Wimbledon - 40 ans après, Boris Becker revient sur son premier sacre : "Soudain, tout le monde m'a regardé différemment, même mes parents"
Par Laurent Vergne
Mis à jour 07/07/2025 à 14:58 GMT+2
Le 7 juillet 1985, Boris Becker remportait Wimbledon pour la première fois. À 17 ans, il devenait le plus jeune vainqueur de l'histoire en Grand Chelem. Michael Chang a fait encore mieux par la suite à Roland-Garros, mais à Londres, le record de l'Allemand tient toujours. Il a soufflé telle une tornade sur le tennis, mais son entrée dans la gloire a aussi emporté le jeune homme qu'il était.
Boris Becker en 1985 à Wimbledon.
Crédit: Getty Images
Il est parfois impossible de se relever d'une défaite. Une plaie béante, une meurtrissure ineffaçable. Boris Becker, lui, ne s'est jamais tout à fait remis du plus grand des triomphes. N'importe quel gamin prenant une raquette en main rêve de gagner Wimbledon un jour. L'Allemand l'a assouvi, plutôt trois fois qu'une. Un rêve de môme. Mais un poids pour la vie, justement parce qu'il n'était qu'un môme. 17 ans, 7 mois et 15 jours. L'âge de "Boum Boum" quand sa vie a changé. Le plus jeune vainqueur de l'histoire de Wimbledon. Son record ne sera peut-être pas éternel, mais à court ou moyen terme, on imagine mal un adolescent s'imposer à nouveau à Londres.
Ce jour-là, le tennis entre dans une forme de modernité. Becker, c'est une révolution. Une puissance destructrice inédite, au service, surtout. Il est aussi le premier joueur de l'histoire à remporter le plus prestigieux tournoi du monde sans être tête de série. Pourtant, son avènement n'est pas totalement une surprise. Trois semaines plus tôt, il a déjà sidéré tout le monde en décrochant le titre au Queen's. Mais personne n'a encore rien vu.
A Wimbledon, Becker dévoile ensuite un caractère en acier trempé. Il se révèle à lui-même au 3e tour en éliminant Joachim Nystrom, 7e mondial, 9-7 au 5e set. "Aujourd'hui, j'ai appris que Boris avait une âme de champion, c'est la plus grande des qualités car elle ne s'apprend pas", lance Ion Tiriac. Le Roumain est le "conseiller spécial" du gamin sur les grands évènements, aux côtés de l'entraîneur attitré, Gunther Bosch. Le produit est encore imparfait, d'autant qu'il a encore grandi de cinq centimètres ces derniers mois alors que sa masse musculaire peine à suivre. "Mais dans son jeu, il n'a pas vraiment de faille, et il a le cœur et la tête", prophétise Tiriac.
J'ai toujours été épris de liberté, et soudain, cette liberté avait disparu
Frustré, Nystrom jure que Becker n'a "aucune chance de gagner le tournoi". Il se trompe. C'est une édition pas comme les autres, grande ouverte et prête à s'offrir, même à un adolescent. Tout au long de la quinzaine, l'Allemand se sort de situations difficiles. Sa marque de fabrique. Face à Tim Mayotte, Henri Leconte ou Anders Järryd. Jusqu'à la finale, contre la terreur du moment, Kevin Curren. Le Sud-Africain a pulvérisé Connors et McEnroe, comme pour faire table rase du passé. Pour la première fois depuis 1973, une finale de Wimbledon se joue sans Borg, McEnroe ni Connors. C'est une des finales de Grand Chelem le plus étonnantes de l'histoire.
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Boris Becker à 17 ans en 1985.
Crédit: Getty Images
Ce 7 juillet 1985, Boris Becker devrait être le plus stressé. Curren a l'expérience pour lui. Le vécu d'une première finale majeure, en Australie, la saison précédente. La veille de la finale, il est allé se changer les idées en assistant au concert de Bruce Springsteen à Wembley. Mais sur le Centre Court, le dimanche, c'est lui qui affiche sa nervosité. La volonté de Becker est, elle, inaltérable. L'horloge affiche 17h26 lorsque, d'un dernier service gagnant, il achève sa proie et parachève son chef-d'œuvre (6-3, 6-7, 7-6, 6-4). "Mes parents croyaient me connaître par cœur depuis 17 ans, mais ils ne savaient pas que j'avais cette force en moi", a dit joliment l'ancien numéro un mondial voilà quelques jours sur Sky Italia, le média pour lequel il couvre cette édition 2025 de Wimbledon.
Ce sacre n'est pas seulement l'entrée dans le monde des grands champions pour lui. C'est aussi un saut dans le vide. Un chamboulement auquel aucun être humain n'est tout à fait prêt, encore moins à cet âge. On n'est pas sérieux quand on a 17 ans, clamait Boris Vian. On n'est pas davantage en mesure de devenir une star et l'idole de tout un pays. Car pour son malheur, Boris est allemand. Un endroit où le tennis existe à peine. Toute une nation s'éveille alors à ce sport dans son sillage.
Au retour en pays, sa ville natale de Leimen lui offre un accueil digne d'un chef d’État. Le chancelier Helmut Kohl lui réserve un autre bain de foule et une cérémonie spéciale à Bonn, la capitale. "Tout le pays m'a accueilli et a voulu m'étreindre, se souvient Becker. C'était certes bienveillant, mais ils ont failli m'étouffer et me priver d'air. J'ai toujours été épris de liberté, et soudain, cette liberté avait disparu."
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Le retour triomphal de Boris Becker à Leimen en 1985 après son premier titre à Wimbledon.
Crédit: Imago
Être encore en vie, son autre victoire
A partir de là, Becker ne s'appartient plus. Boris non plus. "Soudain, tout le monde m'a regardé différemment, même mes parents", constate-t-il. Du jour au lendemain, l'ado doit apprendre à calculer chacun de ses gestes, mesurer l'impact de chacune de ses paroles, faire le deuil de son absence de liberté, où qu'il soit et quoi qu'il fasse. "Ce que j'ai vécu professionnellement et personnellement, dit-il, c'est quelque chose que personne ne peut ni comprendre ni supporter. J'ai eu droit à un traitement sans précédent pour un garçon de mon âge." Sa victoire fut une bénédiction pour le jeune sportif aspirant aux plus grands honneurs, mais une malédiction pour le jeune homme.
Son charisme, sa force de conviction et son ambition sont telles que tout le monde oublie très vite qu'il n'a que 17 ans avec les envies et les peurs de son âge. Longtemps, il donnera le change. Les triomphes vont se multiplier. Un deuxième Wimbledon dès l'année suivante, à 18 ans. En 1989, à 21 ans, Becker est déjà triple vainqueur au All England Club. On l'imagine déjà voguer sur les records les plus fous, mais il n'y aura plus d'après à Londres pour lui. Sa carrière aura néanmoins été phénoménale, malgré ses hauts et ses bas. Six Majeurs, un (court) séjour au sommet du classement mondial, des titres à Melbourne, à New York, en Coupe Davis et au Masters. Mais l'homme, lui, ne cessera jamais de courir après une forme de stabilité désintégrée le 7 juillet 1985.
Boris Becker a traversé bien des épreuves, entre dépression, alcool et même prison. A 57 ans, alors que sa compagne actuelle attend un heureux évènement, il aspire désormais à cet équilibre, 40 ans après. Il s'étonne parfois d'être encore vivant. "Oui, ça me surprend, avoue-t-il. C'est presque comme une autre victoire à Wimbledon pour moi." Les souffrances du jeune Becker ont fusionné avec les triomphes du jeune Boris. Son pire et son meilleur. Sa gloire et son malheur. Son sommet et ses abysses. Une vie pas comme les autres.
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Boris Becker avec la Duchesse de Kent, le 7 juillet 1985.
Crédit: Getty Images
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