US Open 2026 | Vie de coach : par amour du jeu, du rêve et du risque

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Voyages, décalages horaires, dépendance financière des résultats, éloignement du cercle familial et culpabilité, les coaches subissent les mêmes contraintes que les joueurs sans en tirer autant de dividendes et surtout sans s’en plaindre autant. Également exposés à la précarité, ils composent avec les aléas d’un métier qui cultive une forme d’égoïsme tout en étant très marqué par la passion.

Grégoire Jacq, coach de Gea : "Je lui ai dit que je n’étais pas inquiet pour son avenir"

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Un serpent de mer. À échéances régulières, souvent en fin de saison quand les corps sont meurtris et que les âmes souffrent aussi, quand les familles verbalisent leur manque et ne cohabitent plus avec l’absence, ce sujet et les revendications inhérentes reviennent au pupitre des conférences de presse de l’ATP et de la WTA. Trop c’est trop. Trop de tournois, trop de vols, trop de décalages horaires, trop d’incohérences dans l’enchaînement des continents et des surfaces, trop de semaines loin de la maison, trop peu de repos, trop de risques de blessures, les joueurs et les joueuses explosent. Alerte générale, demandes d’ajustements. Les contraintes et les sacrifices prennent alors le pas sur le plaisir, le compte en banque – grassement achalandé pour une caste finalement assez réduite – ne suffisant à les compenser.
Le tennis fait rêver, on parle ici d’un microcosme de privilégiés qui lutte à l’année contre les UV, loin du boulot-métro-dodo et de la redondance exacerbée. Mais la quête de confort n’y est jamais rassasiée. Il y a parfois, chez certains, des effluves de Josiane Balasko dans "Les Bronzés font du ski" et de son fameux caprice parce que "c’est trop dur, la neige elle est trop molle". Pour rappel, un joueur ayant pris part cette année aux quatre Majeurs sans gagner un match a empoché plus de 350 000€.
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Alcaraz ne veut plus payer l’addition

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Cela n’efface pas les inconvénients de cette vie d’intermittent mais ça les atténue quand même un peu. Ceux qui sont restés loin de Wim’ ou de l’US Open ont davantage de raisons de monter au créneau. Sauf qu’on les entend moins. Et cette contextualisation avec un pas de recul et deux de hauteur n’enlève ici rien à la légitimité de la majorité des requêtes formulées, sur la répartition des gains aux joueurs notamment quand certains tournois se gavent ou sur l’excès des rythmes exigés.
Sur cet US Open, c’est Carlos Alcaraz himself, encore marqué par son arrêt au stand contraint et forcé (poignet), qui a remis une pièce dans le juke-box : "Vu à quel point le calendrier est serré, je ne veux plus avoir de pause forcée à cause d’une blessure. À l’avenir, je vais prendre des pauses, des longues pauses. Peut-être pas quatre mois, mais un mois, deux mois, commencer à manquer certains tournois parce qu’il est impossible de tous les jouer (…). On voit beaucoup de joueurs se blesser, se fatiguer. Si on ne fait rien à ce sujet, ça va encore être pire à l’avenir."
J’ai ressenti des moments de culpabilité importants. La première fois que j’ai vu marcher mon garçon, c’était derrière les vitres à Roissy. C’est un moment qui m’a marqué pour toujours. 
Et les coaches dans tout ça ? Pas grand-monde ne s’en soucie. Ils subissent autant le calendrier. Les sacrifices sont les mêmes mais ils ne s’en plaignent jamais. Du moins, rarement et sans mégaphone, sans tribune. Il y a pourtant des inconvénients à cette vie de troubadour. Précarité, éloignement pendant 35 à 40 semaines par an, revenus annexés aux résultats des joueurs, enfants qui sont vus grandir en visio. Pas si simple. Alors, bien sûr, la passion suinte des pores des entraîneurs, tout heureux d’accéder au grand monde par une porte dérobée.
Mais leur culpabilité est souvent très forte, sur leur incapacité à avoir préservé l’équilibre vie privée – vie professionnelle notamment. À l’heure des confessions, la fierté s’effrite un peu. Le sentiment de honte n’est pas très loin lorsque la sphère familiale a morflé, les films et photos n’ayant pas suffi à relater pleinement certains moments intimes. Raison pour laquelle cet entraîneur chevronné, qui a connu le coaching à tous les niveaux, a finalement préféré témoigner anonymement :
"J’ai ressenti des moments de culpabilité importants. Je n’ai pas appris à nager ni à faire du vélo à mes enfants. La première fois que j’ai vu marcher mon garçon, c’était derrière les vitres à Roissy. J’étais parti en Australie, il ne marchait pas. Je suis rentré, il marchait. C’est un moment qui m’a marqué pour toujours. Je me suis beaucoup plus occupé des enfants des autres que des miens, en fait.  Il y a une forme d’égoïsme, là-dedans, parce que je vis de ma passion et que j’adore ce que je fais. J’ai la chance d’avoir depuis longtemps à la maison ma femme, une femme extraordinaire, qui gère depuis de longues années des choses dont je n’ai même pas besoin de me soucier. C’est un confort énorme."
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Draper values Murray's role as a mentor and coach

Crédit: Getty Images

Peu de couples résistent longtemps à ce rythme de vie, à l’absence du mari ou de la femme, du père ou de la mère. Évidemment, le mot "sacrifice" n’a pas le même sens quand vous accompagnez un jeune sur les Future ou un Top 10 mondial. Quoique :
"Je ne peux pas me plaindre de ce métier. Je ne suis pas du tout là-dedans même si j’ai bien conscience de sa précarité. Il y a 25 ans, quand on allait en Ouzbékistan, tous les hôtels n’étaient pas super sexy et il manquait quelques vitres aux fenêtres. Idem en Chine ou dans les pays de l’Est, c’était sommaire. Et puis, j’ai aussi connu les 5 étoiles à New-York. Pour moi, peu importe le lieu, en fait. L’important est ce que j’y fais. Le confort, je m’en fous. Il m’est arrivé avec certains joueurs de me sentir désespéré dans un contexte luxueux parce que les conditions pour bien bosser n’étaient plus réunies, parce que la motivation n’était plus là. Et parfois, tout simplement, parce que je n’y arrivais plus, moi, de mon côté".
Impossible de mettre sur le même pied d’égalité, en termes de prise de risques, un entraîneur fédéral avec un fixe conséquent, un autre d’un Top 20 qui est certain de percevoir des sommes rondelettes en fonction des résultats de son joueur et un troisième qui accompagnerait un joueur en Challenger alors qu’un système commun est largement répandu sur le circuit principal (paiement à la semaine + pourcentage en fonction du prize-money).
Pour durer dans le métier, le moteur doit, quoi qu’il en soit, dépasser ce simple cadre comptable : "Ce qui surdimensionne le tout, c’est la passion. Si je dois retourner dans un club, j’y retournerai. Et chaque semaine, je fais jouer le fils d’un copain, qui a 10 ans, parce que j’en ai besoin. Parce que je l’ai quitté ce milieu des tout petits. Il est gaucher, il est fan de Shelton, je lui dis que je l’ai déjà battu en tant que coach, le môme a les yeux comme ça, c’est génial. Cette transmission, c’est la base". Et elle fait valser souvent les inconvénients.
J’aurais pu rester en club ou à HEC, en gagnant très bien ma vie. Mais j’aurais été malheureux comme les pierres parce que je n’aurais pas tenté d’accéder à mon rêve. Le tennis est un jeu où des gens en short essaient de rattraper des balles. Quand tu formes ces gens-là, comment veux-tu être dans la souffrance ? 
Le sujet est un peu commun à tous les sports. En rugby, récemment, plusieurs managers de Top 14, dont Pierre Mignoni (RC Toulon) ont reconnu souffrir d’un excès de pression, de stress, d’heures à travailler les lancements de jeu, souvent à la maison, victimes d’une obsession qui empiétait sur leur équilibre personnel. D’autres, plutôt hors micros, ont eu tendance à répondre que ce métier regorgeait d'avantages et qu’il ne fallait pas l’épouser si les inconvénients semblaient trop imposants. En forçant un peu le trait, c’est aussi la position de Ronan Lafaix, longtemps entraîneur de Stéphane Robert (50e en 2016) puis un temps en appui de Gilles Simon (6e en 2009) auprès de Jan De Witt après avoir officié au début des années 2000 dans l’académie Mouratoglou. Il érige la passion, le plaisir et surtout le rêve en boussoles incontournables :
"J’aurais pu rester en club ou à HEC, en gagnant très bien ma vie et en ayant des vacances assurées, avec un autre confort, notamment familial. Mais j’aurais été malheureux comme les pierres parce que je n’aurais pas tenté d’accéder à mon rêve. J’ai commencé à l’époque sur les tournois appelés 'Satellite', en Amérique centrale. Entraîneur, c’est un métier de passionnés. Il n’y a pas de souffrances à avoir. C’est étonnant comment, en France et ailleurs mais souvent en France, on a besoin d’insister sur ses souffrances, de les verbaliser. Il faut qu’elles fassent partie du quotidien. Je vais schématiser mais il ne faut pas s’éloigner de cette essence : le tennis est un jeu où des gens en short essaient de rattraper des balles. Quand tu formes ces gens-là, comment veux-tu être dans la souffrance ? Il serait temps qu’on prenne le sujet par ce prisme-là".
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"Fils ressort flingué, ça ne pourra que le faire grandir"

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Désormais préparateur mental (tennis, golf notamment), approche qu’il a d’ailleurs éternellement intégrée au terrain et auteur ("Joue en match comme à l’entraînement" est son dernier ouvrage, autoédition), Ronan Lafaix n’a aucun rictus au moment de se retourner sur ce qu’il a vécu :
"Je n’ai jamais fait de sacrifices de ma vie. Quand j’ai monté ma structure en 2003, avec Stéphane et Jeff (Bachelot), j’étais payé à la semaine. Je ne prenais pas sur leur prize-money, ils n’en avaient pas assez (rires). Je n’ai jamais été de ma poche mais ils me payaient parfois en décalé. Peu importe, question de confiance. On est dans un monde à part, de haut niveau, avec très peu d’élus. Un mec de l’extérieur viendrait assister à l’une de nos journées pourrait nous dire : 'Mais les coaches, vous ne bossez pas'.
La réalité est quand même autre. Les décalages, ça fatigue. La vie de couple, c’est plus que délicat. Le quotidien, tu le perds, y compris de pousser un caddie dans un supermarché. Il faut une âme d’aventurier pour se taper 6h de taxi à Tachkent (Ouzbékistan) et aller jouer un tournoi lambda. Il faut une certaine capacité d’adaptation. Des histoires où on a eu peur de ne jamais arriver sur site, j’en ai plein les armoires. C’était parfois vraiment flippant. Mais j’aurais payé pour vivre ça. Tu es 24/24 tourné vers la performance. Et c’est ultra-intéressant intellectuellement et humainement. Pour être coach, il faut être bizarre dans la tête, habité, câblé différemment".
L’engagement, le projet, l’approche philosophique, l’accomplissement, les étapes franchies pour s’approcher du sommet, voire y mettre un pied, un bonheur qui emporte tout. Ronan Lafaix, qui a aussi épaulé un moment Corentin Moutet, appuie : "Si tu n’acceptes pas le risque, il ne faut pas faire ce métier. Si tu as l’impression de louper des choses à côté, il ne faut pas le faire, non plus. Le doute ne doit pas prendre la moindre place. Vous croyez que le chef d’entreprise qui monte sa boîte n’est pas obsédé jour et nuit par sa réussite ? Quand t’es coach, c’est pareil. Cela fait partie du package. J’ai pris Robert quasiment 1 000e mondial, il est monté Top 50. Tout ce qu’on a vécu, c’est fabuleux. L’impact des choix, quel kif. Peu de métiers offrent ça".
J’ai la chance que ma compagne me rejoigne parfois en tournois et que mes jours "off" soient calés en fonction de sa venue. Ce serait encore plus compliqué si on avait des enfants 
Paul Cayre vient de se greffer à une aventure vraiment pas commune. Au départ, une histoire de potes de club (Stade toulousain), avec Fabien Reboul et Sadio Doumbia, qui voulaient structurer leur projet sur le circuit de double alors que le début de leur épopée avait été bâti au feeling, sur l’envie, le plaisir de voyager et trois bouts de ficelle. Mais ils voulaient être accompagnés d’un proche, capable de taper avec eux sur le court et de se taper des fous rires en dehors. Nus et culottés, les "Bisons" sont devenus Top 20 mondiaux en deux ans et sont dans le coup pour disputer leur premier Masters en fin d’année, surtout si ça veut rigoler en indoor. Paul Cayre les a rejoints en fin d’année 2023 :
"Je faisais les tournois français, je gagnais ma vie comme ça. J’avais fini mes études. Je jouais aussi parfois en Future en Europe. J’étais à un tournant de ma vie, je pouvais plonger à fond dans le coaching ou pas. J’ai un peu appris sur le tas."
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"Ce qui mine le plus Djokovic, c’est que son mental ne suffit plus"

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En double, où le très fréquent super tie-break du 3e set est souvent assimilé à une loterie, les revenus sont encore plus aléatoires qu’en simple. Et ils sont partagés. Le Toulousain n’a pourtant pas hésité longtemps : "Je ne ressens pas le poids de la précarité, même si tout peut s’arrêter du jour au lendemain, parce que j’ai un bagage d’études et que je pourrais coacher en France, à moindre niveau si besoin. J’ai aussi la chance de vivre sur le très haut niveau avec Fab’ et Sadio, les Masters 1000, les Majeurs, ce qui permet de bien gagner ma vie contrairement à ce que les entraîneurs en Challenger vivent. C’est sûr que ce choix mérite de prendre beaucoup de paramètres en compte. On n’est jamais à la maison. Quand on se lance, on le sait. On est quand même privilégiés, joueurs et staff inclus. Quand t’es passionné, tu ne peux pas te plaindre."
68e joueur français au printemps 2023, Paul Cayre (31 ans) parvient à préserver sa vie personnelle entre deux tournois et deux hôtels : "Le coaching, c’est un choix bien réfléchi. J’ai la chance que ma compagne, indépendante, me rejoigne parfois en tournois et que mes jours 'off' soient calés en fonction de sa venue. Je ne suis à Toulouse que six semaines à la trêve hivernale et disons six autres dans l’année, prises par-ci par-là. Cela fait trois mois de présence. C’est peu. Et ce serait encore plus compliqué si on avait des enfants".
À cet instant, c’est peut-être son destin qui aura pris un autre tournant : "On fait le point avec les garçons à chaque fin de saison. Peut-être qu’un jour, ils en auront marre de moi (rires). Quoi qu’il se passe, j’ai envie de poursuivre dans ce métier à moyen terme mais je ne suis pas, non plus, certain d’y rester jusqu’à 60 ans vu le rythme de vie. Mais ma position peut changer très souvent sur ce sujet". En fonction des résultats, de l’humeur ou de la couleur de la moquette de la chambre d’hôtel dans laquelle il vient d’entrer. Et qu’il s’apprête déjà à quitter.
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