24 juin 1992, le jour où la Dream Team a perdu un match
Par Laurent Vergne
Mis à jour 27/02/2025 à 12:14 GMT+1
Tout le monde connait l'histoire de la Dream Team. Michael Jordan, Magic Johnson et les autres. Ces invincibles, sacrés aux Jeux de Barcelone en 1992 et dont la trace reste indélébile. Invincibles? Officiellement, oui. Pourtant, dans un gymnase d'une université du sud de la Californie, les dieux sont tombés sur la tête. C'était le 24 juin 1992. Un documentaire fascinant revient sur cette histoire.
24 juin 1992 : Dream Team vs Select Team.
Crédit: Getty Images
La Jolla. Prononcez "La Roya". C'est dans cette délicieuse petite bourgade que se niche l'Université of California San Diego. C'est aussi là que la plus grande équipe de sports collectifs de tous les temps a préparé le rendez-vous qui allait changer la face du basket, du basket aux Jeux Olympiques et marquer durablement l'olympisme.
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En ce mois de juin 1992, le "Main Gym", la petite salle des Tritons, l'équipe de UCSD, devient le camp de base de la "Dream Team". Le calme de La Jolla, espèrent les stars de la NBA, leur permettra d'être tranquilles. La petite histoire dit aussi que le lieu a été choisi parce que le Main Gym est à 5 minutes à pied de l'entrée de Torrey Pines, un des plus célèbres parcours de golf des Etats-Unis. De fait, ils passeront au moins autant de temps sur les greens qu'à la salle.
Si un jour vous passez dans les parages, essaye d'aller visiter le Main Gym. Non pour sa valeur architecturale, très limitée, mais parce que cette salle a été le témoin d'un évènement unique : la Dream Team y a subi sa seule défaite. Officiellement, l'invincible Team USA a disputé 14 matches en compétition. Les six premiers au Tournoi des Amériques, puis huit aux Jeux de Barcelone. 14 victoires, avec comme succès le plus "étriqué" un écart de 32 points contre la Croatie en finale des J.O.. Composée de 11 Hall of Famers, dont Michael Jordan, Magic Johnson, Larry Bird ou Charles Barkley, cette équipe était vraiment imbattable.
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Olympics Barcelona 1992: : Basket ball USA team win the gold medal against Croatia
Video credit: Eurosport
Dream Team contre Select Team
Pourtant, le 24 juin 1992, elle a été battue. Personne n'a vu ce match. Mais il a été filmé, à des fins internes, à la demande de Chuck Daly, coach des Detroit Pistons et sélectionneur des Etats-Unis parce qu'il avait le respect de toutes ces stars et qu'il savait leur parler. Ces images sont au cœur du savoureux documentaire We beat the Dream Team (Nous avons battu la Dream Team) du réalisateur Michael Tolajian, produit par TNT Sports et HBO et disponible sur la plateforme Max.
Il y a une certaine émotion à devenir, presque 33 ans plus tard, une petite souris dans le gymnase de La Jolla, faisant du spectateur le témoin privilégié de la gestation d'une page d'histoire du sport et, surtout, de la naissance d'une équipe. Car avant ce 24 juin, la Dream Team n'existe pas. La notion de rêve est déjà là. Pas celle du collectif. Une agrégation de joueurs hors normes, oui, mais pas une équipe. Pas encore.
Face à Jordan and co, une autre collection de stars. Universitaires, celle-ci. Des gamins de 19-20 ans. La crème de la NCAA. Grant Hill et Bobby Hurley, sacrés deux fois avec Duke en 1991 et 1992. Chris Webber. Jamal Mashburn. Penny Hardaway. Allan Houston. Eric Montross. Rodney Rogers. Huit jeunes pousses avides de faire carrière en NBA. Ils y finiront tous. La plupart deviendront des stars. Mais pour l'heure, ils bavent comme des gosses quand on leur demande de s'entraîner avec leurs idoles. Ils se voient affublés d'un drôle de surnom : la Select Team.
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La Select , le jour de sa victoire contre la Dream Team.
Crédit: Getty Images
Ils ont été choisis parce qu'ils seront les principaux protagonistes des deux prochaines drafts (de fait, en 1993, ils seront 6 à être pris dans les 11 premières positions, avec Webber en N°1, alors que Grant Hill sera le 3e choix de la draft 1994 et Montross le 9e). Mais aussi parce que le basket universitaire, à l'époque, se rapproche un peu du jeu tel qu'il est pratiqué au niveau international. Le "basket FIBA". Une bonne préparation pour les vedettes made in NBA.
Pour nous, ce n'était pas un entraînement. Pour nous, c'était le plus grand moment de notre vie
Le 24 juin en début d'après-midi, après plusieurs séances d'entraînement, Chuck Daly demande à tout le monde de se mettre en place pour un petit match. 20 minutes de jeu effectif. Pour les jeunes, une opportunité en or. Ils ont envie de montrer ce qu'ils valent, face aux dieux de leur enfance ou de leur adolescence. Chacun a grandi avec le poster d'au moins un membre de la Dream Team au-dessus de son lit. Pour Hurley, c'est John Stotckton. Pour Webber, Barkley. Pour Penny Hardaway, Magic. Et pour tous, Jordan.
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Bobby Hurley avec son idole, John Stockton.
Crédit: Getty Images
Mais ils sont aussi portés par une certaine rancœur. Ces Jeux Olympiques devaient être les leurs. Jusqu'en 1988, les Etats-Unis étaient représentés par des joueurs universitaires. Puis la défaite en demi-finale contre l'URSS à Séoul a déclenché une prise de conscience en Amérique : le reste du monde progresse. Pour rester les maîtres du basket, les Américains doivent envoyer le top du top : le meilleur de la NBA.
"J'étais déçu que les pros y aillent, témoigne Jamal Mashburn dans We beat the Dream Team. Quand on pense à Michael Jordan et tous les autres, je comprends pourquoi les gens préféraient les voir eux plutôt que des gamins de l'université. Mais pour les gars de la Select Team, c'était un rêve de jouer les Jeux Olympiques. On comprenait, mais il y avait quand même une certaine rancune." "Il y avait un sentiment ambivalent chez nous, confirme Grant Hill. D'un côté, c'était super excitant. Il y avait Magic, Bird, Barkley et tous ces mecs. Mais de l'autre, ces gars nous piquaient notre place."
Ce sera leur source de motivation. Conséquence, pendant 20 minutes, sur le parquet du Main Gym de La Jolla, les jeunes et les stars ne sont pas là pour les mêmes raisons. Ils ne vont pas jouer le même match. "Pour nous, ce n'était pas un entraînement, souffle Chris Webber. Pour nous, c'était le plus grand moment de notre vie." Plus de mille personnes attendent dehors pour voir les stars et avoir un autographe à la sortie de la séance d'entraînement. Pas un n'imagine ce qui se trame à l'intérieur. Les stars, trop softs dans l'engagement, et sans âme collective, se font bousculer. "Je me suis dit 'Si ce sont ces mecs-là qui débarquent dans la Ligue, je suis mal", sourit Larry Bird. Quand Daly siffle la fin de la récré, le tableau d'affichage indique 62-54 pour la Select Team.
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La Jolla, juin 1992 : De gauche à droite, Christian Laettner, Michael Jordan, Chuck Daly et Clyde Drexler.
Crédit: Getty Images
"Pendant plusieurs minutes, personne n'a rien dit. Pas un mot", relate Allan Houston. Bien sûr, aucun caractère officiel dans ce résultat. Un demi-match, sans arbitre autres que des membres des deux staffs. Mais peu importe. Le message est passé. L'ego est fouetté. Comme si un sparring-partner avait cassé la gueule au Mike Tyson de la grande époque pour le réduire en miettes. Pour Webber and Co, un souvenir pour la vie : ils ont battu la Dream Team. Leur souvenir commun. Pour eux. Entre eux. On leur demande simplement de ne pas le crier sous tous les toits et dans tous les médias.
La revanche ? Un bain de sang
Après ce match d'entraînement, des dizaines de journalistes sont attendus dans la salle pour un point presse avec les membres de la Dream Team. Avant de les faire entrer, Chuck Daly demande à ce qu'on remette le tableau d'affichage à zéro. Pas question que toutes les télés racontent que des gamins ont botté le cul de sa prétendue équipe de rêve. A en croire le documentaire, tout le monde a joué le jeu de l'omerta. Pourtant, le lendemain, l'édition du Los Angeles Times du 25 juin 1992 fait mention de ce petit évènement.
"L'équipe olympique de basketball est peut-être la meilleure de tous les temps, mais elle n'était que la deuxième meilleure équipe sur le terrain mercredi", écrit le journaliste Jan Hubbard. L'article est si bien informé que s'il ne mentionne pas le score, il évoque un écart final de huit points. Les stars n'en font d'ailleurs pas un drame. "Nous nous sommes fait détruire, lance Jordan. Ils jouent bien et ils nous ont battus. Nous étions complètement désynchronisés. Il n'y a aucune continuité dans notre jeu." "Ils étaient un peu plus forts que nous le pensions", confesse Barkley. "S'ils étaient aux Jeux, ils gagneraient la médaille d'argent", tranche MJ.
Les jeunes se sont même permis de chambrer. Trash talk habituel, mais venant d'étudiants face aux plus grands joueurs de la planète, la vexation est réelle pour les stars. Après le match, Roy Williams, le coach de Kansas en NCAA chargé de préparer la Select Team, va faire un golf avec Jordan, Barkley, Robinson et Stockton. "Hey coach, tes gars ont beaucoup trop parlé aujourd'hui", prévient Sir Charles. "Le plus dur, c'était la manière dont ils nous parlaient. Ce trash talk, c'était violent. Alors on s'est dit 'Ne laissons plus jamais ça se reproduire'", se souvient Magic Johnson.
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Chris Webber face à David Robinson.
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Le lendemain, même heure, même endroit, ils vont tous remettre ça. Le trash talk continue. Rodney Rogers se permet de lancer à Bird : "Tu n'as pas fait un tir en suspension depuis 1988". La légende des Celtics, 35 ans, dont les problèmes de dos sont bien documentés, ne répond pas. Une fois le match commencé, c'est une boucherie. "Un bain de sang", selon Bobby Hurley. Magic fait en sorte de servir Bird sur un plateau. Le grand blond se régale et donne la leçon. Ça joue vite, ça défend fort. Jordan, Pippen et Drexler ensemble, au périmètre. Allan Houston, chaud comme la braise à trois points la veille, ne peut même plus prendre un tir. "Tu ne pourras pas shooter aujourd'hui. Tu ne lèveras pas les bras au-dessus de tes épaules", l'a prévenu Jordan.
"C'est comme si, la veille, nous avions des super pouvoirs et là, soudainement, il y avait un gros rocher de kryptonite posé eu milieu du terrain", résume Grant Hill. Personne ne se souvient du score. Ils ont tous arrêté de compter les points depuis un moment. "Nous n'avons pas mis un seul point, croyait se souvenir Chris Webber en 2023. Pas même un lancer. Pas un point de tout le match." "On n'a même pas passé le milieu de terrain", dit Hill. Finalement, Chuck Daly doit intervenir pour stopper le massacre. L'intensité était telle que le sélectionneur craignait qu'une de ses stars ne se blesse.
Daly a-t-il tout manigancé ?
La légende, initiée vingt ans plus tard par Mike Krzyzewski, le coach de Duke et un des entraîneurs assistants au sein de la Dream Team, veut que Chuck Daly ait tout manigancé dès le départ. Il voulait que son équipe prenne conscience de sa possible fragilité si elle ne devenait pas un vrai collectif. Alors il a largement laissé Jordan sur le banc dans ce premier match, n'a pas pris de temps morts, fait des changements sans la moindre cohérence et aligner des cinq sans logique. "Il a balancé le match", affirme coach K. "Bullshit", pour les membres de la Select Team. Même PJ Carlesimo, autre assistant de la Dream Team, tord le cou à cette théorie. Pour lui, Daly n'a rien manigancé mais il a subi avant, en effet, de laisser faire.
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Charles Barkley avec Mike Krzyzewski et PJ Carlesimo, les assistants de Chuck Daly.
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Grant Hill est le narrateur de ce documentaire. Membre de la Select Team, il sera à son tour champion olympique en 1996 à Atlanta puis le directeur exécutif du Team USA en 2024. Il a aussi été le joueur de Krzyzewski à Duke. Il n'y a pas un homme sur cette planète qu'il respecte plus que lui. Mais il n'en peut plus de l'entendre ressasser cette théorie. La discussion entre les deux hommes, à la fin de We beat the Dream Team, a quelque chose de savoureux et d'émouvant.
Mike Krzyzewski a toutefois raison quand il dit que "le vrai vainqueur de ce match, c'était Chuck Daly". "Il n'y a qu'une chose qu'il ne pouvait pas inculquer à ces stars : le sentiment de la défaite. Vous avez servi à ça", dit-il à Grant Hill.
Ces débats, où chacun croit porter sa part de véracité, font aussi le sel de cette petite page de la grande histoire de la Dream Team et celui du documentaire de Michael Tolajian. Où est la vérité ? Chacun a la sienne. Chacun en détient une petite part. Chacun peut s'ancrer sur sa propre interprétation des événements. Il est bon que tout ceci conserve une petite part de mystère.
Mais une chose demeure incontestable : ce 24 juin 1992, la plus grande équipe de tous les temps a perdu. "A partir de là, tout le monde a écouté Chuck", assure Michael Jordan. Et l'équipe de stars est devenue l'équipe de rêve.
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Trois minutes de pur bonheur : le best of de la Dream Team 92
Video credit: Eurosport
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