon et depuis un très jeune âge, non ?
F.D. : Oui. Lui est parti à l'âge de 13 ans chez Bolletieri aux Etats-Unis. Quand il est réapparu en 2008, il a fait un super US Open, il a battu David Ferrer en cinq sets et les gens ont découvert ce petit gars dans lequel ils se reconnaissaient plus qu'en Naomi Osaka bien sûr. Lui est resté très japonais, c'est le contraire. Il a beau être en Floride depuis maintenant plus de vingt ans, il a toujours continué à dire que le Japon lui manquait, il veut y revenir dès qu’il a du temps, il mange japonais, il est entouré de Japonais, sa femme est japonaise… Il est aussi très japonais dans sa façon de se comporter, il n’est pas très extraverti, toujours très poli… Alors voir ce Japonais typique, même si c'est un stéréotype, se lâcher sur le terrain, faire un tennis très spectaculaire, a provoqué une très grosse vague Nishikori entre 2012 et 2016-17.
Et aujourd'hui ?
F.D. : Maintenant, c'est un peu comme Richard Gasquet, je pense qu'il était vraiment au maximum de son potentiel, 6-7e joueur mondial, pour lui c'est déjà énorme. Qu'il gagne un Grand Chelem, tout le monde l'a attendu au Japon comme on a pu l'attendre nous de Richard mais je pense qu'avec le service qu'il a, et il le dit lui-même, c'est trop difficile. Ce qui est marrant avec Nishikori, c'est que deux de ses idoles sont francophones. Hicham Arazi d'abord, son joueur préféré. Il voulait un revers à une main mais ne l’a pas eu. Et puis Sébastien Grosjean, à qui il ressemble un peu dans son style de jeu. Et il adore la France.

Kein Nishikori, LA star du tennis nippon.

Crédit: Eurosport

Nos lecteurs ne vous connaissent pas forcément mais le nom Dabadie ne leur est pas inconnu. Votre père Jean-Loup était une célébrité, parolier, scénariste et dialoguiste de renom et on le voyait souvent à Roland Garros en tribune. Votre amour du tennis, c'est lui qui vous l'a transmis ?
F.D. : Totalement. Quand on recevait à la maison début mai son accréditation qui lui était envoyée par les différents présidents de la Fédération Française de Tennis qui se sont succédé, c'était vraiment son rayon de soleil. Souvent, il ne pouvait pas venir en première semaine parce que c'était un boulimique d'écriture, mais c'était sa motivation : suivre un peu à la télé en première semaine en se disant 'allez, la deuxième semaine je vais me l'accorder' et là il venait à partir des quarts dans sa tribune présidentielle qu’il adorait. C'était un fan de tennis, il nous a emmenés quand on était tout petits. Le premier Roland Garros où il m'a emmené, c'était le premier d’Edberg, c'était sur le court numéro 1, il y avait un Edberg-Connors que j'ai vu et je m'en souviens encore.

Le jeune Florent Dabadie avec son père Jean-Loup, en 1990.

Crédit: Getty Images

Quel genre de spectateur était-il ?
F.D. : Ce qui est assez incroyable avec papa, c'est que c'est à travers le tennis qu'il nous a appris vraiment des codes que j'ai encore : ne pas être chauvin, s'ouvrir à l'étranger… C'est-à-dire que même s'il adorait Noah et Leconte, il n’était pas mauvais partisan du tout. Si jamais Leconte avait perdu contre un super Becker, il nous expliquait à quel point Becker était un joueur élégant, formidable et tout. Donc à travers le tennis, il nous a donné beaucoup de valeurs du sport qu'on aime, et sa passion bien sûr, il nous l'a transmise.
Etait-il joueur également ?
F.D. : Oui, il jouait bien. Il était gaucher. Mon frère et moi, on jouait avec lui et on a mis longtemps à le battre. En plus il jouait avec la raquette T2000 de Connors, avec une espèce de revers de gaucher qu'il lâchait comme Borg, on ne savait pas trop comment il le frappait mais c'était efficace et assez incroyable.

Jean-Loup Dabadie et Jean Gachassin à Roland-Garros, en 2009.

Crédit: Getty Images

Vous êtes donc installé au Japon depuis longtemps. Est-ce que vous vous voyez passer toute votre vie là-bas et toujours y rester ou bien à un moment donné revenir en France ?
F.D. : C'est drôle que vous me posiez cette question parce que depuis cinq ans, j'ai vraiment le mal du pays. On m'avait toujours dit que ça venait plus tôt, au bout d'un an, de cinq ans, de sept ans et qu'une fois qu’on avait passé les dix ans, ça ne faisait plus rien. Moi au contraire, après à peu près vingt ans, ça m'a vraiment manqué, avec bien sûr les parents qui vieillissent et qu'on veut revoir un peu plus souvent.
Et professionnellement ?
F.D. : Il y a un plafond de verre au Japon. J'ai à peu près dans mon émission la même longévité qu'un Laurent Luyat sur France Télévisions, mais je ne suis pas du tout rédacteur en chef, je ne peux pas décider du contenu ni des invités. C'est vrai que c’est un peu frustrant parce que je refais le même boulot depuis vingt ans. J'adore être ici, j'adore mon boulot mais j'aurais aimé, quitte à investir mon argent, être co-producteur et ça, malheureusement, en tant qu'étranger, ils n'iront pas jusqu'à me donner cette responsabilité là. Donc depuis quelques années je faisais des appels du pied aux journaux et aux télés français, pour savoir s'ils avaient besoin d'un correspondant en prévision des Jeux de Tokyo.
Aux J.O. j’ai eu la chance que ça se fasse et que L'Equipe m’engage comme correspondant ainsi que le service des sports de France Télévisions. J'ai adoré travailler avec des Français parce que ma vie active, je l'ai vécue au Japon, avec des Japonais, qui sont des fous de travail, durs au mal mais qui ne prennent pas trop de plaisir. Et là, j'ai découvert un mode de travail en France où les gens sont créatifs.
A quel niveau par exemple ?
F.D. : Mes JRI. Au Japon, ce sont des machines de guerre mais ils ne peuvent pas te dire "tiens, on va faire un plan comme ça". Là j’ai découvert des JRI qui me disaient "tiens, attends, on va tirer un store, on va faire telle image etc." et j'ai trouvé ça génial, les gens ont des idées ! Je pense que j'ai les bons côtés du Japonais, parce que je suis plus Japonais que Français, donc je peux les guider, je suis assez méticuleux. Mais je retrouve mon pays à travers mon boulot et j'ai vraiment adoré bosser avec France Télé au moment des J.O. Ils m'ont proposé de faire le même travail pendant le Tour de France, ce qui est super motivant. Et donc oui, j'aimerais bien revenir en France. Mais il faut que je convainque ma femme. C’est ça la fin, la chute de l’histoire (rires).

Florent Dabadie.

Crédit: Eurosport

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