Lustyk : "Mayweather, c’est un peu le Federer du noble art… mais avec des excès"

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Ancienne grande voix de Canal+ et TF1, aujourd’hui consultant pour L’Equipe 21 et Ma Chaîne Sport, Jean-Philippe Lustyk décrypte, pour nous, la carrière de Floyd Mayweather et la place qu’il va laisser dans son sport. Si "Money" s’arrête ce week-end après son combat contre Andre Berto évidemment…

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Selon vous, quel a été le combat référence dans la carrière de Floyd Mayweather ? En existe-t-il un, d’ailleurs ?
JEAN-PHILIPPE LUSTYK : C’est bien le problème de Mayweather. Le combat contre Manny Pacquiao est celui qui a généré le plus d’argent dans l’histoire de la boxe. Mais sur le plan sportif, ça n’a pas été un combat majeur. (Il réfléchit) La victoire contre De La Hoya a été très serrée mais il y a eu une décision partagée. Mais c’était contre De La Hoya, une superstar. Sinon, il y a le match contre Diego Corrales, quand il était en super-plumes. A l’époque, Corrales était très fort. Il était invaincu. C’était un puncheur fou. Pour les puristes, je pense que ce combat est plus fort que sa victoire sur De La Hoya mais il n’a pas eu le même impact. Car Corrales n’avait pas l’aura ou la personnalité d’un De La Hoya.
Finalement, c’est symptomatique de la carrière de Mayweather…
J.-P.L. : C’est exactement ça. C’est le problème. Marvin Hagler avait son affrontement contre Thomas Hearns comme combat référence. Pour Mayweather, c’est plus compliqué et c’est frustrant…
Peut-on lui reprocher de ne pas avoir donné plus de volume à sa carrière ?
J.-P.L. : Mayweather, c’est quelqu’un qui a su parfaitement gérer, se protéger. Finalement, il a peu boxé. Entre Ricky Hatton et Juan Manuel Marquez, pendant deux ans, il ne boxe pas (NDLR : 21 mois exactement). Après sa victoire sur De La Hoya en 2009, il s’est "autopromotionné" et a pris son indépendance. Il a parfaitement choisi ses adversaires, au bon moment. Quand il rencontre Shane Mosley (en 2010), Mosley est en fin de carrière, il a 38 ans. Ce n’est plus le Mosley extraordinaire du début des années 2000. Le fait aussi qu’il n’accorde jamais ou presque de revanche me pose problème. Je mets ma main à couper que le Pacquiao de 2009-2010 était en mesure de le battre. Et ça, Mayweather le savait. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a refusé ce combat à l’époque. C’est lui qui a décidé le bon timing pour affronter le Philippin. Je le regrette.
Après leur combat en mai dernier, ils ont évoqué une éventuelle revanche en 2016. Vous y croyez ?
J.-P.L. : Tout est possible. Je vais être très prudent. Il y a de tels enjeux. L’histoire a montré que ça ne s’arrête jamais avec lui.
Et puis, il y a ce fameux record de Rocky Marciano (49 victoires, 43 K.-O.) à effacer…
J.-P.L. : Ce record, Mayweather le veut. Samedi, il va battre Berto sans problème mais ce n’est pas le même calibre. Il va jouer avec lui et puis derrière, il va dire qu’il arrête. Mais il sait que c’est encore plus beau de battre ce record. Car c’est une référence, c’est mythique. Le contexte de l’époque de Marciano était différent. Il n’y avait qu’une seule fédération ou presque. Les combats étaient rapprochés. La domination de ce poids lourd a finalement été sur une période courte. Il arrête car il n’a plus d’huile dans le moteur. Il est allé au bout du bout. Mais c’était un boxeur exemplaire, à tout point de vue.
Tout le contraire d’un Mayweather finalement…
J.-P.L. : Mayweather ne s’use pas parce qu’il est diabolique. Il n’est pas saturé. Il a, à peu près, les mêmes qualités qu’un Roger Federer. Je m’explique : leur image respective n’est évidemment pas comparable. Le Suisse est exemplaire. Tout le monde lui voue une admiration et un respect sans borne. Mayweather a des travers, de gros travers. C’est un homme qui n’est pas dans la demi-mesure, il vit dans l’excès. Constamment. Il faut voir sa vie privée… Tout le contraire de Federer, qui est un homme rangé, marié. On est dans une autre logique. Mais je compare le boxeur au tennisman sur un plan sportif. Pas en terme de palmarès mais en terme d’aisance, de gestuelle.
C’est-à-dire ?
J.-P.L. : Les deux affichent une perfection technique et tactique. Mayweather a des qualités de coordination, de vitesse, de relâchement qu’on a rarement vues. Il respire la boxe. Mais Federer a ce côté extraordinaire qui enthousiasme les gens. Qu’il n’y a pas… (il se reprend) ou qu’il n’y a plus chez Mayweather car il est devenu trop calculateur. Cette rupture s’est opérée après sa victoire sur Hatton (en 2007). Il le met K.-O. et ensuite, il gère (sa carrière)… Il ne se met plus en danger. A partir de là, il gagne rarement avant la limite. Il gère et ne prend plus de risques…
Mais doit-on lui reprocher cela ? De ne pas en faire plus ?
J.-P.L. : Mais pourquoi devrait-il prendre des risques ? Pourquoi doit-il tenter d’abréger le combat ? Il prend soin de lui-même. Doit-on lui reprocher cela ? Il ne s’est jamais blessé aux mains, car il n’a jamais frappé comme une mule. Ce n’est pas un gros frappeur. Après, je comprends ces critiques à son égard. Ma passion, ma flamme pour la boxe aimerait le voir lever les foules pour ce qu’il montre. Sur le ring. Et pas uniquement quand il s’affiche avec ses Rolls Royce, ses montres et ses dollars. Parfois, il y a cette lumière. Des étincelles. Ça scintille. Sur une minute, sur un round, il va accélérer. Mais ce qu’il fait reste prodigieux. Il n’est jamais coupé. Il n’a pas eu de blessure. Et pour ça, il faut être admiratif. Il fait soulever les foules à sa manière mais je pense que l’Amérique entière n’a jamais été derrière lui.
Pourtant ces combats battent à chaque fois des records de pay-per-view…
J.-P.L. : Oui, mais c’est surtout car les gens aiment regarder des boxeurs invaincus. On veut assister à une éventuelle défaite. Mayweather a toujours su se vendre. C’est le roi des exhibitions. C’est le boxeur de son temps, malgré ses 38 ans. Il est sur les réseaux sociaux, il a tout compris. Il met en scène sa vie et curieusement, il ne met pas en scène ses combats de boxe. C’est tout le paradoxe.
Il a prononcé un jour cette phrase : "Mohammed Ali était une légende, j'ai beaucoup de respect pour lui et pour d'autres champions du passé… Mais je pense que j'ai fait plus pour la boxe qu'Ali." Finalement, où doit-on le situer dans l’histoire du noble art ?
J.-P.L. : Lui se voit tout en haut évidemment. Et il est tout là-haut. Dans le livre d’or, dans la mémoire collective, il aura marqué son sport. C’est le boxeur majeur du XXIe siècle, avec Manny Pacquiao. Pendant dix ans, il a été la référence suprême. Mais je pense que sa notoriété et tout l’argent généré ont fait plus parler que son palmarès et ses exploits sur le ring. Je suis intimement persuadé que chaque grand champion pense qu’il est le meilleur. De son temps tout du moins, pas forcément de l’histoire. Lui a un ego incroyable. Même s’il connaît l’histoire de son sport, il vit sur une autre planète. Le grand Tyson n’a jamais dit ‘je suis le plus grand’ par exemple. Il voue un respect colossal à Ali. Il considérait qu’il était dans la ligne de ses boxeurs-là.
Ali a pourtant lui prononcé cette phrase : ‘I’m the Greatest’...
J.-P.L. : (Il coupe) Oui, c’est vrai mais Ali a aussi osé affirmer que Sugar Ray Robinson était le plus grand et qu’il s’était inspiré de lui. Mayweather, lui, est le boxeur qui a gagné le plus d’argent dans l’histoire. Quand Ali boxait pour 5 millions de dollars, aujourd’hui, Mayweather en prend 300. Même si le business a changé évidemment. A mes yeux, Mayweather est un boxeur majeur, mais ce n’est pas le plus grand de l’histoire. C’est quelqu’un de très intelligent, un extraordinaire businessman. Il a créé une marque. Mais ce n’est pas le plus grand boxeur de tous les temps. Sûrement pas.
Vous l’avez rencontré plusieurs fois. Qu’avez-vous retenu de vos échanges ?
J.-P.L. : J’ai toujours eu du mal à le cerner. On dit de lui qu’il est généreux dans l’intimité, mais finalement, il s’est créé un personnage. Le vrai Mayweather, on ne le connaît pas. Il se protège. C’est une façade. Après dans les conférences de presse, dans ses combats, aussi grande soit mon admiration pour lui, il ne m’a jamais fasciné. Les plus grands, il y avait une sorte de danger qui rôdait au bord du ring. Avec lui, jamais. Il y a une énigme autour de lui. C’est ça qui est dément.
Jean-Philippe Lustyk, Bienvenue chez les Jacob, éditions du moment, 17,95€.
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