Le "suicide" des Bleus

Eurosport sur Google

Journaliste et historien de la Coupe du Monde, l'Anglais Peter Seddon resitue pour nous l'implosion de l'équipe de France dans l'histoire de la compétition. Aucun doute à ses yeux : elle restera dans le haut du panier comme un épisode peu croyable... et typiquement français.

Eurosport

Crédit: Eurosport

"PETER SEDDON, voyez-vous un précédent à ce que l'équipe de France a fait pendant la Coupe du Monde 2010 ?P. S. : C'est une histoire extraordinaire, mais pas unique. Chaque Coupe du Monde ou presque a son équipe qui rencontre de sérieux problèmes internes. En général, ça arrive à ce qu'on appelle une "petite nation". Par exemple, en 1974, en Allemagne, le Zaïre a menacé de ne pas jouer un match. Il ne l'a pas fait. C'était un problème d'argent, des joueurs pauvres et naïfs mal traités par leur délégation. Le cas français n'a rien à voir. Il y a là des joueurs expérimentés, pour lesquels tout va bien. Pas d'argent en jeu. Le problème, ce sont les personnalités et les ego. Mais au final, oui, c'est probablement le pire suicide de l'histoire de la Coupe du Monde, quelque chose de très inhabituel pour une grosse équipe.
Vous avez passé au peigne fin un tas d'histoires incroyables liées à la Coupe du Monde depuis 1930. A vos yeux, quel le point crucial de celle qui vient d'arriver à la France ?P. S. : En Angleterre, on a un proverbe : "C'était un accident qui ne demandait qu'à se produire". C'était quasiment inévitable. La clef de tout, c'est à l'évidence Raymond Domenech. Mais que faisait-il en Afrique du Sud? Il n'aurait jamais dû être là. Il aurait dû être remplacé avant le tournoi. Les joueurs le rejetaient, visiblement. Un joueur, ça a beaucoup d'ego. Mais ce manager est buté. Des désaccords étaient inévitables. Cela dit, les joueurs ont oublié une chose essentielle : ils jouent pour leur pays. C'est un privilège. Ils auraient dû oublier leurs différences pour jouer le truc à 100%, pas 50 ou 60%. Ils ne se sont pas rendu compte que les hommes qu'ils étaient redevenaient des collégiens.
En France, on sent bien que le reste du monde pense : "Les Français étaient les seuls capables de faire ça." Qu'en pensez-vous ?P. S. : "Techniquement", cela aurait pu se produire avec n'importe quelle équipe. Mais l'Allemagne aurait-elle pu le faire, par exemple ? Je ne pense pas. J'imagine que le respect de leur identité nationale aurait primé. C'est vrai qu'au Royaume-Uni, on a l'impression qu'un Français se mettra tout de suite à bouder si les choses s'enchaînent mal pour lui, au point de mettre son cas personnel devant l'intérêt du pays. Mais c'est vrai aussi que ce genre de comportement rebelle, on l'attendra plutôt de nations "modestes" et inexpérimentées. Or, la France, c'est "gros" à tout point de vue. Ça reste une surprise. "Typiquement française" à bien des égards.
Pourtant, il n'est pas nécessaire d'être copain comme cochon pour gagner la Coupe du monde, vous confirmez ?P. S. : Absolument. Quand l'Angleterre a gagné en 1966, le sélectionneur Ramsey était très strict. Les joueurs étaient tout sauf ses amis. Mais, chose importante, ils le RESPECTAIENT. Il faut souvent rappeler aux joueurs ce que veut dire le mot "manager". Ils doivent accepter son autorité. Vu d'Angleterre, le manager français a l'air très étrange. Pourquoi par exemple n'a-t-il pas serré la main de l'entraîneur sud-africain ? C'est un profond manque de respect. Il est peut-être logique qu'il n'inspire pas de respect à ses joueurs.Les joueurs et le staff mettent en cause la pression médiatique depuis le début. Honnêtement, on a l'impression, en France, d'avoir une presse plus mesurée qu'ailleurs...P. S. : Dire que le problème de l'équipe vient de la pression médiatique, c'est carrément et franchement du pipeau ("rubbish"). En club, ils la supportent très bien. Elle fait patrie de leur métier. Si les joueurs n'ont pas supporté la pression, c'est celle qu'ils ont eux-mêmes créé. Rien à voir. Ce n'est pas sérieux...
Comment voyez-vous le personnage Domenech, par rapport à d'autres sélectionneur un peu spéciaux de l'histoire de la Coupe du Monde ?P. S. : Cette question implique que Domenech est quelqu'un de "spécial". J'ai envie de vous demander : l'est-il vraiment ? Il m'a l'air très ordinaire. Je ne le connais pas, mais de prime abord, il ne m'a pas l'air passionnant. Il a plutôt l'air d'un critique d'art ou d'un financier, en costume, gardant ses émotions sous contrôle. Regardez Maradona. Ce n'est pas exactement un "chic type" au sens où on l'entend en général, mais il dégage une passion, une énergie, une force. Il aime les joueurs. Domenech ne donne pas l'impression d'apprécier ses joueurs. La réciproque doit être vraie. C'est un mariage mal ficelé.
Vous avez fouiné 114 histoires incroyables depuis que la Coupe du Monde a été créée. Si vous aviez dû raconter celle-là dans votre livre*, quel aurait été votre titre ? Votre accroche et votre touche personnelle ?P. S. : En général, j'utilise un calembour ou un cliché qui pourrait parler aux Anglais.  "Zut alors !" ou "Pauvre France"... Je tiendrais compte du fait que le monde entier est plutôt content de voir ça après la main d'Henry. Cela aurait pu m'inspirer pour l'accroche. "La France était arrivée en Afrique du Sud en sachant qu'elle était l'équipe la plus chanceuse de la Terre. En qualifications, l'habile "main d'Henry" avait trahi le destin (et les Irlandais). Alors, elle était décidée à montrer au monde ce qu'elle était vraiment capable de faire. Pas de tricherie. Pas de bouderie. Pas de controverse, surtout pas. Cette fois, ils se comporteraient en bons garçons. Ils gagneraient le Mondial de façon claire et carré. Voici la suite." Ma touche personnelle ? Je pense avoir déjà montré ce que j'en pensais : les joueurs ont oublié que jouer une Coupe du Monde pour la France était un privilège suprême. Tous les gens ordinaires en rêvent. Jusqu'ici, on parle de "l'équipe de France", mais j'imagine qu'il y avait quelques joueurs loyaux dans ce groupe. Leur rêve s'est évanoui à cause de "gros joueurs" qui ont monté l'histoire. Je suis désolé pour eux.
* L'ETONNANTE SAGA DU MONDIAL (traduction T. Beauchamp et F. Brument, préface de Vikash Dhorasoo). Editions Alphée. 350 pages, 21 euros, parution le 7 mai.
Rejoignez Plus de 2M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité