On lui promettait une autoroute vers la gloire. Destin tout tracé. Si précoce. Si talentueuse. Si forte si vite. Pronostic toujours dangereux avec une jeune fille de 12 ans pas encore entrée dans l'adolescence, même s'il était très tentant. A 12 ans, Léolia Jeanjean était classée -4/6. Au même âge, elle collait raclée sur raclée à des filles qui ont fait du chemin sur le circuit depuis, comme Elina Svitolina. Aujourd'hui, à 26 ans, elle découvre Roland-Garros. Le "vrai" Roland, en tout cas. Mais plus que l'autoroute, ce sont les chemins de traverse qui l'ont mené jusqu'ici.
Avant d'entrer dans l'adolescence, Léolia Jeanjean était comparée à Martina Hingis. Pour sa trajectoire initiale, mais aussi pour une certaine ressemblance dans la gestuelle, particulièrement côté revers. On la choie, on la couve. Staff à disposition. Sponsors qui affluent. La pépite attire. Puis à 14 ans, au début des années 2010, la catastrophe. Une très grave blessure au genou (triple luxation de la rotule). Mal soignée, en prime. Une rechute. Près d'une année de rééducation.
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La suite est triste mais logique. Plus de sponsors, plus de staff ni de soutien extérieur et, surtout, plus vraiment d'horizon. "Tout s'est arrêté brutalement, je l'ai mal vécu, je ne savais plus quoi faire de ma vie", expliquait-elle récemment dans Stade 2. Le temps de se remettre sur pied, le train ne l'a pas attendu. Le destin tout tracé se transforme en une gigantesque interrogation.

Le temps des études aux Etats-Unis

"Quand j'ai repris, c'était assez compliqué, avoue Léolia Jeanjean. Mes parents m'ont dit que c'était sûrement mieux que je fasse des études, parce qu'on ne sait jamais ce qui peut se passer." Ce n'était pas dans le plan de départ, mais pas le choix. "J'ai fait beaucoup de choses qui n’ont rien à voir : une licence de sociologie, une licence de justice criminelle et un Master en finances investissement de patrimoine. Donc rien à voir, mais c'est comme ma vie, ça part un peu dans tous les sens."

Léolia Jeanjean en 2019 en NCAA, lors d'une compétition universitaire aux Etats-Unis.

Crédit: Getty Images

Aux Etats-Unis, où elle a mené ses études, la Française continue de taquiner la balle. Elle remporte même quelques titres universitaires, notamment la Big 12 Conference avec Baylor. Mais parce qu'elle ne voulait pas se dire dans quelques années "Et si ?", elle va se donner une seconde chance. Un défi un peu fou : revenir au tennis professionnel et se lancer sur le circuit WTA à 24 ans :
"J'avais toujours gardé dans l'idée de rejouer au tennis, sur le circuit. Je n'avais pas envie de regretter mes choix. Quand j'ai fini mes études, je me suis dit : 'relance-toi sur le circuit, tant mieux si ça marche, sinon ce n'est pas trop grave, au moins j'aurais fait comme j'ai voulu le faire' J'ai toujours voulu jouer. C'est pour ça que je suis revenue une fois les études terminées."
Même si j'ai 26 ans, mentalement, c'est comme si j'en avais 19
Lorsqu'elle se lance, à l'automne 2020, elle n'apparaît pas dans les classements. Le début d'un parcours du combattant. "J'ai repris le couteau entre les dents mais aussi le couteau sous la gorge, résume-t-elle. Comme une joueuse de poker, elle fait tapis chaque semaine : "Si ça se passait bien, je pouvais rejouer la semaine d'après. Si ça se passait mal, je n'allais pas jouer pendant deux mois parce que, financièrement, c'était impossible."
Le tennis, c'est un peu comme le vélo. Ça ne s'oublie pas vraiment. Joueuse, elle l'est toujours restée. Mais il lui a fallu redevenir une athlète. "Le plus dur a été de reprendre la partie physique, confirme Jeanjean, parce que j'avais pris beaucoup de poids aux États-Unis et je ne m'entrainais pas beaucoup. Quand j'ai repris, ça a été assez compliqué de tenir la cadence, d'enchaîner les matches, etc."
Mais elle va grimper dans la hiérarchie. A l'été 2020, la Toulousaine intègre le Top 500. Puis, en 2022, au prix de trois finales, dont un titre, dans des ITF 25000$, elle se hisse à la 222e place au début du mois de mai. Suffisant pour arracher une wild-card dans le tableau principal de Roland-Garros. "C'est quelque chose auquel je n'aurais pas cru il y a un an. Je ne l'aurais même pas imaginé", admet-elle.
A 26 ans, la voilà qui découvre donc cette semaine un tournoi du Grand Chelem. Lorsqu'elle arrive à Roland, elle jette un œil vers la fenêtre de la chambre où elle logeait en internat. Son histoire n'est pas banale. Son parcours non plus. Dans sa tête, elle est encore une junior : "Ce n'est que ma deuxième année sur le circuit, même si j'ai 26 ans. Mentalement, c'est comme si j'en avais 19. Par exemple, j'ai moins d'expérience qu'une Elsa Jacquemot qui a joué Roland trois fois. Je suis totalement novice."

Fini, le "all in" hebdomadaire

Lundi, la novice a amplement justifié l'invitation pour le Grand Chelem parisien. Opposée à l'Espagnole Nuria Párrizas Díaz, 45e mondiale, elle s'est imposée en deux sets (6-3, 6-4) sur le court 6. De loin sa plus belle victoire en termes de classement. Plus important encore peut-être, Léolia s'est sentie à sa place face à une joueuse du Top 50. "On va dire que je n'ai pas ressenti une grosse différence de jeu et de qualité de frappe, assure la Française. Je ne me suis pas dit 'ça va être injouable et je vais prendre 2 et 2'. Ça m'a un peu soulagée, puis mise en confiance pour mettre mon jeu en place".
Jeudi, elle va remettre le couvert face à une pointure plus imposante encore. Karolina Pliskova, 8e mondiale, l'attendra sur le court Simonne-Mathieu, dès 11 heures du matin. Dire qu'elle n'a rien à perdre relève de l'évidence. Léolia Jeanjean a la garantie d'intégrer les 200 premières mondiales après Roland-Garros. Même en cas de défaite, elle repartira avec un chèque de 86000 dollars. Pour elle qui touchait encore le RSA il y a peu, cela change tout. Terminée, la bricole. Fini, le "all in" hebdomadaire. Elle va pouvoir structurer sa saison et s'offrir un staff digne de ce nom. C'est Noël au printemps.
Le plus étonnant tient peut-être à la façon dont elle accueille tout ça. Posée, calme, très mesurée dans ses réactions. La vertu de l'âge, peut-être, très inhabituelle pour une "débutante". "Je ne me prends pas trop la tête en général, rétorque-t-elle, que ce soit dans la vie ou quoi que ce soit. J'essaie de profiter du moment. Mais, même si on ne le pense pas, je suis très contente de ce qui se passe." Ce n'est pas encore tout à fait le conte de fées, mais l'histoire de Léolia Jeanjean, inaboutie et un peu triste, n'est plus très loin de(re)devenir très belle. Elle s'est réinventé une carrière, et dessiné un avenir : "Oui, je me vois rester dans le tennis très longtemps maintenant."
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