JO Milan-Cortina 2026 | Portrait | "J'ai croisé tant de démons" : Lisa Vittozzi, force et fragilité du phénix de Sappada
Par Laurent Vergne
Publié 20/02/2026 à 20:11 GMT+1
Enfant, elle rêvait de football. De podiums, aussi, mais ceux du mannequinat. Finalement, ce fut le biathlon. Un peu par hasard, mais bien lui en a pris. Lisa Vittozzi est devenue une immense championne, jusqu'à conquérir l'or olympique dans ces Jeux à domicile. À 31 ans, elle a désormais tout gagné. Pourtant, le chemin a été complexe, souvent. Douloureux, parfois. Mais elle s'est relevée de tout.
Lisa Vittozzi, la reine du biathlon italien.
Crédit: Quentin Guichard
"La pression ? Je fais avec depuis que j'ai 20 ans. J'ai l'habitude." L'Italie vit des Jeux Olympiques de rêve à la maison, mais le biathlon est son tendon d'Achille. Deux médailles seulement, des résultats globalement décevants au regard des attentes et de la saison. Heureusement, il y a Lisa Vittozzi. Évoluer à domicile peut générer des miracles ou inhiber. C'est souvent tout l'un ou tout l'autre. Mais la Mona Lisa du biathlon transalpin a été au rendez-vous, elle. En triomphant lors de la poursuite, dimanche dernier, elle a offert au biathlon italien la toute première médaille d'or de son histoire. Elle a surtout conquis le dernier grand titre qui manquait à sa superbe carrière.
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Ce n'est sans doute pas un hasard. Vittozzi a atteint l'âge de raison. "Je me sens très calme, avait-elle confié en arrivant à Antholz-Anterselva. Je ne suis pas dans une quête obsessionnelle, même si je sais que le titre olympique est la seule chose qui me manque. Je vais simplement donner le meilleur pour être satisfaite de ma performance et j'accepterai le résultat, quel qu'il soit." À 31 ans, elle serait presque devenue philosophe. Cela lui a souri. Même après un individuel raté (35e) et un sprint frustrant (5e), elle n'a jamais paniqué.
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L'or au dernier tir pour Vittozzi, des accessits pour les Bleues : le résumé de la poursuite
Video credit: Eurosport
Peut-être parce qu'au fil des années, elle a appris se relever de tout. "En Italie, on la surnomme 'Le Phénix de Sappada'", nous explique notre confrère d'Eurosport Italie, Carlofilippo Vardelli. Sappada, du nom de la petite station où elle a fait ses armes. "Au fil des années, elle a passé son temps à resurgir de nulle part, ajoute-t-il. Nous avons pensé l'avoir définitivement perdue en plusieurs occasions, mais elle a toujours réussi à revenir au top niveau. Entre 2019 et 2026, son histoire est assez incroyable." "Le voyage a été compliqué, mais la destination en valait la peine", a-t-elle évoqué, sa médaille d'or autour du cou.
J'ai pensé plusieurs fois à tout plaquer
Ce voyage a commencé à la fin des années 2000, loin du biathlon. Un brin hyperactive, la jeune Lisa nourrit alors deux rêves : devenir mannequin pour Victoria's Secret et, surtout, joueuse de football professionnelle. Mais il n'y a pas de club de foot à Sappada. Alors, elle essaie tout : natation, danse, escalade. Le ski alpin aussi, bien sûr. Jusqu'à ce qu'une sale fracture du tibia-péroné ne l'incite à se tourner vers le ski de fond. "Je ne voulais plus prendre de risques et faire de descente, a-t-elle expliqué à la Gazzetta dello Sport en 2024. J'ai choisi le fond. Puis j'ai découvert un stand de tir à côté de chez moi, et ça m'a beaucoup plu." Elle est née ainsi au biathlon à 13 ans, un peu par hasard.
Naturellement douée pour tous les sports, elle aurait pu exceller dans n'importe quelle discipline, mais le biathlon, aussi exigeant physiquement que psychologiquement, va lui offrir un cadre idéal. "Ses plus grandes forces ? Sa régularité au tir, sa faculté à être performante même sous la pression et sa solidité mentale", juge la Norvégienne Tiril Eckhoff, septuple médaillée olympique et lauréate du gros globe de cristal en 2021, qui l'a côtoyée sur le circuit. Cette force mentale et plus encore sa résilience, terme souvent galvaudé, mais qui lui sied à merveille, va être testée à de multiples reprises dans sa carrière, entre bleus à l'âme et au corps.
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Vittozzi lauréate avec le dossard 14, pas de fleurs pour Jeanmonnot : le résumé de la poursuite
Video credit: Eurosport
Au rayon coups durs, la Coupe du monde 2019 a longtemps tenu une place spéciale. Avant la toute dernière manche de la saison, elle est à égalité de points avec Dorothea Wierer. Une Italienne va gagner le globe. Pas la plus jeune des deux. Vittozzi s'effondre au tir et laisse le sacre à son aînée. Elle en gardera douleur et rancœur. "A partir de là, et jusqu'en 2022 environ, la cohabitation entre Dorothea et Lisa a été très difficile, il y a eu beaucoup de tensions, détaille Carlofilippo Vardelli. Ce qui est certain, c'est qu'elles ne seront jamais les meilleures amies du monde. Mais leur relation s'est améliorée ces dernières années. Après la médaille du relais mixte la semaine dernière, il y a une très belle photo des deux en train de s'enlacer." "Elle a toujours été un modèle", tempère aujourd'hui Vittozzi.
Elle mettra du temps à digérer ce qu'elle a vécu à la fois comme un échec et une injustice. Entre le Covid-19, qui la poursuivra (elle le contractera trois fois, trois hivers de suite), des résultats en berne et des phases de doutes aux frontières de la dépression, elle mettra quatre ans à regagner une course et vivra un cauchemar aux Jeux de Pékin en 2022. "J'ai croisé tant de démons intérieurs, j'ai eu tellement de doutes que j'ai pensé plusieurs fois à tout plaquer", avouait-elle il y a deux ans après son sacre. Car finalement, cinq ans après, Lisa Vittozzi est enfin couronnée en 2024 : elle remporte le classement général de la Coupe du monde. Comme Wierer.
Travail sur elle-même
Là encore, la très sinusoïdale courbe de sa carrière fera des siennes. "Ma carrière a toujours été faite de hauts et de bas", synthétise-t-elle. Montée tout en haut, elle retombe tout en bas. Le dos en capilotade, et la motivation un poil moins acérée, elle choisit de renoncer à défendre son gros globe en tirant un trait sur la saison 2024-2025 dans son intégralité. "J'ai pensé à prendre ma retraite", dit-elle. Si elle a continué, c'est pour une seule raison : "Je crois que tout arrive pour une raison dans la vie. Avoir les Jeux Olympiques à la maison m'a donné un surcroît de motivation pour surpasser cette période difficile et continuer. Je ne sais pas ce qu'il se serait passé s'il n'y avait pas eu cet horizon".
Ce défi, elle l'a relevé avec brio. Dès le mois de novembre, elle renouait avec la victoire, lors de la poursuite d'Hochfilzen. "Une Ferrari ne devient pas une Fiat Panda", sourit-elle alors, entre humour et forfanterie. "Je ne suis pas surpris du tout qu'elle soit revenue à son meilleur niveau. La saison précédente avait été étrange pour Lisa, mais dès l'été dernier, elle avait récupéré physiquement et mentalement", souligne Carlofilippo Vardelli. "Je suis quand même impressionnée, parce que ce n'est pas simple de revenir après un break d'une année. Mais elle me semble plus confiante, plus calme et encore plus solide mentalement qu'avant", observe Tiril Eckhoff.
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Nouveau relais, nouvelle Marseillaise pour les Françaises !
Video credit: Eurosport
Le fruit, au fil des années, d'une longue introspection arrivée aujourd'hui à maturation. "Je n'y serais pas arrivée toute seule", confiait-elle en début de saison à propos de ce cheminement interne. Elle s'est notamment attaché les services d'une coach mentale, Aiace Rusciano : "J'avais besoin de comprendre comment mon cerveau fonctionnait. J'ai réfléchi sur moi-même, c'était nécessaire pour envisager mon sport et la vie différemment. Avant, je n'étais définie que par mes résultats. Ce n'est plus le cas. Que je gagne ou que je perde, je reste la même. Ma carrière a été un tel enchainement de montagnes russes... Mais je me sens dans une phase zen."
C'est peut-être cela, sa plus belle victoire. Elle gagne peu, Lisa. Dix victoires seulement, au total. Mais elle gagne bien. Elle possède les trois plus grands trophées du biathlon : la Coupe du monde. Le titre mondial. Et l'or olympique, désormais. "Un jour, ce globe sera à moi. J'ai encore le temps et j'ai beaucoup d'objectifs. Je les atteindrai, un par un", avait-elle promis en 2019 après la bataille perdue contre Wierer. Elle a tenu parole. "Elle a une carrière incroyable, juge Eckhoff. Elle est dans les livres d'histoire, maintenant et elle est définitivement une des plus grandes biathlètes de tous les temps."
Je ne sais pas si j'ai écrit l'histoire, mais j'ai écrit la mienne
"C'est une grande championne, mais par-dessus tout, une fantastique compétitrice, insiste Carlofilippo Vardelli. Elle vit pour la compétition. Quand elle est mentalement et techniquement en forme, elle devient dévastatrice pour la concurrence." "Quand je rentre sur la piste, je deviens une autre personne", dit Lisa Vittozzi.
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Lisa Vittozzi
Crédit: Getty Images
Ses démons sont derrière elle. Après son chef-d'œuvre sur la poursuite, ce 20 sur 20 qui l'a propulsée au sommet, elle a savouré sur le podium avec, sous ses yeux, ses amis, sa famille, et son petit ami, tous présents. "Ma mère a même envahi la piste à la fin, et elle a eu bien raison", rigole l'Italienne. Seul manquait son grand-père, à qui elle a dédié sa victoire.
Ce fut l'aboutissement d'un chemin tortueux. Lisa Vittozzi n'a pas pris l'autoroute, elle a emprunté les chemins de traverse. Mais elle ne changerait rien. "Je suis fière de mon parcours, même s'il a été compliqué", dit-elle à raison. La consécration d'une grande dame. Dimanche, elle aura l'honneur de porte le drapeau italien pour la cérémonie de clôture. Une reconnaissance, pour elle et pour son sport. "Le biathlon a beaucoup grandi en Italie, assure Vardelli. Je dirais qu'au niveau des sports d'hiver, il a supplanté le ski de fond, qui perd chaque jour du terrain. Mais nous sommes encore très loin de la popularité du biathlon en France."
Malgré tout, c'est une marque de respect pour Lisa Vittozzi. Pas étonnant. Elle a du charisme. Elle possède même l'élégance et la prestance des modèles de la Renaissance. Peut-être parce qu'elle a vu le jour à Pieve di Cadore, qui fut aussi le village natal du Titien. Sa vie de championne s'est dessinée en clair-obscur, comme dans une toile de maître. La lumière a pris le pas sur l’ombre. Elle laissera la trace dont elle rêvait. "Je ne sais pas si j'ai écrit l'histoire, mais j'ai écrit la mienne, et c'est tout ce qui compte", assène la reine en guise de point final.
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