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Ghiggia, buteur du 2-1 lors de la finale de 1950 : bourreau, fantôme et dernier survivant

Ghiggia était à la fois le bourreau, le fantôme et le dernier survivant du Maracanazo

Le 17/07/2015 à 11:00

Des vingt-deux acteurs du Maracanazo, le dernier survivant était Alcides Ghiggia, auteur du but de la victoire pour l'Uruguay. Histoire d'un but qui a changé sa vie et celle des Brésiliens.

Printemps 2000. Alors qu'il se rend au Brésil, Alcides Ghiggia présente son passeport à l'aéroport de Rio de Janeiro. Face à lui, une jeune femme d'une vingtaine d'années. Elle regarde le document, dévisage son interlocuteur. "Il y a un problème", demande-t-il ? "Etes-vous LE Ghiggia ?", l'interroge la fille. "Oui, c'est moi, dit-il, surpris. Mais 1950, c'était il y a très longtemps." Alors, la main sur la poitrine, elle lui lance: "Au Brésil, nous le sentons dans nos cœurs tous les jours".

Cette scène, que Ghiggia a narrée il y a quelques années au journaliste anglais Alex Bellos pour son livre "Futebol, The Brazilian way of life", en dit long sur l'impact du but inscrit lors du dernier match de la Coupe du monde 1950 au Maracana par l'attaquant uruguayen. Le but du titre pour la Celeste, celui du désespoir pour la Seleçao.

Ghiggia l'a souvent dit, il avait le sentiment d'être une sorte de fantôme pour le Brésil. Neuf fois sur dix, quand quelqu'un lui parle de ce match, de ce but, c'est un Brésilien. Pas un Uruguayen. "Dans mon pays, on passe très vite à autre chose. Chez moi, je ne suis pas un dieu. Mais il y a toujours un Brésilien pour me rappeler qui je suis", expliquait-il. En décembre 2013, il était présent à Salvador de Bahia pour procéder, en compagnie d'autres légendes du football, au tirage au sort de la phase finale du Mondial 2014. L'invitation l'avait touché. Il était à nouveau venu à quelques jours du début de la compétition. A Rio notamment, où on l'avait vu se prêter de bonne grâce à une séance photo en compagnie de Jairzinho, l'ancienne star brésilienne.

Syndrome de Stockholm footballistique

Curieusement, malgré son statut de bourreau, il a tissé avec le Brésil un lien particulier. On le lui faisait sentir et il le ressentait ainsi. "Les gens ont des réactions affectives avec moi ici. En tout cas, j'ai toujours été bien traité. Et moi aussi j'ai du respect pour le Brésil, même si je suis très fier d'être uruguayen, car c'est un pays plein de joie qui place le football au-dessus de tout. Moi et le Brésil, c'est particulier. Je ne peux pas dire que les gens m'aiment, mais ils ont une forme de respect." Une sorte de syndrome de Stockholm footballistique.

But de Ghiaggia contre le Brésil, 1950, origine du Maracanazo.

But de Ghiaggia contre le Brésil, 1950, origine du Maracanazo.DR

Ironie du destin, alors que la Coupe du monde revenait en 2014 pour la première fois au Brésil depuis 1950, il était alors le dernier survivant du Maracanazo. Des vingt-deux acteurs de ce match, seul subsistait Alcides Ghiggia. A 87 ans, il était l'ultime rescapé uruguayen depuis la mort d'Oscar Miguez en 2006. Côté brésilien, il ne restait plus personne suite aux décès de Juvenal et Friaça, en 2009. Le dernier témoin de ce match hors normes était donc aussi son principal acteur. Il conservait évidemment un grand souvenir de ce 16 juillet 1950, même s'il a toujours refusé de se considérer comme un héros. "Nous étions onze à avoir gagné, rappelait-il en décembre dernier devant la presse, à Bahia. Mais c'est un magnifique souvenir, parce que j'ai fait quelque chose pour mon pays. L'Uruguay vit à travers le sport, à travers le football surtout."

" J'ai su que nous avions gagné, qu'ils ne se relèveraient pas"

De son but raconté des centaines de fois, il conservait un souvenir intact. Comme tout le monde, il avait surtout été frappé par le silence. "Dès que j'ai marqué, le stade s'est tu. Les gens n'avaient même plus la force d'encourager leur équipe et j'ai su que nous avions gagné, qu'ils ne se relèveraient pas." Ghiggia n'a joué qu'une Coupe du monde pour l'Uruguay. Il ne comptait même que douze sélections et quatre buts, tous inscrits durant ce Mondial 1950. Après cela, il était parti jouer en Europe (fait rarissime à l'époque) et avait pris la nationalité italienne. Mais il restait à jamais l'homme sans qui le Maracanazo n'aurait pas existé.

S'il avait bien conscience d'appartenir à une page de légende du football, il en relativisait toutefois la portée. "Déjà, à l'époque, je ne mesurais pas que ça aurait cet impact. C'est plus tard, quand il y a commencé à avoir des livres écrits sur ce match, que j'ai compris. Mais finalement, au football, les uns gagnent, les autres perdent. C'est ce qui est arrivé au Maracana. Les Brésiliens ont gagné cinq Coupes du monde après ça, je suis content pour eux." Alcides a beau hanter pour toujours la mémoire du football brésilien, il était trop bienveillant pour que le Brésil lui en veuille vraiment.

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