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"Bulgarisation de la Ligue 1" : la formule choc qui traduit un réel appauvrissement
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Publié 11/09/2014 à 11:37 GMT+2
Cet été, les signes d'un appauvrissement de la L1 ont clignoté comme jamais. Les présidents de l'élite française tirent la sonnette d'alarme. Voici pourquoi.
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Branle-bas de combat. L'état d'urgence est décrété. Jeudi dernier, les vingt présidents de Ligue 1 se mettent autour de la table. La réunion se déroule dans le cadre luxueux d'un grand hôtel parisien. Pourtant, l'élite du football français ne roule pas sur l'or. Elle va même mal. Très mal. A l'issue de l'entrevue, les mines sont graves. Celle de Bernard Caiazzo trahit la morosité ambiante. Le patron de l'AS Saint-Etienne tire la sonnette d'alarme. Avec des mots forts, qu'il avait déjà employés quand nous l’avions interrogé sur le mercato estival de son club : "On assiste à une bulgarisation du foot français, nous sommes en danger." "Bulgarisation du foot français", rien que ça !
Balayons d'emblée toute ambiguité : la Ligue 1 n'a rien de comparable avec le championnat bulgare. Sa tête d'affiche en Ligue des champions ? Le Ludogorets Razgrad. Ce club d'une petite ville de 35.000 habitants, située au nord-est du pays, a été racheté en 2010 par un jeune chef d'entreprise, Kiril Domuschiev. En quatre ans, il est passé de la deuxième division à la Ligue des champions.
Le Ludogorets, 75e club européen selon le dernier classement de l'UEFA publié fin août, s'apprête aujourd'hui à vivre sa première phase de poules, aux côtés de deux géants, le Real Madrid et Liverpool. Jusqu'ici, il vivait avec 5 millions d'euros par saison. Quatre fois moins que Bastia, plus petit budget de L1. Les clubs hexagonaux disposent encore de moyens autrement plus confortables que ceux de leurs homologues bulgares.
Alors, pourquoi parler de "bulgarisation du foot français" ? Parce que la formule claque. Interpelle. Elle frise, volontairement, la caricature. Mais comme toute caricature, elle induit un fond de vérité. "Soit tous les présidents de L1 sont cons, reprend Caiazzo, soit il existe des faits rationnels qui expliquent la perte de compétitivité de la Ligue 1." Les "faits rationnels" évoqués par le boss stéphanois ne manquent pas. Frédéric Thiriez les a aussi relevés. Vendredi, dans un entretien accordé à L'Equipe, le président de la Ligue de Football Professionnel décrit une "situation plus qu'alarmante".
Le marché des transferts est passé par là. Cet été, les clubs de l'Hexagone se sont serrés la ceinture comme rarement : seulement 126 millions d'euros investis sur le marché des transferts. Trois fois moins que l'an dernier. Pendant ce temps-là, l'exode vers l'étranger s'est intensifié. Et l'Angleterre, elle, a dépensé sans compter. Ou plutôt, si, elle a fait les comptes : la barre du milliard d'euros a été franchie.
Monaco, l'arbre qui cache la forêt
Ce bilan chiffré traduit-il pour autant cette "bulgarisation du foot français" ? Non. Evidemment non. Que la Ligue 1 n'ait pas les moyens de rivaliser avec les mastodontes anglais, espagnols et allemands n'est pas une surprise en soi. Pour appréhender le phénomène décrit par Caiazzo, il faut aller plus loin. Se plonger dans des dossiers moins clinquants que ceux de James Rodriguez ou de Radamel Falcao. Après tout, si les deux stars colombiennes de l'AS Monaco ont choisi l'exil au bout d'un an, c'est pour le prestige du Real Madrid et de Manchester United. D'une certaine manière, ça se comprend.
Revenons-en à l'exemple stéphanois. L'ASSE a subi de plein fouet l'appauvrissement de la Ligue 1. Elle n'a ainsi pas pu attirer Nemanja Pejcinovic : le défenseur niçois a préféré les 1,5 million d'euros nets par saison que lui proposait le Lokomotiv Moscou. Les Verts voulaient également conserver Benoît Trémoulinas. Le latéral gauche international a signé au FC Séville. Explications de Bernard Caiazzo :
Autre illustration : quand le Dynamo Moscou parvient à faire venir Mathieu Valbuena de Marseille, c'est aussi, dixit Caiazzo, "parce qu'en Russie, il touche en net ce qu'il touchait en brut à l'OM".
L'exode estival aurait donc des racines économiques. Et il contribuerait largement à appauvrir la Ligue 1. Mais le phénomène ne date pas d'aujourd'hui. Il s'est simplement intensifié, soulignait Didier Deschamps, le sélectionneur des Bleus, en conférence de presse :
L'arrêt Bosman de 1995 a érigé une "réalité" obéissant aux "lois du marché", pour reprendre les termes de Jean-Louis Triaud. "Si on peut remplacer les joueurs qui partent par des jeunes du centre de formation tout en faisant du profit, pourquoi se priver ?", nous lâche le président des Girondins.
La dégringolade européenne des clubs français
Dans ce cas, si tout le monde y trouve son compte, nul besoin de tirer la sonnette d'alarme ? Justement, oui. Car si "la France devient un marché de seconde zone", comme le craint Stéphane Courbis, l'agent de Clément Chantôme et de Serge Aurier, c'est le niveau global de la Ligue 1 qui va payer la note. D'ailleurs, elle la paie déjà à l'indice UEFA. La France n'est plus dans le Top 5 des nations qui comptent dans le football européen. Plombée par les sorties de route de Lille et de Lyon en barrages, la voilà désormais dépassée par la Russie. A horizon 2016, cette 7e place "dramatique et honteuse" (Thiriez) limitera sa présence en Ligue des champions à deux représentants.
Frédéric Thiriez dresse donc ce diagnostic : "A force de dégraisser, nos clubs n'ont plus de marge, même face à des équipes très moyennes." Pas question de vivre au-dessus de ses moyens. La DNCG veille au grain. Jean-Louis Triaud :
Au nom de cette gestion rigoureuse, dont se vante tant le football français, les équipes de Ligue 1 doivent équilibrer leurs comptes. Pour cela, elles doivent "dégraisser". Or, en dégraissant, elles s'appauvrissent sur un autre terrain, celui du sportif. Le football français se montre incapable de rivaliser ses voisins européens. Le cercle devient même carrément vicieux :
Moins de résultats sportifs = moins de recettes = moins de moyens pour relever la tête
Le fair-play financier voulu par Michel Platini est censé rééquilibrer les forces. Le patron de l'UEFA entend assainir les finances des clubs européens.
L'intention est louable. Dans la pratique, "les grands clubs restent grands et les petits restent petits", s'insurge Nasser Al Khelaifi, président d'un PSG dont la marge de manœuvre sur le marché des transferts a été limitée par l'instance européenne.
A écouter Jean-Louis Triaud, le fair-play financier rend "même la concurrence de plus en plus rude". "Il y a toujours un milliardaire qui traîne dans des pays exotiques comme à Chypre par exemple et qui investit, nous précise le président girondin. Dans certains petits pays d'Europe, il existe toujours un club qui profite du système qu'a instauré Michel Platini, participe à la Ligue des champions et a de quoi investir. Ce genre de clubs viennent se servir en Ligue 1."
A terme, le championnat de France ne ressemblera pas au championnat bulgare. Plutôt à ceux "de la Belgique ou des Pays-Bas", prédit Stéphane Courbis. Sous-entendu, une Ligue 1 "avec une ou deux têtes de gondoles et plus rien derrière". D'où la réunion d'urgence décrétée la semaine dernière par les vingt présidents de l'élite. Celui du PSG a des soucis de riche. C'est avec l'UEFA que Nasser Al Khelaifi "souhaite discuter en octobre". "On essaiera de faire changer un peu les règles. Sinon, les investisseurs ne viendront plus dans le foot. Ils iront dans d'autres sports comme la Formule 1." Pour l'heure, on peut imaginer que cette menace qatarienne serve avant tout de moyen de pression. Il vaudrait mieux : sa mise à éxecution donnerait le coup de grâce à la Ligue 1.
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