Moins médiatique que le simple, le double n’en est pas moins une discipline à part entière sur le circuit, avec ses spécialistes qui en font leur gagne-pain. En France, à l’instar de Fabrice Martin chez les garçons, Elixane Lechemia est la seule joueuse à avoir suivi cette voie. Elle nous raconte son parcours avec enthousiasme et passion.
Elixane, vous êtes joueuse professionnelle spécialisée en double. Cette spécialité on la voit depuis très longtemps sur le circuit masculin mais chez les filles, comme beaucoup de joueuses de simple disputent aussi le double, c’est un peu plus rare. Vous faites figure d’exception...
E.L. : (sourire) Oui, je suis la seule en France à m'être spécialisée en double et je trouve ça un peu dommage, dans le sens où ce serait super sympa d'avoir un petit groupe de joueuses spécialisées en double pour pouvoir nous entraîner ensemble, pour se tirer les unes et les autres vers le haut. Je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas plus de filles qui se tournent vers le double, quand on voit qu'il y en a plein qui ont le potentiel pour.
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Quelle en est la raison à votre avis ?
E.L. : En fait, le rêve de toutes les joueuses de tennis, c'est le top 100 en simple et je pense qu'il est difficile de lâcher prise sur cet objectif et de se dire 'Ok, je vais lâcher ça, je n'ai peut-être pas le potentiel pour y arriver, je vais me concentrer sur le double parce que je sens que je peux faire ma place'. Je pense qu'il y a ça, c'est assez compliqué pour les filles de lâcher un projet de toute une vie du jour au lendemain pour du double.

Elixane Lechemia

Crédit: Imago

Néanmoins, en regardant les tableaux, semaine après semaine, on se rend compte qu'il y a de plus en plus de paires de spécialistes qui gagnent, comme les chinoises Xu et Yang, Dabrowski, Olmos, etc. Donc ça commence à ressembler un peu au circuit du double masculin, non ?
E.L. : Oui c'est vrai que parmi les têtes de série du double, il y en a un bon paquet qui sont spécialistes de la discipline et j'espère vraiment que ces spécialistes de double vont commencer à se faire connaître du grand public, des médias, à faire leur place un peu sur le circuit, à montrer qu'on a aussi notre place à la télé, et qu'on consacre un peu plus d'attention au double. Je trouve les matches de double tellement spectaculaires, il y a de rebondissements, les matchs sont tellement intenses parfois.
Revenons à vous. Parlez nous de votre parcours. Vous l'avez dit, souvent, une joueuse qui devient spécialiste de double est une joueuse qui ne se sent pas le potentiel pour aller plus haut en simple. Quel a été votre niveau en simple et comment se prend la décision de basculer vers le double ?
E.L. : J'ai eu plusieurs temps de carrière. J'ai été à la Fédé jusqu'à mes 21 ans, j'ai atteint la 380e place à la WTA. Ensuite je suis partie aux Etats-Unis où jai perdu mon classement pendant trois ans...
En Université ?
E.L. : Oui. Je suis revenue en France au bout de trois ans et demi et j'ai dû recommencer plus ou moins à zéro au niveau du classement. Je suis remontée 340e mondiale et là, pendant trois à quatre ans, j'ai commencé à buter à nouveau, sans coach, sans beaucoup de moyens financiers, et je ne voyais pas d'issue possible, de solution miracle pour passer ce cap, si ce n'est avoir plus d'argent et me donner plus de moyens, ce que je n'avais pas. En même temps, je commençais à très bien jouer sur les tournois de double, je gagnais des 25000 (tournois ITF, l'équivalent du circuit masculin Challenger ou Futures ndlr), je faisais des bons résultats dans les plus gros tournois ITF tout en me rendant compte que je prenais un peu plus de plaisir qu’en simple, que je me posais moins de questions.
J'avais une partenaire avec moi, donc c'était plus sympa avec une meilleure expérience sur le terrain. Les défaites aussi sont plus faciles à vivre dans le sens où on est deux à avoir vécu la défaite et bizarrement on répartit un peu la tristesse (sourire) plutôt que de tout prendre sur soi. Donc on prend tout mieux et moi, c'est ce qui a fait que vers 27-28 ans, je me suis dit OK, je monte en double, je prends du plaisir, aucun souci à ce niveau-là, en revanche en simple je me prends la tête, je suis triste sur le circuit, je suis toute seule, je ne trouve pas de moyens, je n’ai pas envie de m’infliger ça plus longtemps et de continuer à buter.'
L’âge est aussi un facteur ?
E.L. : Oui, parce qu'il y a aussi cette notion de temps qui passe et il faut être lucide, se rendre compte qu'à un moment donné, il faut prendre une décision. Fin 2018, début 2019, je me suis dit 'Le simple, j'arrête, je ne veux plus souffrir seule, être fauchée, ne pas arriver à ce que je veux faire, j'oublie tout ça et je me concentre sur le double'.
L'an dernier vous avez remporté un 1er titre WTA à Bogota avec l'Américaine Ingrid Neel, une joueuse avec laquelle vous avez pas mal joué. C'est important de trouver la bonne combinaison, la bonne paire ?
E.L. : Oui, c'est super important. C'est justement le fait qu'on soit restées ensemble sur quasiment toute une année qui a fait qu'on a pu gagner pas mal de matchs en 2021, grappiller des places ensemble, traverser des tableaux. Je pense que c'est une des clés pour vraiment progresser en termes de classement, avoir une partenaire fixe, enfin plus ou moins fixe parce qu'il y a parfois des impondérables. Si l'une est blessée, il faut qu'elle se remette avec quelqu'un d’autre. Mais c'est vraiment une des clés et c'est ce qui a fait que j'ai bien joué l'an dernier. On était tout le temps ensemble, on se connaissait par cœur, on s'entraînait beaucoup ensemble et, l cerise sur le gâteau, on s'entendait aussi très bien et c'est toujours le cas d'ailleurs, même si on ne joue plus ensemble.
C'est une joueuse que vous aviez connue à l’Université lors de vos années américaines ?
E.L. : Pas du tout. On s'est connues un peu par hasard. Elle m'avait demandé de jouer un tournoi avec elle mais ça venait vraiment de nulle part, on s'était vues sur deux-trois tournois mais sans se parler. Elle m'a demandé, on a joué ce fameux tournoi, ça s'est bien passé, on a passé un tour en faisant un bon match, au deuxième tour on perd contre les têtes de série numéro 1 mais tout en faisant un bon match et on sentait qu'il y avait un petit truc. On n'avait pas à se forcer pour se sentir bien l'une avec l'autre et on était assez complémentaires au niveau du jeu. Ensuite, elle m'a demandé pour un deuxième tournoi et là ça a été ce fameux Bogota, c'était seulement notre deuxième tournoi ensemble, on l'a gagné et derrière on a joué tout le temps ensemble.

Elixane Lechemia et son ancienne partenaire, Ingrid Neel.

Crédit: Getty Images

Pourquoi avez-vous mis un terme à cette association ?
E.L. : Ca s’est arrêté parce qu'on commençait à moins gagner, on sentait que la dynamique était un peu redescendue, l'énergie n'était plus là. En revanche on s'entendait toujours aussi bien, il n'y a eu aucun souci au niveau relationnel mais on a perdu un peu le momentum, cette énergie qu'on avait au début. Du coup on s'est dit très calmement 'OK on a perdu un petit truc, il ne se passe plus ce qui se passait au début, je te propose qu'on cherche une partenaire chacune de notre côté', et voilà.
C'est très intéressant car c'est une question que je me pose chaque année, à propos du 'marché des transferts du double'...
E.L. : Le mercato ! (rires)
Voilà, le mercato. C’est étonnant car on a des paires qui fonctionnent bien, par exemple chez les messieurs, qui sont parmi les meilleures du monde et qui pourtant se défont. Les Rojer, Melo, Dodig, etc., ce sont des joueurs qui changent souvent de partenaire et je me suis toujours demandé pourquoi y a-t-il autant de changements ? Comme si c'était une nécessité au bout d’un moment de voir autre chose ?
E.L. : (dubitative) Pour le coup, c'est une question que je me pose aussi. Je pense qu'au bout d'un moment, il y a une sorte d'essoufflement, de routine qui s'installe comme dans un couple, moins d'envie, ou alors peut-être des mésententes. Je pense que c'est surtout pour essayer de trouver une sorte de renouveau, partir sur une nouvelle dynamique, se dire 'Je redémarre avec quelqu'un de nouveau', la sensation de fraîcheur peut-être, je ne vois que ça. Ou alors une question de compatibilité tennistique. Peut-être qu'un joueur ne va pas se sentir à l'aise parce que son partenaire joue trop au filet, joue trop au fond, est trop défensif, trop agressif, c'est peut-être ça aussi. Mais c’est une très bonne question, je me pose la même (rires).
Vous par exemple qui êtes gauchère, vous ne vous imaginez jouer qu’avec une droitière ?
E.L. : Non vraiment pas, au niveau de la latéralité il n'y a aucun souci, je ne me mets pas de critères à ce niveau.
On a parlé, et c'est le nerf de la guerre, de l'aspect financier. En simple, ça ne passait pas. Le double rapporte suffisamment pour pouvoir en vivre correctement ?
E.L. : Oui, à partir du moment où on rentre sur ces fameux tournois WTA, en double c'est le cas quand on est aux alentours de 110-120 au classement, tout est pris en charge, il y a juste le vol à payer et éventuellement les frais des coachs. Là, la vie est beaucoup plus facile et c'est difficile d'être dans le rouge une fois qu'on est sur le circuit WTA. Les prize money du double, sur les premiers tours, ne sont pas exceptionnels mais ça couvre largement les frais.
Le double, à partir du moment où on en fait sa spécialité, changet-il aussi sa façon de s'entraîner ? Est-ce qu'il y a un entraînement spécifique du double, faut-il forcément être avec sa partenaire et est-ce qu'on a un coach spécialisé double ?
E.L. : Il y a beaucoup de questions en une seule là ! (rires) Il faut que je compartimente (sourire). Idéalement oui, s'entraîner avec sa partenaire, c'est le top du top, avoir un coach qu'on partage toutes les deux et qui soit axé double, un entraîneur qui connaisse vraiment les combines de double, les schémas de jeu etc. C'était le cas avec cette fameuse Ingrid Neel, on partageait, et on partage toujours d'ailleurs, parce qu'elle est ici à Roland-Garros, et le fameux coach aussi. Et c'est un mec qui adore le double, qui est passionné et connaît absolument tout sur le double. Il nous donne tellement d'infos, de culture du double, c'est génial et ce n'est pas quelque chose qu'on peut avoir avec tous les coachs. Ils ne sont pas forcément tous connaisseurs de la discipline. Il est donc important d'avoir ça. Et j'ai oublié les autres questions (rires) !

Elixane Lechemia, la gauchère française spécialiste du double.

Crédit: Imago

Je vous demandais s'il y avait un entraînement spécifique...
E.L. : Oui, la plupart de mes entraînements, j'essaye de les axer beaucoup sur le double, des exos qui vont être basés sur des diagonales, des montées en diagonale au filet, des volées réflexe, des services-volée, des retours-volée...
Du petit jeu ?
E.L. : Oui du petit jeu, moins de droite-gauche comme on peut faire quand on joue en simple où là on devra utiliser tout le terrain et passer d'une moitié de terrain à une autre. Là, on va plutôt se focaliser sur les diagonales.
Qui dit Grand Chelem dit double dames mais aussi double mixte et vous avez joué pour la première fois le double mixte en Grand Chelem...
E.L. : Oui ! J'étais un peu stressée, je dois dire. Première fois en double mixte, je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre dans le sens où je n'avais littéralement jamais joué de points en double mixte. Il y a une chose que je redoutais, c'était le service du joueur...
Isner joue le mixte ou pas ?
E.L. : Je n'espère pas ! Non, il y avait un petit stress là-dessus, quand c'est moi qui devais relancer avec le joueur en face. Mais comme j'ai aussi un joueur avec moi (Ramanathan, ndlr), j'essaie de faire en sorte que ce soit fun, d'oublier un peu ce stress du 'Oh la la, il y a un service d’homme qui arrive en face' et essayer de kiffer un peu, de mettre des trucs en place. Je pense qu'il n'y a qu'une seule bonne approche, c'est vraiment le côté fun.
Pour avoir vu un peu de mixte, les filles, qui sont souvent de bonnes relançeuses, relancent souvent très bien le service de l’homme.
E.L. : C'est vrai ? OK. J'ai rarement regardé les mixtes mais il faudrait peut-être que je m'y intéresse pour voir que finalement, ce n'est pas si sorcier que ça !
Une autre question que se posent souvent ceux qui regardent le double : ces petits gestes, ces petits signes que se font les partenaires. On rappelle qu'on n'est pas en train de faire un doigt d'honneur à son partenaire…
E.L. : Non non ! (rires)
Il faut s'en souvenir. Comment mémorise-t-on ça ? Il n'y a jamais d'erreurs ou d'incompréhensions en match ?
E.L. : Si, parce que tout le monde n'a pas le même langage pour le coup. Moi, j'ai appris ce langage aux Etats-Unis où il y a une vraie culture du double. Ils sont fans. Dans mon équipe universitaire, on faisait beaucoup de double et c'est là justement où j'ai appris les gestes, main ouverte, main fermée. Mais je me rends compte que, selon les filles, on n'a pas le même langage des mains. C'est quelque chose qui est assez essentiel parce que c'est une sorte de communication silencieuse entre deux services ou entre deux retours, donc c'est très important d'utiliser ces signes. C'est vraiment ce qui va faire que tu vas savoir ce que ton partenaire va faire ou que tu lui dis ce que tu comptes faire sans que les autres le voient. Ce sont beaucoup d’indications cruciales.
Et ça vous est déjà arrivé d’avoir une incompréhension sur le court ?
E.L. : Oui ! Par exemple ne serait-ce que ça (elle mime le geste), pour moi, ça veut dire faire semblant, donc je fais semblant de partir mais je reste, et pour d'autres ça veut dire coller au filet, mettre la pression, donc rien à voir (rires). Mais en général, tant qu'il y a une communication avant sur quel signe veut dire quoi, ça va le faire.
On a parlé de fraîcheur mentale et du fait d'en avoir assez de ne plus progresser en simple et de perdre l'envie. Commencer le double vers 27-28 ans et y prendre du plaisir, c'est l’assurance d'une carrière plus longue pouvant se prolonger assez loin dans la trentaine ?
E.L. : Oui c'est vrai. Moi, j'ai vraiment eu un second souffle grâce au double. Je n'aurais vraiment pas continué jusqu'à 30 ans dans le simple de cette manière là et je suis repartie avec grand plaisir. Le fait de me lancer sur un circuit tout nouveau, de côtoyer un autre style de filles et aussi de voir que les filles de double sont plus ouvertes que les filles de simple, dans le sens où on se serre un peu plus les coudes, ça donne vraiment un second souffle. J'ai vraiment ressenti cette fraîcheur et, en effet, je ne me suis pas dit 'J'ai un ou deux ans devant moi mais plutôt quatre-cinq ans'. Ca donne un peu de baume au cœur, un peu plus envie de s'entraîner et de partir en tournée sur les tournois même si c'est loin, longtemps, etc. C'est carrément un bol d’air.
Que peut-on vous souhaiter comme objectif pour 2022 ?
E.L. : J'ai un objectif de classement, j'aimerais beaucoup entrer dans le top 50. Là, j'ai un peu chuté, j'étais 65e il n’y a pas si longtemps et jai eu des points à défendre donc je suis redescendue 97e. J'aimerais beaucoup me rapprocher de ce top 50 où la vie est un peu plus facile dans le sens où on est sûr de pouvoir rentrer dans tous les tournois, même les plus gros, même les 1000.
Puis on intéresse plus de filles, forcément, puisque sur le papier on a un meilleur classement donc plus de chances de trouver des partenaires, de rester avec également. Et puis pour me prouver que je peux passer ce cap parce que j'avais un petit blocage avec ce fameux top 100 quand j'étais 120, 130 et que je pataugeais un petit peu. J'étais assez pessimiste en me disant 'De toute façon, je n'y arriverai jamais à passer ce top 100' et en fait si, j'ai pu le faire l'an dernier et j'ai envie de continuer à me prouver des choses, que je peux aller toujours un peu plus loin.
Mieux on est classé, plus c'est facile de trouver une partenaire régulière ?
E.L. : Oui, parce que plus on va monter, plus on va se professionnaliser, avoir de moyens. Si aujourd'hui j'étais 40e ou 50e, j'aurais plus de revenus parce que je vais avoir accès à des tournois beaucoup plus huppés et que je vais peut-être me permettre de prendre ce fameux coach américain avec moi plus souvent. Ça veut dire que je vais être plus constante dans mes résultats, avoir une structure plus solide. Donc forcément si je joue mieux, la fille avec qui je vais me mettre en paire va vouloir peut-être plus rester avec moi, ça va mieux marcher. Plus on gravit les échelons, plus on se professionnalise, plus on est cadré et mieux on joue. C'est ce qui me manque aujourd'hui, avoir un peu plus de suivi avec moi pour solidifier les bases et avoir des résultats un peu moins en dents de scie.

Elixane Lechemia.

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