"Je ne serai jamais un gars comme Martin Fourcade, à vouloir dominer mon sport, à avoir soif de victoires tout le temps." Ce constat, Emilien Jacquelin l’a fait l’an dernier, dans les colonnes de L’Equipe. Il expliquait alors fonctionner "comme un cycliste" qui coche telle ou telle grande course à accrocher à son palmarès. Si possible avec du panache, à l’image d’un Vincenzo Nibali. Les calculs ? Ce n’est pas pour lui.
Pour autant, Jacquelin n’a jamais manifesté d’aversion pour le gros globe de cristal, qui récompense le boss de la discipline et que Johannes Boe a fait sien depuis trois ans, succédant au règne de Fourcade, long de sept années. Remporter le classement général de la Coupe du monde sera sans doute, à terme, le but du biathlète français de 26 ans. Pour cela, il devra acquérir de la constance tout en conservant sa fougue. Il vit avec cette dualité.
Saison :CG de Jacquelin :
2017-1846e
2018-1924e
2019-205e
2020-217e
Östersund
Boe en demi-teinte, Bleus à l'affût… Quatre questions avant la première poursuite de la saison
04/12/2021 À 17:26

Une "seule et unique priorité" : les Jeux

"Cela ne va pas avec mes qualités naturelles, a-t-il récemment estimé dans un entretien accordé à la version française du site des Jeux Olympiques, en marge d’une course de pré-saison à Sjusjoen. Cela me demande d’aller un peu contre nature et d’évoluer, aussi, en tant que personne." Jacquelin revendique la capacité à se sublimer le Jour J et son statut de double champion du monde en titre de la poursuite en atteste.
"Je pense être un coureur instinctif, qui aime les courses d’un jour. C’est encore compliqué pour moi d’avoir cette régularité mentale, insiste-t-il. Est-ce que j’ai vraiment envie (de viser le dossard jaune, NDLR) ? Est-ce que j’accepte ce ‘challenge’ ? Est-ce que je ne m’en sens pas capable ? J’ai envie de voir si je peux le faire." Voilà pour son état d’esprit… avant qu’une blessure ne vienne tout chambouler.

Jacquelin, Dr Jekyll et Mr Hyde du biathlon

Début août, Emilien Jacquelin a été victime d’une chute à vélo. Bilan : fracture de l’extrémité inférieure du radius de l’avant-bras gauche. D’où des desseins remodelés : "J’ai vu que j’allais prendre du retard sur la préparation (…) Sur le long terme, je n’ai pas changé d’objectif, c’est toujours là où je veux aller (en direction du gros globe, NDLR). Mais les Jeux Olympiques (4-20 février 2022 à Pékin) sont devenus la seule et unique priorité de la saison."
Le poignet n’y est pour rien, mais ça aurait pu être une belle excuse !
Jacquelin explique ce changement (provisoire) de prisme par une mise en route qu’il imaginait difficile : "Je voyais bien que le début de saison allait être compliqué." Cependant, un départ souffreteux ne semble plus être une fatalité. Le week-end de Sjusjoen (13-14 novembre), qui fait office de sélection pour une partie de la délégation norvégienne et de test pour les Tricolores, a été rassurant quant à sa condition physique. Il a pris la 8e place du sprint et la 3e de la mass start, certes en l’absence de sérieux rivaux allemands et italiens, et surtout d’un Johannes Boe enrhumé.
Toujours est-il qu’il a levé bien des doutes à quelques jours du début de la Coupe du monde (27-28 novembre à Östersund), alors qu’il était encore très sceptique début octobre, lors d’un entretien accordé à l’AFP. "J’ai l’impression qu’il n’y a rien qui lie mon poignet et mon avant-bras, s'inquiétait-il. Je sens que mes muscles fatiguent beaucoup plus rapidement qu’auparavant. Est-ce que j’aurai encore mes qualités d’explosivité ? Est-ce qu’il va falloir que je m’adapte et que j’essaie de plus lisser mon effort ? Je n’ai malheureusement pas les réponses."
Le principal rendez-vous de la pré-saison a apporté son lot de réponses. Sur les skis, Jacquelin a été impressionnant. C’est lui qui a décanté la course des rois, avant de voir s'échapper la victoire sur le pas de tir, laissant un Tarjei Boe lui aussi très en forme faire le show. Et concernant son 18/20 face aux cibles, la plaque et les neuf vis qu’il a dans le poignet ne sont pas en cause, comme il l’a dit avec humour : "Le poignet n’y est pour rien, mais ça aurait pu être une belle excuse !"

Fourcade encense Jacquelin : "Ce qu'il a fait sur la poursuite, c'est la marque des grands"

Gâchette sur courant alternatif

"C’étaient des erreurs de capacités mentales, un manque de concentration (…) Il manquait un petit peu d’intensité, a analysé le vainqueur du petit globe de la poursuite 2019-2020. Depuis une semaine (propos datant du 14 novembre, NDLR), j’ai du mal à vraiment aller chercher le cœur de la cible." Ses deux fautes ont été commises au debout, là où le bât blesse encore chez lui, malgré des progrès depuis trois ans.
Saison :% au couché :% au debout :
2018-198577
2019-209081
2020-218783
Jacquelin n’appartient pas à la caste des tireurs d’élite : 85% de réussite de moyenne lors de l’exercice précédent, contre 92% pour le métronome Sturla Laegreid, par exemple. Mais il est capable d’être phénoménal, carabine entre les mains. En février dernier, son 20/20 en 1’25", lors de son deuxième sacre mondial en poursuite, avait suscité l’admiration de Johannes Boe (18/20 en 1’36", médaillé de bronze) : "C’est probablement le meilleur tir que l’on ait vu en biathlon."

Le dernier tir en mode mitraillette de Jacquelin, stratosphérique jusqu'au bout

Seulement bon skieur, redoutable finisseur

Sur la piste, c’est peu ou prou la même histoire. Il est dans la meute des bons fondeurs : -3% de temps de ski global, par rapport à la moyenne, au même titre que Laegreid, contre -4% pour Quentin Fillon Maillet et Tarjei Boe, et surtout -5% pour Johannes Boe. Mais il est capable de fulgurances remarquables. Son premier couronnement planétaire, acquis au sprint face au cadet des frères Boe, témoigne de son appétence pour les moments chauds, de son goût du sang quand l’adrénaline monte.
Saison :Temps de ski par rapport à la moy. :
2018-19-1%
2019-20-3%
2020-21-3%
Mais parfois, l’adrénaline redescend brutalement. Comme lorsqu’il a pris la 30e et dernière place de la mass start des Mondiaux 2021, où sa façon de "jeter l’éponge" avait fait parler dans le microcosme du biathlon, sport qui est l’un des chantres du dépassement de soi. Notamment du côté de ses adversaires suédois. "On règlera ça sur la piste", avait répondu Jacquelin dans des propos rapportés par le site spécialisé Ski-nordique.

0 sur 5 sur le 2e tir : Jacquelin, un cauchemar et des larmes

Une impulsivité à mieux exploiter

L’Isérois, qui n’a jamais gagné de course individuelle sur le circuit principal (hors-Championnats du monde), se laisse facilement gagner par l’émotion. Au point de dissiper son énergie dans de l'énervement. Cela lui a valu une explication avec l’expérimenté Erik Lesser en début d’année à Oberhof, après une chute. Plus globalement, ce poncif se vérifie particulièrement chez lui : le sport de haut niveau se joue beaucoup dans la tête. Il espère que le contretemps que lui a imposé sa blessure estivale sera fondateur dans ce domaine.
"Je prends mon mal en patience, philosophait-il ainsi en octobre. Cela demande beaucoup de résilience, chose qui pouvait me faire défaut auparavant." Apprivoiser la persévérance sans perdre la flamme. Apprendre à se canaliser sans s’inhiber. Cela ressemble au défi permanent qui anime Jacquelin. S’il parvient à trouver le compromis parfait, il ne sera peut-être pas "un gars comme Martin Fourcade", mais assurément un biathlète d’exception. Plus encore qu’il ne l’est déjà.

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