Connaissez-vous le film Rasta Rockett ? Lui, oui. Mais c’est alors à peu près tout. Fin 2011, quand Jérémy Baillard est contacté pour intégrer un équipage de bobsleigh, il ignore le fonctionnement de ce sport. Deux ans et demi plus tard, c’est dans un bob à quatre que ce gaillard (1,87m, 110 kg) participe aux Jeux olympiques d’hiver 2014 à Sotchi. A la clef, une vingt-et-unième place, mais surtout des souvenirs impérissables et une sorte de revanche sur un destin qui paraissait tout tracé.
Jérémy Baillard était programmé pour faire les JO. Mais ceux d’été, pas d’hiver. "J’étais formaté pour ça", se remémore cet ancien grand espoir de l’athlétisme français, référence nationale en lancer du disque et lancer du poids dans les catégories de jeunes. "En tout, en individuel et par équipes, j’ai été une trentaine de fois champion de France, j’ai un record de France cadet qui est toujours sur les tablettes, j’ai trois sélections aux "Monde" (dans sa catégorie d’âge, NDLR)", énumère-t-il.
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Une maladie a entravé cette carrière partie sur d’excellentes bases. "J’ai eu une mononucléose, à 19/20 ans, explique Baillard. Le problème avec la mononucléose, et beaucoup de sportifs l’ont eue, c’est que l’on sait quand ça commence, mais pas quand ça s’arrête." Il met l’athlétisme en stand-by, au moins le temps de retrouver la plénitude de ses moyens. Mais quand sa santé s’améliore, il éprouve le besoin de tester un autre sport, dans lequel il aurait tout à prouver.
"Pas mal de monde me disait : ‘Pourquoi tu n’essaies pas le rugby ?’ J’avais le gabarit qui pouvait s’y prédisposer", raconte-t-il. C’est dans l’antichambre des professionnels, au sein du Stade Français et du Racing Metro 92, qu’il répète ses gammes, retrouvant le statut du débutant. "On regarde le rugby à la télé, on se dit : ‘Ouais, c’est facile’. Mais sur le terrain, quand on n’a jamais pratiqué, qui plus est à ce niveau, il faut tout intégrer (…) On a le physique, la force, mais pas forcément la technique", résume Baillard.
L’athlète ne parvient pas à se faire une place de choix dans l’univers du ballon ovale. Il arrive tout de même à évoluer en Fédérale 2, sans perdre de vue son premier amour. Mais il a été cassé dans son élan. "Tu vois ton disque qui part… mais pas comme avant", déplore-t-il, concernant ses quelques tentatives de retour sur le devant de la scène dans ce qui fut sa discipline de prédilection.

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"C’est peut-être un fake…"

Jusque-là, rien ne suggère un avenir dans le bob à Jérémy Baillard. Son premier flirt avec ce sport, teinté de méfiance, ne va pas tout chambouler. "En septembre 2011, Thibaut Godefroy, le pilote que j’ai eu aux JO, me contacte sur les réseaux sociaux, détaille-t-il. Son message tombe d’abord dans mes spams, puis je me dis : ‘Pour du bobsleigh ? C’est peut-être un fake…’" Résultat, celui qui cumulait alors athlé, rugby et licence STAPS ne donne pas suite, il "laisse couler."
C’est durant les fêtes de fin d’année, après avoir vu un reportage sur le groupe qui l’avait démarché, que Baillard renoue le contact. "On fait une tournée nord-américaine de cinq semaines, en janvier-février. Il nous manque deux pousseurs, qui sont blessés. Si tu veux venir avec nous, je t’apprends tout et tu nous files un coup de main", retente de le convaincre Godefroy. Cette fois, bingo, le prototype du pousseur adhère à ce nouveau projet : "Allez, je saute !"

Explosivité, coordination et vitesse précieuses

Jérémy Baillard a toutes les qualités requises pour le rôle. "Il faut beaucoup d’explosivité, de coordination et de vitesse, estime-t-il. L’athlétisme est d’ailleurs une bonne base, pour beaucoup de sports." Sa puissance est un point fort majeur. Son poids aussi. "Au départ, les managers et les pilotes prenaient beaucoup de lanceurs. Des gars dans mon profil, assez lourds, 100-110 kilos, qui soulèvent beaucoup de charges et envoient des watts pour les départs arrêtés", expose-t-il.
Mais la tendance évolue, selon lui : "Cela commence à changer. On recrute plus des sprinteurs de 80-90 kilos, qui font du spécifique ‘force’, mangent un peu plus, prennent du poids… et gardent leurs qualités de vitesse." Une prise de masse nécessaire, parce que le bobsleigh, ce n’est pas seulement les deux minutes passées à l’écran et l’effort intense du départ : "En bob à quatre, il faut ‘arracher’ une machine de 210-220 kilos (…) puis on passe notre temps à porter le bob. On est en constante manutention."
L’Étatsunienne Lauryn Williams, médaillée d’argent sur 100m aux JO 2004 à Athènes, en or en 2012 à Londres sur 4x100, a sauté le pas. A Sotchi, elle était de l’équipage US qui a pris la deuxième place de la compétition féminine de bob à deux. Elle illustre cet autre profil qui, dans le bob à quatre, est particulièrement efficace en dernière position. "Le quatrième est souvent celui qui court le plus vite : il a quatre, cinq, six… jusqu’à huit foulées de plus à faire", argumente Baillard.

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"Une des pistes les plus dangereuses du monde" pour débuter

Avoir ces atouts en magasins est une chose. Faut-il encore réussir à les exploiter. Ce qui commence par vaincre l’appréhension. L’ex-lanceur se replonge dans sa première compétition de bob : "Je n’avais jamais poussé un bobsleigh… je rencontre mes coéquipiers à l’aéroport. On s’envole pour Montréal, puis on prend la voiture jusqu’à Lake Placid, une des pistes les plus dangereuses du monde. C’est vrai qu’elle tabasse bien, cette piste-là."
"Ils te montrent des vidéos sur YouTube, avec pas mal de crashes pour te faire un peu peur : ‘C’est Lake Placide, là où tu descends demain…’. Tu regardes, tu vois les bobs qui se crashent et tu te dis : ‘Ah ouais... bon baptême du feu’", poursuit-il. L’appréciation met un peu de temps à venir : "Au début, les sensations sont très spéciales. Tu ne sens pas forcément la vitesse, tu te sens écrasé par la force centrifuge. Ce n’est pas la sensation la plus ‘kiffante’ du monde. Puis tu apprends et tu commences à trouver le côté performance et le côté plaisir, aussi."

"Un petit moment d’histoire"

L’efficacité vient suffisamment vite pour que le quatuor formé par Jérémy Baillard, Thibaut Godefroy, Vincent Ricard et Jérémie Boutherin prenne donc la direction de Sotchi en 2014, en tant que l’un des deux équipages français. "Il ne faut pas se mentir, j’aurais préféré faire les Jeux d’été", reconnaît Baillard, huit ans plus tard. Mais sa joie reste immense : "C’est le graal, ce que tout sportif veut réellement atteindre (…) En plus, nous, bobeurs, on avait les entraînements au début, et les compétitions à la fin. On a pu vivre les Jeux olympiques de A à Z."
"J’ai fêté mon anniversaire lors de la cérémonie d’ouverture (il a eu 24 ans le 4 février 2014, la cérémonie s'est tenue le 7 février, NDLR), cela a un petit goût particulier, ajoute-t-il pour l’anecdote. On croise des grosses stars des sports d’hiver, comme Martin Fourcade. L’équipe jamaïcaine de bobsleigh, aussi ! Cela fait écho à Rasta Rockett et penser à Calgary 1988. Un petit moment d’histoire." Une expérience immortalisée par un tatouage.

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Un tatouage pour honorer un pacte

"C’était le pacte, si un jour je faisais les Jeux : graver ça dans le cuir", sourit Baillard, qui a les anneaux olympiques tatoués sur le bras gauche. Avant d’ajouter : "Bon, tout le monde le fait…" Les JO, en revanche, tout le monde n’y a pas accès. Réussir à se frayer un chemin olympique en deux ans reste notable, même s’il relativise la portée de l’exploit : "Le vivier n’est pas très important, on doit être une dizaine ou une quinzaine de pousseurs à bon niveau en France. Au foot ou au rugby, ça se compte en milliers de personnes qui jouent leur chance, pour devenir un jour professionnel ou semi-professionnel."
Baillard a tenté de se qualifier pour les Jeux de Pékin, qui se tiendront du 4 au 20 février 2022. Mais il avait opéré un long break avec ce sport si singulier, et il n’en sera pas. Après l’accomplissement des Jeux 2014, il a pensé à sa pérennité financière et "en bobsleigh, on n’est pas pro en France, contrairement aux écuries allemandes ou canadiennes", souligne-t-il.
Si demain, je dois faire du sport avec mon petit, je peux
Sa pratique sportive principale est devenue le CrossFit : "Je n’ai pas les mêmes prétentions qu’en athlétisme ou en bobsleigh (…) mais j’y apprends beaucoup de choses sur moi." A bientôt 32 ans, Jérémy Baillard tient surtout à garder une bonne condition physique. "J’ai un enfant, je me dis : 'Si demain, je dois faire du sport avec mon petit, je peux'. Je ne suis pas sédentaire, dans mon canapé."
Conséquence de cet état d'esprit : il est plus affûté que jamais. "J’ai perdu du poids. Aux Jeux j’étais à 110 kilos, maintenant je suis à 95 kilos en moyenne. Je me sens bien mieux à 95 qu’à 110, précise-t-il. Je peux faire plus de choses, courir un semi-marathon… et dans la glace aussi, je me sens mieux." L’activité physique reste ainsi un fil rouge de sa vie. Un fil rouge qui lui a ouvert les portes des Jeux olympiques en empruntant une voie inattendue, et ce alors qu'il semblait sur l'autoroute de la gloire dans sa jeunesse.

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