Le pourquoi du comment

Cela fait un petit moment que tout le monde a compris que Carlos Alcaraz était un spécimen rare, comme on en voit un par génération. Il a tout, absolument tout. Un jeu déjà très complet, même s'il subsiste heureusement des axes de progression ou, au moins, de peaufinage. Un physique de colosse, possédant ce subtil et rare alliage de puissance, d'endurance et de vélocité. Tout ceci suffirait à lui garantir une carrière de première main. Mais l'essentiel est ailleurs.
Ce qui permet de le placer dans un cercle encore plus fermé tient au caractère du Murcien. Ce goût du combat, cette faculté à constamment rester dans le match, quoi qu'il arrive. Même en difficulté, il fait sentir à l'adversaire que le prochain point sera aussi intense que le précédent. Et celui d'après. Et encore celui qui suivra. Il ne laisse aucun répit. De toutes les comparaisons qui ont pu être avancées entre Rafael Nadal et lui, c'est peut-être celle-ci qui fait le plus sens.
ATP Astana
La sensation : Alcaraz trébuche d'entrée contre Goffin
04/10/2022 À 10:31

Alerte échange de folie : Alcaraz et Tiafoe ont encore sorti des coups de raquettes magiques

La dernière fois qu'un gamin a déboulé sur les cimes du tennis mondial aussi jeune avec un tel état d'esprit, c'était Nadal. Chez Federer et Djokovic, cette qualité-là est apparue un peu plus tard ou, en tout cas, s'est précisée avec le temps. Pas chez Nadal. Chez Alcaraz non plus. C'est ce qui lui permet de résister à peu près à tout. En l'espace de 48 heures, l'élève doué de Juan Carlos Ferrero a gagné son quart de finale en sauvant une balle de match au 4e set (Sinner) puis remporté sa demie en cinq sets (Tiafoe) malgré une balle de match non convertie dans le même 4e set. Rien ne l'affecte.
Il préférerait sans doute gagner en trois sets à chaque fois, mais il a cette capacité à se transcender quand l'adversité croît. D'où cet enchaînement de rencontres plus intenses et plus folles les unes que les autres. Le souffle épique est en lui et cela fait de Carlos Alcaraz une bénédiction pour le tennis dans les années à venir.
Mais impossible de ne pas associer Frances Tiafoe, comme Jannik Sinner avant lui, tant l'Américain et l'Italien ont été magnifiques de tempérament et de cran. Comme si se frotter à "Charlie" ou "Carlitos" (il n'aime pas qu'on l'appelle Carlos et comme nous ne pourrons peut-être bientôt plus rien lui refuser, autant se préparer) tirait l'adversaire et le match vers le haut. Chapeau à ses formidables victimes, donc. Mais ce n'est pas un hasard si ces combats-là ont fini par pencher de son côté. Le souffle épique est en lui, la victoire aussi.

Carlos Alcaraz, toujours plus fou.

Crédit: Getty Images

Le moment-clé

La rencontre a été si intense, longue et parsemée de rebondissements qu'il est compliqué de distinguer UN moment-clé. On nous pardonnera donc d'en citer deux. D'abord, le premier break du match, dans le 6e jeu de la deuxième manche. Ce fut un premier point de bascule. Jusqu'ici, les deux hommes s'étaient rendu coup pour coup. Mais alors qu'Alcaraz n'a pas baissé de pied, ce jeu de service concédé allait marquer le début d'une traversée du désert pour Frances Tiafoe. De 7-6, 2-2, nous sommes passés à 7-6, 3-6, 1-6, 0-2. Alcaraz a donc gagné 14 jeux sur 16 au cours de ce long passage.
Le second "tournant" se situe au début du cinquième set. Revenu avec un courage phénoménal pour embarquer son adversaire dans une manche décisive, Tiafoe a à nouveau coincé. Le jeune Espagnol, à l'inverse, est reparti au charbon malgré le fait d'avoir eu une balle de finale en fin de quatrième manche. Cela en dit une fois encore très long sur le caractère du bonhomme, que rien ne paraît atteindre, ni physiquement ni mentalement.

Le point du match

Franchement, il y a le choix, tant cette demi-finale a regorgé de points hors normes, à peine moins nombreux que lors du quart de finale entre Carlos Alcaraz et Jannik Sinner. Puisqu'il faut choisir, honneur au vainqueur avec cet échange proprement hallucinant en fin de premier set. Alcaraz a couru dans tous les sens et tout remis, jusqu'à ce passing de coup droit presque joué à l'aveugle, long de ligne. Magique.

Un passing dos au filet : encore un point venu d'ailleurs signé Alcaraz

La décla : Frances Tiafoe

Fait rarissime, le vaincu a aussi eu droit à son interview sur le court à l'issue de la rencontre. Mérité et logique. Il n'était pas question de laisser l'Américain quitter "son" court Arthur-Ashe sans un adieu au public. Le moment a été fort, avec un Frances Tiafoe en larmes :
J'ai tout donné, mais Carlos était trop fort. Je voulais vraiment gagner cet US Open. J'ai l'impression de vous avoir laissé tomber. Cette défaite fait vraiment mal. Je reviendrai et gagnerai ce tournoi un jour.

Déçu et ému, Tiafoe : "J'ai l'impression de vous avoir laissé tomber, ça fait mal"

La stat : 31%

Malheureusement pour lui, Frances Tiafoe a été lâché par son service au pire des moments. Il a joué la quasi-totalité du dernier set sans première balle ou presque. L'Américain a fini à 31% (9 sur 29), et encore, grâce à un léger mieux sur la fin, alors que le mal était fait puisque Carlos Alcaraz avait un break d'avance. Sur ses quatre premiers jeux de service, Tiafoe était à 4 sur 20, soit seulement 20%. Une catastrophe. Sur l'ensemble du match, il a clairement été en difficulté dans ce secteur du jeu (46% de premières). Résultat, Alcaraz a obtenu 19 balles de break (pour huit breaks) contre seulement 7 et 3 pour le protégé de Wayne Ferreira.

Il avait pourtant fait des miracles : la fantastique balle de match sauvée par Tiafoe

La question : Alcaraz est-il le grand favori de la finale ?

Grand, peut-être pas. Mais favori, oui, à nos modestes yeux en tout cas. Pourtant, cela défie presque la logique. Carlos Alcaraz va disputer sa première finale majeure. Pas Casper Ruud, qui possède sous le coude le vécu de Roland-Garros. Il arrive aussi avec un temps de jeu presque surréaliste dans les jambes : plus de vingt heures (malgré le bénéfice d'un abandon au premier tour) sur l'ensemble du tournoi et surtout plus de 13h lors de ses trois derniers matches. A côté, le parcours du Norvégien a l'air d'une paisible promenade.
Pourtant, oui, en dépit de tous ces éléments, une défaite du jeune champion espagnol aurait des allures de surprise. Sans doute sera-t-il nerveux. Il l'avait été en début de rencontre pour sa première finale de Masters 1000, à Miami, au mois de mars. Il lui avait fallu un peu de temps pour rentrer dans son match. Puis, une fois le rouleau-compresseur lancé, son adversaire n'avait pas pu le stopper. Il s'appelait Casper Ruud.
En six mois, bien des choses ont changé pour les deux hommes et, la carrière et la vie de l'un d'entre eux vont basculer dimanche soir à New York : le vainqueur intégrera le club des vainqueurs en Grand Chelem et dominera le classement mondial. Pour un si jeune homme, cela pourrait faire beaucoup. Pour Carlos Alcaraz, c'est nettement moins sûr.

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