Boxe - Interview de Francis Ngannou avant son combat contre Anthony Joshua : "Plus personne ne peut me sous-estimer"

Eurosport sur Google

Francis Ngannou va affronter Anthony Joshua en boxe anglaise le 8 mars en Arabie Saoudite. Après être passé du MMA au noble art et avoir tenu tête au champion du monde Tyson Fury en octobre dans un combat qu’il estime toujours avoir gagné, le Camerounais a l’occasion, face à une autre pointure mondiale, de montrer qu’il est un athlète hors-normes. Pour Eurosport, il s’est confié avant l’échéance.

Tyson Fury au tapis lors de son combat face à Francis Ngannou

Crédit: Getty Images

Depuis votre dernier combat contre Tyson Fury en octobre dernier, avez-vous l’impression d’avoir changé de dimension en tant qu’athlète ?
Francis Ngannou : Certainement. Je pense que ça m’a aidé à m’établir aux yeux des fans de boxe anglaise qui ne m'attendaient pas du tout, ou qui ne savaient pas à quoi s’attendre. C’est difficile d’intégrer une communauté comme ça, tu viens du MMA et tu dis que tu viens faire de la boxe sans commencer au bas de l’échelle, en visant directement le sommet. Alors que personne ne t’a jamais vu boxer, ni ne sait de quoi tu es capable. Il y a eu des réticences, mais je savais qu'ils allaient être surpris. Ce n’était pas comme si je venais de commencer les sports de combat, tel que prétendaient certains, ni comme si j’étais un novice de la boxe. J’avais l’expérience des sports de combat.
Avec plusieurs mois de recul, vous considérez toujours avoir gagné ce combat ?
F.N : Oui, certainement ! Je l’ai revu par séquences. Je considère aussi qu’il y a eu beaucoup d’injustices dans le combat. Par exemple, les coups de coude que j’ai pris. Ou la façon dont ça a été arbitré. Au moindre contact, l'arbitre devait faire le break (une séparation des deux boxeurs par l’arbitre, NDLR), sauf que quand Fury initiait le contact, il y avait une tolérance. J’ai trouvé que ce n’était pas très impartial.
C’était le combat le plus difficile de votre carrière ?
F.N : Non. Alors, en termes de préparation psychologique, oui. Je m'aventurerais quand même dans une zone inconnue, j’avais beaucoup de questions, c’était très pesant. Tu te demandes : ‘Est-ce que je vais pouvoir faire les rounds ?’ Je les faisais à l’entraînement, c’est beau, mais ça reste l’entraînement. ‘Est-ce que tu vas pouvoir être encore en forme après huit rounds, comment tu vas réagir à tel moment, est-ce que tu seras assez habile pour la boxe anglaise…’ C’était compliqué. Mais j’ai fait des combats difficiles avec plus de trois semaines de préparation sur une seule jambe (il s’est blessé aux ligaments croisés avant son combat contre Ciryl Gane, NDLR). Donc non, ce n’était pas le plus difficile.
Le résultat laisse une envie de revanche ?
F.N : Cette envie de revanche est là. Même si au fond je savais que cette situation de désavantage allait arriver, c’est bien parce que ça m’a préparé psychologiquement. J’y suis avant tout allé pour combattre, pour me prouver que je pouvais le faire, et que si jamais on en arrivait là (à un combat serré, NDLR) je n’avais aucune chance. Après, est-ce que je pensais que cela pouvait être aussi flagrant ? Non, mais ça me donne une envie de revanche, je me dis que si j’avais accentué plus telle chose ou travaillé plus telle chose… Il y a quand même cet arrière-goût amer.
picture

Tyson Fury face à Francis Ngannou, samedi 28 octobre 2023.

Crédit: Getty Images

Avez-vous l’impression d’avoir prouvé quelque chose ?
F.N : C’est sûr que j’ai prouvé quelque chose. Mais je suis également conscient que j’ai très peu d’expérience, voire pas du tout, dans les grands rendez-vous de boxe anglaise. Donc je pars toujours avec ce désavantage, il ne me suffit pas d’un combat pour exprimer que je suis un boxeur. Je prends au sérieux le fait que j’ai été novice.
Fury a également pris en compte le fait que vous étiez novice ?
F.N : Il m’a peut-être sous-estimé. Et ça, ça m’a donné un avantage. Mon prochain adversaire ne va pas me sous-estimer car j’ai exposé ce que je sais faire. Celui qui viendra prochainement viendra pour ne pas se faire ridiculiser, garder son honneur et sa fierté. Je suis conscient que j’ai désormais plus de pain sur la planche. L’effet surprise contre Tyson Fury n’existe plus, j’ai déjà grillé cette carte.
Beaucoup disent que vous avez pu rivaliser avec Fury car il s’est mal préparé, s’attendant à un combat facile. Qu’avez-vous à répondre ?
F.N : Je ne dirais pas qu’il m’a sous-estimé dans sa préparation mais qu’il ne savait pas à quoi s’attendre. L'avantage que j’avais c'est que je savais à quoi m'attendre, je savais qui était Fury et ce qu'il représentait. Lui avait affaire quasiment à un inconnu. Je savais boxer, mais à quelle échelle ? Il n’en avait aucune idée. Plus personne ne peut me sous-estimer, les prochains vont se préparer en conséquence.
picture

Tyson Fury face à Francis Ngannou

Crédit: Getty Images

Désormais, êtes-vous plus un boxeur ou un combattant de MMA ?
F.N : Je suis un combattant de la vie (sourire).
Avez-vous l’impression de faire partie de ces athlètes qui ont quelque chose en plus, ceux qui ont réussi à passer d’un sport à un autre avec le succès à la clé ?
F.N : Déjà, je pense que tous ceux qui sont partis d’un sport à un autre, ils ont réussi. L’audace et le courage de faire une telle chose sont à saluer. Le résultat peut ne pas suivre, mais ce n’est pas un échec. Sortir de sa zone de confort, embrasser l’inconnu, aller dans une zone où on est désavantagé, ce n’est pas toujours facile. Ce n’est pas tout le monde qui le fait. A partir du moment où on a eu ce courage, ce n’est pas le résultat qui annonce le succès ou l’échec. C’est comme ça que je vois les choses.
Et pour vous plus personnellement ?
F.N : Je fais partie de ceux qui osent, qui ont traversé, changé de sport.
Vous projetez-vous dans un sport complètement différent un jour ?
F.N : Je suis rêveur et j’aime les challenges mais je ne suis pas débile non plus. J’ai 37 ans, j’ai très peu d’années devant moi. Je n’ai plus le temps, une ressource très chère, je ne peux plus l’utiliser pour espérer quelque chose. Si on était dix ans plus tôt peut-être ! Ou alors peut-être après ma carrière… Mais là où j’en suis, ce serait difficile de commencer un sport, surtout à cet âge.
Le temps est donc votre seule limite ?
F.N : Je ne me fixe pas de limite. Mais le temps est un facteur à prendre en considération. J’ai encore quelques belles années devant moi et je compte quitter la scène avant que la scène ne me quitte. Quitter le sport avant que le sport ne me quitte.
picture

Francis Ngannou en conférence de presse

Crédit: Getty Images

On dirait qu'il y a chez vous la volonté d’arrêter au bon moment, avec un statut. Voire la peur d’arrêter trop tard.
F.N : Peut-être que j’en arriverai là parce que j’aurai toujours la passion. Même si le corps ne suivra plus, peut-être que j’aurai toujours l’envie de la compétition et que des petits jeunes pourront répondre à ce que je vais proposer. Mais je ne veux pas mener ma vie en étant accompagné de la peur, ni prendre des décisions en fonction de la peur. J’ai juste envie d’être satisfait de ma carrière et me dire ‘ok, je tire ma révérence’.
Comment se passe la préparation pour le combat contre Anthony Joshua ? Où en êtes-vous ?
F.N : Ça fait déjà un mois que je suis en camp d’entraînement et en Arabie Saoudite depuis trois semaines. Tout se passe bien, je resterai ici jusqu'au combat, je n’avais pas envie de me taper le décalage horaire avec les Etats-Unis. Je préférais venir ici, prendre la température et combattre.
Vous bénéficiez d’un vrai confort en Arabie Saoudite ? Vous avez tout ce qu’il vous faut pour vous entraîner ?
F.N : J’ai tout ce qu’il faut, sachant que j’ai emmené toute mon équipe. Comme la dernière fois (contre Tyson Fury) j’ai constitué mon équipe de part et d’autre. Je les ai regroupés ici.
Qui avez-vous autour de vous à Riyad ?
F.N : J’ai une équipe assez complète. J’ai Dewey Cooper (qui l’accompagne depuis ses années MMA), John M’bumba (double médaillé de bronze aux championnats du monde de boxe, rencontré au début de ses années MMA) que j’ai fait appeler encore. J’ai mon préparateur physique que j’ai fait venir des Etats-Unis (Tripp Hale, NDLR), mon kiné qui est un Anglais, mon équipe de contenus, ma team… j’ai une bonne petite équipe.
Et des sparrings partners ?
F.N : J’ai Guido Vianello (11-1), qui combat au Madison Square Garden donc il part cette semaine, mais c’est avec lui que j’ai commencé la préparation. J’ai aussi Jeremiah Milton (11-0) et Alexandre, un poids lourd qui est venu d’Ukraine. Ce sont mes trois sparrings partners.
Eric Nicksick, un de vos anciens entraîneurs de MMA qui était dans votre coin contre Fury, a dit que vous avez changé sa vie avec le montant que vous lui avez versé après le combat. C’est important pour vous d’être généreux envers ceux avec qui vous travaillez ?
F.N : D’abord, je ne veux pas rentrer dans des polémiques où je juge ce que donnent les autres combattants. Je suis dans un milieu où les combattants sont les plus abusés. On ne sait jamais ce qui se passe avec les autres combattants, je me mettrai toujours de leur côté, je connais les difficultés, à quel point ils sont victimes de vautours. Tout le monde les voit comme des vaches à lait. Après je pense que si tu travailles dans une certaine harmonie avec les gens… Il y a des gens dans mon équipe qui ne sont pas là pour leur talent mais peut-être plus pour l’énergie qu’ils apportent, leur personnalité que j’apprécie. Je valorise plus les personnes que leur talent. L'environnement qu’on crée autour de soi est très important, plus que le talent. Le combattant le plus entraîné au monde, s’il n’est pas dans un bon environnement, il fournit un résultat médiocre. Un combattant qui a fait une préparation médiocre dans un bon état d’esprit peut produire des résultats.
Quels sont vos axes de progression en boxe ? Après le combat contre Fury, vous aviez évoqué un travail pour un bras avant plus incisif…
F.N : Je dois travailler tous les aspects. Je ne vais pas faire croire que je suis un grand professionnel de la boxe et que je suis à l’aise. Tous les axes pour moi sont améliorables. Bras arrière, bras avant, le jeu de jambes, déplacement, précision des coups. Un jab plus impactant et rapide, un bras arrière plus précis… Il y a même l’endurance, je me dis qu’il faudrait qu’après 6 rounds je sois moins fatigué que la dernière fois.
Vous comptez arriver moins lourd à la pesée pour une meilleure endurance ?
F.N : Je pense que j’étais à un bon poids. J’étais à 120 kilos (pesée réalisée à 123kg, NDLR). Là je me suis pesé cette semaine à 121 kilos. C’est un peu mon poids de forme et j’ai fait exprès de ne pas perdre de poids car il faut que je garde de la puissance, je combats en poids lourd. Je peux avoir de l’endurance et du poids.
Êtes-vous un bien meilleur boxeur qu’en octobre dernier ?
F.N : Avec le temps, le mécanisme du corps s’adapte. Je sens déjà une légère différence sur mon mécanisme, ce qui est déjà une bonne chose mais pas suffisant. J’ai une grande marge de progression. Je suis meilleur c’est sûr, je serais bête si je n’avais rien appris de ça. J’ai acquis de l’expérience, j’ai vu ma marge de progression, travaillé sur mes lacunes…
A quel genre d'opposition vous attendez-vous contre Anthony Joshua ? Vous avez déjà évoqué un menton fragile chez lui…
F.N : Joshua a aussi un menton. Peut-être pas autant que Fury, mais dans les deux cas, je dois pouvoir atteindre son menton, c’est mon positionnement, c’est aussi simple que ça. Qu’il ait un bon menton ou pas, il faut aller le chercher.
picture

Anthony Joshua et Francis Ngannou

Crédit: Getty Images

Ce combat sera-t-il plus difficile que votre premier, face à un Joshua qui revient en forme et qui saura de quoi vous êtes capable ?
F.N : Je pense que tous les combats sont dangereux, surtout en boxe. Ça sera dangereux pour moi et pour lui. Si j’arrive à toucher sa mâchoire ça va être difficile pour lui. D’ailleurs, il ne viendra pas s’exposer. Et oui, il n’y aura pas l’effet de surprise. Et puis chaque combat dépend de l’adversaire. Ce n’est pas parce que je m’en suis bien sorti contre Fury que ce sera pareil contre Joshua, c’est un autre style. Ce n’est jamais pareil.
Vous avez parlé de danger. Qui est le plus en danger, Anthony Joshua ou vous ?
F.N : Nous sommes tous les deux en danger. Le sélectionneur de l’équipe nationale de football du Cameroun (Rigobert Song) a sorti cette formule : ‘Quand tu sais que tu es en danger tu es moins en danger, quand tu ne sais pas que tu es en danger tu es plus en danger’. Dans tous mes combats je suis en danger, je ne sous-estime pas l'adversaire. La seule fois où j’ai cru ne pas être en danger, c'est la première fois que j’ai affronté Stipe Miocic (en MMA, défaite par décision unanime), là j’étais en danger (rires).
Rejoignez Plus de 2M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité