Roland-Garros 2025 - La France a-t-elle eu tout faux avec Corentin Moutet ?

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Opposé à Novak Djokovic au 2e tour ce jeudi, Corentin Moutet devrait être soutenu bruyamment par le public du Suzanne-Lenglen. Une éclaircie dans une relation parfois difficile à lire, entre enthousiasme pour son jeu et dépit pour ses coups de sang. Si le joueur s'est amélioré ces dernières années, son parcours met le doigt sur un système de formation français mal adapté pour les cas particuliers.

Corentin Moutet

Crédit: Getty Images

"Mettez‐vous d’accord si vous voulez du spectacle ou pas parce que là, je n’étais pas trop sûr. Parfois, j’avais l’impression que je vous satisfaisais, et après, vous étiez déçus…". Ce fut un moment suspendu, presque un moment de vérité mardi, sur le court Simonne-Mathieu. Après sa victoire face à son pote Clément Tabur, Corentin Moutet s'est adressé au public parisien avec une forme de candeur désarmante. Un symbole d'une relation branchée sur courant alternatif avec le grand public français.
Côté pile, un joueur atypique, au jeu détonnant, aux coups de tennis parfois fantastiques. Côté face, un volcan toujours au bord de l'éruption, des raquettes brisées, des prises de tête et des polémiques qui finissent par le marquer, comme celle à Miami cette année. "En France, ces joueurs, le grand public les adore et les déteste en même temps, estime Arnaud Clément, consultant Eurosport. On n'essaie pas d’aller voir plus loin."
On l'a pris au mot. Et découvert une unanimité autour de lui. "Maturité assez dingue", "intelligent", "très mature, très conscient, très lucide, très respectueux", "très attachant" : tous ceux qui ont croisé le gaucher en carrière ont été bluffés par le décalage entre le joueur et l'homme.
"Pour vous dire la richesse de 'Co' : quand on a commencé, on a eu une discussion qui a duré 2h30, nous explique Ronan Lafaix, qui a accompagné Moutet dans sa gestion mentale en 2016. Il m'a challengé, il voulait savoir ce que j'avais dans le ventre. Mais c'était vachement intéressant. Je pense qu'il faut un énorme niveau pour entraîner Corentin Moutet.  À 17 ans, il avait déjà une palette de mots, il s'exprimait super bien. C'est presque déstabilisant pour un entraîneur à ce niveau-là. J'ai été coach de Stéphane Robert, un mec très intelligent, très réfléchi. J'ai été coach de Gilles Simon juste après Corentin : ce sont quand même des mecs chez qui ça tourne fort là-haut. Mais Corentin a été le plus coriace, il faut aller le chercher dans les mots."

L'individu et le cadre de la FFT

C'est une force et une faiblesse. Parce que pour coacher Moutet, il faut pouvoir lui fournir des explications précises, concrètes et convaincantes. Philippe Pech, son entraîneur au Pôle France de Boulouris, l'avoue d'ailleurs sans détour et avec une réelle affection des années après : il a parfois galéré à l'accompagner. Une histoire de cadre collectif qui ne colle pas forcément avec son profil si particulier. "Des anecdotes sur lui, j'en ai mille, sourit-il aujourd'hui. En général, avec des joueurs de 13-14 ans, le coach parle et les joueurs exécutent, sans trop échanger. Lui, il fallait déjà argumenter."
Au plus haut niveau, le cas Moutet a rapidement fait parler, comme nous l'avoue Arnaud Di Pasquale, consultant Eurosport et DTN au moment de son apparition chez les grands. "Quand j'arrive comme DTN, on m'en parle beaucoup, se souvient-il. Parce qu'il fait partie des tout meilleurs français mais aussi des meilleurs mondiaux donc il est dans les radars depuis déjà longtemps." Son abandon face à Stefanos Tsitsipas aux championnats d'Europe 2015 alors que le Grec était à deux points du match avait déjà suscité de vifs débats en interne. Comment l'accompagner au mieux tout en l'intégrant dans ce cadre fédéral, si typique du système français ?
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Corentin Moutet à Roland-Garros, le 27 mai 2025.

Crédit: Getty Images

"À ce moment-là, l'institution avait décidé de mettre un tour de vis, retrace-t-il. Mais ce n'est pas simple. Parce qu'il analysait parfaitement la situation et qu'il disait ouvertement : 'Je sais que j'ai un comportement déviant mais je me bats, j'essaie de contrôler ça'. Son approche, et ce sont mes mots, pas les siens, c'est plutôt 'au lieu de me punir, aidez-moi'. A l'époque, j'avais réfléchi à un cadre plus personnalisé. Mais ce n'est pas évident d'avoir ce genre de profils dans un cadre où on aime bien que tout soit en place et que rien ne déborde."
C'est comme Zidane sur un terrain de foot
"En fait, quand tu gagnes en jeune, tu fais un peu ce que tu veux avec tes coachs, estime Ronan Lafaix, qui vient de sortir deux livres sur la préparation mentale, Tu es une championne qui s'ignore" et "Tu es un champion qui s'ignore". Il y a quelqu'un qui sait, l'entraîneur, et quelqu'un qui ne sait pas, le joueur. Mais je pense que ce n'est pas comme ça qu'on forme des champions. Pour former des champions, il faut former des gens libres, qui vont réfléchir, prendre des décisions… Mais ça, en formation, on n'aime pas".
"Je ne pense pas qu'il y ait un problème particulier à la France, nuance Pech de son œil de formateur. Il faut aussi comprendre que, du point de vue de la fédération, il y a par moments des comportements où il est difficile de ne pas prendre position, même si on adore le gars. C'est comme Zidane sur un terrain de foot : quand il met un coup de boule à l'autre, on a beau l'adorer…"
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Tensions avec le public, final spectaculaire : Moutet défait dans un drôle de match

Video credit: Eurosport

Dès lors, Moutet a parfois navigué à vue à l'heure de découvrir le monde professionnel, son exposition médiatique, ses injustices, sa pression. Sa séparation avec Laurent Raymond, poussée par Nicolas Escudé, alors DTN, pour "l'aider à se responsabiliser" lui a permis de découvrir d'autres choses. Dans son staff, les nationalités se mélangent. Parce que ça aussi, Moutet en avait besoin, comme il l'explique dans le dernier épisode de "Une Nuit avec".
C'est encore une énigme, Corentin
Selon tous nos interlocuteurs, les progrès sont assez nets entre le Moutet d'avant et celui de maintenant. "Aujourd'hui, il s'assume, après, on aime ou on n'aime pas", explique Escudé, qui avait un temps envisagé de l'entraîner en début de carrière. À Rome, on l'a vu rendre fou Rune puis Draper, signe que quand les choses tournent bien, il vaut bien plus que sa 73e place actuelle.
Mais ses tourments ne sont jamais loin et le rattrapent parfois violemment. "Il y a des choses qui ne sont pas réglées, claires sur son monde à lui, le vrai monde, on va dire, conclut Lafaix. C'est marrant parce que je l'ai appelé il n'y a pas si longtemps que ça. Pour lui dire qu'il y a un seul regret que j'avais dans ma carrière, c'était de ne pas l'avoir pu l'accompagner plus longtemps. C'est encore une énigme, Corentin."
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Corentin Moutet à Roland-Garros 2024

Crédit: Getty Images


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