Un vendredi sur deux, retrouvez dans Raging Boxe une page de la folle histoire du noble art. Dans ce troisième épisode, la tragédie du Madison Square Garden, le 24 mars 1962. Benny Paret meurt sous les coups d'Emile Griffith. La boxe faillit ne pas s'en relever.


Raging Boxe
"Je vais te tuer" : Monzon - Benvenuti, naissance d'un roi et chute d'une idole
23/04/2020 À 22:30

"Señora, señora, algo malo ha ocurrido !" Quand un voisin, paniqué, est venu frapper à la porte pour lui lancer cette phrase, Lucy n'a pas mis longtemps à comprendre. Oui, quelque chose de grave s'est passé. Le prévenant voisin a eu un sale pressentiment. Comme les 9 000 spectateurs du Madison Square Garden ou les millions de téléspectateurs américains. Mais pas Lucy Paret. Elle n'a jamais aimé la boxe. "Je n'ai jamais compris pourquoi des types pouvaient se taper dessus sans raison", dit-elle. Même mariée à un champion du monde, elle ne regarde pas ses combats.

Lucy n'a donc pas accompagné son Benny de mari à New York. Elle est restée à Miami, avec leur fils de deux ans. Pour ce combat-là encore moins que pour un autre. L'ancienne danseuse est enceinte de sept semaines. Le deuxième est en route. Une bonne excuse pour ne pas céder à Benny, qui lui avait demandé de venir avec lui.

C'est la troisième fois en un an que Benny "Kid" Paret va affronter Emile Griffith. Ce dernier a remporté le premier opus, le 1er avril 1961, à Miami, par K.O., pour devenir champion du monde des poids welters. Cinq mois plus tard, le Cubain a pris sa revanche et sa ceinture au Madison Square Garden de New York. Aux points. Une décision très controversée. Ils sont nombreux à penser que Griffith s'est fait arnaquer. Ce soir-là, Paret a peut-être reçu plus de coups que dans toute sa carrière. Ce 24 mars 1962, toujours au Garden, ce sera donc la belle entre les deux hommes.

Benny Paret et Emile Griffith en septembre 1961, avant la revanche.

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Benny Paret ne voulait pas combattre

Mais entretemps, le Kid est remonté sur le ring en décembre. Même pas deux mois et demi après l'éprouvante revanche contre Griffith. Une incursion chez les moyens, pour tenter de conquérir une couronne mondiale plus prestigieuse encore face au roi de la catégorie, Gene Fuller. A moins que ce ne soit autre chose.

Son manager, Manuel Alfaro, se fout de la santé de son boxeur. Ancien propriétaire de restaurants, il s'est lancé dans la boxe, à laquelle il n'entend pas grand-chose, parce qu'il a perçu chez Paret un potentiel tiroir-caisse. "Après Fuller et Girffith, tu te reposeras, Benny, promis". La défaite contre Griffith a contrarié les plans de Manny Alfaro. Alors, les cachets doivent tomber. Et vite.

Contre Gene Fuller, Benny Paret a pris une correction. Mis K.O. au 10e round à Las Vegas par l'homme qui avait dompté Sugar Ray Robinson, le Cubain a quitté le ring dans un triste état. Pour beaucoup, c'est de la folie de le voir remonter entre les cordes trois mois et demi plus tard.

La veille des retrouvailles avec Emile Griffith, Benny appelle Lucy. D'habitude, si près d'un grand combat, il reste mutique. Cette fois, il a besoin de s'épancher. Allongé depuis deux heures sur le lit de sa chambre d'hôtel dans le Bronx, il a un coup de blues. Et sa migraine ne le lâche pas. Des maux de tête épouvantables. "Je n'ai pas envie de combattre", finit-il par lâcher à sa femme. "Alors, déclare forfait !", répond-elle, presque comme une supplique. Mais un champion du monde ne renonce pas. Puis Alfaro ne permettrait jamais ça. Benny raccroche. Lucy Paret ne parlera plus jamais à son mari.

"Maricon, hey maricon"

Samedi 24 mars 1962. Le matin, à quelques heures du combat, a lieu la pesée. Ce n'est pas encore le cirque des années 70, quand Don King et Bob Arum les transformeront en show planétaire. Il n'y a là qu'une poignée de journalistes mais, pour les deux boxeurs, la pesée constitue bel et bien le round 0 de leur duel. C'est, déjà, une forme de confrontation où il convient de marquer son territoire et, si possible, de prendre un ascendant.

Benny Paret s'est placé derrière Emile Griffith. Tout contre lui. A l'oreille, il lui chuchote : "maricon, hey maricon." Maricon. Pédé en espagnol. Et il est parti d'un grand sourire. Visage fermé, dents serrés, Griffith encaisse plus difficilement qu'un uppercut. Si un boxeur blanc l'avait traité de sale nègre, il aurait été moins choqué. Mais maricon... S'il est devenu un pur new-yorkais, Griffith est né et a grandi aux Iles Vierges. Il comprend l'espagnol. Son premier réflexe a été de regarder autour de lui pour être sûr que personne, surtout pas un journaliste, n'avait entendu les mots de Paret. Puis il a voulu lui casser la gueule avant que son entraîneur, Gil Clancy, ne le retienne : "Garde ça pour ce soir, Emile." Conseil funestement prophétique.

Gil Clancy. Un des deux hommes à qui Emile Griffith doit tant. L'autre, c'est Howie Albert. Le second a présenté Griffith au premier. Albert est une légende de la boxe. Intronisé au Hall of Fame dans les années 80, il a travaillé comme entraîneur et comme cutman (l'homme qui, dans le coin, pendant la minute de repos, soigne les blessures, un rôle qu'il a révolutionné) avec près de soixante-dix boxeurs, dont Thomas Hearns. Parallèlement, dans les années 50, il est aussi le patron d'une usine de chapeaux sur la 39e rue dans Manhattan. Emile Griffith y entre comme manutentionnaire à l'âge de 16 ans.

Griffith, le corps d'un boxeur-né

Dans le documentaire Ring of Fire qui lui a été consacré en 2005, Griffith a raconté comment son destin avait basculé presque par hasard deux ans plus tard : "Un jour, il faisait très chaud dans l'usine, et j'ai demandé à Howie si je pouvais enlever mon t-shirt." Permission accordée.

Albert découvre alors un physique de boxeur-né. Il n'a jamais vu ça et pourtant, il en a vu. "Je ne pouvais pas y croire, témoigne-t-il. Sa largeur d'épaules, son torse, sa taille, je me suis dit : 'Ce gamin est fait pour monter sur le ring, si on en faisait un boxeur, il pourrait détruire tout le monde'. Mais il n'était pas ce genre de gars. Il n'avait rien d'un boxeur dans l'attitude." Griffith en a le corps, mais pas la mentalité. "Aux Iles Vierges, explique-t-il, je me battais quelquefois, quand j'avais besoin de le faire, mais je crois qu'au fond, je n'ai jamais eu l'âme d'un combattant."

Howie Albert décide d'emmener Emile voir Gil Clancy, un entraîneur à la réputation croissante, qui tient un gymnase sur la 28e. Impressionné lui aussi par le gabarit du jeune homme, Clancy veut le tester sur le ring. "Déshabille-toi et prépare-toi", lui dit-il. "Pourquoi je me déshabillerais ? je n'ai rien fait", répond Griffith. "Gamin, tu vas monter sur le ring et boxer."

Emile Griffith et Gil Clancy.

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Boxeur et homosexuel, presque un oxymore

Gil Clancy va polir ce diamant brut. Il lui apprend d'abord à bouger, à se déplacer comme un boxeur. Le reste ne sera que du peaufinage, tant la vitesse de bras et la puissance de son nouveau protégé sont sidérantes. Un an plus tard, Griffith remporte les Golden Gloves, symbole de prestige chez les amateurs. A 20 ans, il passe professionnel. Il en a 23 quand il devient champion du monde des welters en battant Benny Paret lors du premier volet de leur triptyque.

Le New-Yorkais d'adoption dénote dans ce milieu. Il travaille dans une chapellerie, aime la mode, porte des pantalons moulants. Il est aussi bisexuel. Il est un habitué des boîtes gays clandestines. Beaucoup se doutent, dans le petit monde de la boxe, qu'Emile aime les garçons. Benny Paret le savait-il ? Sans doute.

Griffith, lui, fait tout pour que cela ne se sache pas à grande échelle. Boxeur et homosexuel, presque un oxymore. Inconcevable dans ce milieu si machiste. Accessoirement (ou pas), l'homosexualité est alors considérée comme un vice, un péché, une maladie aux Etats-Unis. A l'exception de l'Illinois, c'est aussi un délit dans l'ensemble des Etats. Alors, quand Paret lui susurre ce "maricon" lors de la pesée, il voit rouge. Non qu'il ait honte de ce qu'il est. Mais il refuse qu'un autre s'attaque à sa vie privée et s'autorise à l'évoquer en public. Alors, c'est décidé. Paret devra payer.

Emile Griffith en 1962.

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Griffith tout près du K.O.

Ce troisième opus dans l'antre enfumée du Madison Square Garden tient ses promesses. Ces deux-là se ressemblent tout en se complétant. "Benny Kid Paret, comme Emile, était un boxeur avec de très bons fondamentaux, explique dans Ring of Fire Gil Clancy. Mais il n'avait pas son punch. En revanche, c'était un vrai dur, capable d'encaisser comme personne. 'Continue de me frapper, tes mains auront mal avant moi'." Griffith qui cogne, Paret qui encaisse.

Pendant cinq rounds, l'Américain domine les débats. Nettement. Mais à l'approche de la fin de la 6e reprise, le Kid épingle Griffith d'un long crochet gauche et l'expédie au sol. Dans les cordes, devant son coin, Emile se relève. Compté huit, il s'en sort bien. Tout aurait pu s'arrêter là. Il aurait perdu, Paret aurait conservé son titre et, cinquante-huit ans après, plus personne n'en parlerait. Cela aurait été mieux pour tout le monde. Même pour lui.

Le combat s'équilibre avant qu'Emile Griffith ne reprenne définitivement le dessus à partir du 10e round. Là, Paret subit une première salve de coups dont on se demande encore comment elle ne l'a pas terrassé pour de bon. Il encaisse. Comme toujours. Comme personne. Il sait qu'il ne gagnera pas ce combat. Ni même sans doute qu'il tiendra la distance des 15 rounds. Mais il continue, comme par défi. Comme pour dire : "Vas-y, frappe, je peux tout encaisser."

Emile Griffith face à Benny Paret lors de leur 3e combat.

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Norman Mailer : "Il est mort sur ses pieds"

Vient la 12e reprise. Paret s'accroche. Il ne peut guère plus proposer autre chose. Après s'être remis à distance, Griffith expédie une droite terrible. Cette fois, Benny peine à la digérer. Repoussé dans les cordes, bloqué dans un coin, il se trouve à la merci d'un orage d'une brutalité inouïe. Un déchaînement de violence qui fait froid dans le dos. En 10 secondes à peine, le Cubain reçoit vingt-trois coups, dont une ahurissante série de droites. Il n'a plus de garde. Il n'est plus qu'un punching-ball humain sur lequel Griffith cogne encore et encore, telle une enclume doublée d'une mitraillette. "Je ne voulais pas que l'arbitre m'arrête, avouera l'Américain. Je voulais lui faire payer ce qu'il m'avait dit."

Grand amateur de boxe, Norman Mailer est au Garden. Installé au bord du ring, rien ne lui échappe. Il voit tout. Il entend tout, aussi. Dans un texte sobrement intitulé La Mort de Benny Paret, l'auteur de Les Nus et les Morts a décrit le drame mieux que personne :

"Le bras gauche et la tête de Benny Paret s'emmêlèrent du mauvais côté de la corde supérieure. Griffith l'a frappé de dix-huit droites d'affilée, émettant un gémissement refoulé pendant qu'il attaquait, la main droite fouettant comme un piston qui perce le carter, ou comme une batte de baseball démolissant une citrouille. J'étais assis dans la deuxième rangée de ce coin. Ils n'étaient pas à dix pieds de moi et, comme tout le monde, j'étais hypnotisé. Je n'avais jamais vu un homme en frapper un autre aussi fort et tant de fois. Un regard de malheur apparut sur le visage de l'arbitre, comme si un spasme l'avait traversé, puis il sauta sur Griffith pour l'éloigner. C'était l'acte d'un homme courageux. Griffith était incontrôlable."

Quand l'arbitre met fin au massacre, Benny Paret est inconscient. C'est sur une proie inerte que Griffith a porté les derniers coups. Tous ont atteint leur cible. Il est "mort sur ses pieds", selon la formule tragique de Mailer devenue fameuse. L'écrivain poursuit :

"Une partie de sa mort nous est parvenue. On la sentait planer dans l'air. Il était toujours debout dans les cordes, pris au piège. Il a eu un petit demi-sourire de regret, comme s'il disait : 'Je ne savais pas que j'allais mourir tout de suite', puis, la tête penchée en arrière mais toujours debout, la mort est venue respirer autour de lui. Il a commencé à décéder. Ses membres sont descendus sous lui et il s'est affaissé lentement sur le sol. Il est descendu plus lentement que n'importe quel combattant ne l'avait jamais fait, il est descendu tel un grand navire qui se retourne et glisse seconde par seconde dans sa tombe."

Benny Paret agonise déjà sur le ring du Madison Square Garden alors que Ruby Goldstein retient Emile Griffith.

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"Il était là, encore en vie, mais il était clair qu'il ne sortirait pas de cet état"

Une scène surréaliste suit alors. Au milieu du ring, Emile Griffith est interviewé en direct sur ABC par Don Dunphy, le commentateur vedette de la chaine. Gil Clancy est à ses côtés. A trois mètres de là, on s'affaire autour du pauvre Benny Paret. Les médecins. Son clan. La panique se lit sur tous les visages. "Félicitations Emile, mais nous retenons tous notre souffle en attendant de voir comment Benny Kid Paret va", lance Dunphy. "Merci Don, je suis très fier d'être à nouveau champion du monde des poids welters et j'espère que Paret va bien. Mais ils ne me disent pas comment il va..." Juste après la fin du combat, Griffith a en effet voulu s'enquérir de l'état de sa victime, avant d'être écarté. Pendant son interview post-combat, il a l'œil inquiet et le regard en coin vers le coin.

Sur une civière, toujours inanimé, Paret finit par être évacué du ring avant d'être transporté aussitôt au Roosevelt Hospital. "Nous avions tous très peur", avoue Howie Albert, qui passera la nuit à l'hôpital avec Gil Clancy. Emile Griffith souhaite voir son adversaire mais il est violemment repoussé à l'entrée par les amis de Kid Paret.

Le dimanche matin, Lucy Paret se rend à New York par le premier avion avec Benny Junior. Le boxeur portoricain Jose Torres, champion du monde des mi-lourds et ami du Kid, ainsi que l'écrivain Pete Hamill, qui écrit des textes sur la boxe dans le New York Post, l'accompagnent. En entrant dans la chambre, Lucy est victime d'un malaise en voyant son mari inanimé et intubé. Les premiers jours, elle va se raccrocher à un œil qui bouge, une main qui réagit quand elle la touche.

"Il était là, encore en vie, mais il était clair qu'il ne sortirait pas de cet état, confie Hamill dans Ring of Fire. Sa femme y a cru, elle a parlé à Jose de la main de Benny qui avait tremblé, ou bougé, ou d'un battement de paupière. Mais il suffisait de voir les docteurs, même pas besoin de leur parler, juste à leur langage corporel, pour comprendre que ce n'était qu'une question de temps."

Benny Kid Paret sur son lit d'hôpital, sous les yeux de sa femme et de son manager.

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Fidel Castro voulait rapatrier le corps de Paret

Maxima Crespo, la mère de Benny, arrive de Cuba le 29 mars. En colère. Elle a appris à la radio cubaine que son fils était dans un état grave. Manny Alfaro a mis deux jours à l'appeler pour la prévenir. Il faut dire qu'il a d'autres préoccupations. Cette famille "hystérique, qui passe son temps à pleurer" n'est pas loin de l'emmerder et, s'il est triste pour Benny, qu'il aime "comme un fils", il sait aussi qu'il va devoir se trouver "un nouveau poulain", comme il le glisse à un journaliste du Post.

Huit jours après le drame du Garden, le 1er avril, l'hôpital Roosevelt publie un communiqué : "Benny Paret continue de se battre. Mais son état n'a pas évolué ces derniers jours. Il reste critique." Son cerveau a été durement touché. Dans l'après-midi du 2 avril, le coma du champion cubain s'est "approfondi", selon les médecins. Il décède officiellement dans la nuit du 2 au 3 avril, à 1h55 du matin. Sa dépouille est emmenée dans une Cadillac noire jusqu'à la maison de la sœur de Lucy Paret, dans le Bronx. Là, 17 000 personnes défilent en trois jours pour lui rendre un dernier hommage.

La Cadillac noire quitte le Roosevelt Hospital avec la dépouille de Benny Kid Paret.

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L'affaire n'est pas loin de devenir diplomatique. Les relations entre La Havane et Washington se tendent mois après mois. En ce printemps 1962, nous sommes entre l'affaire de la Baie des Cochons et la crise des missiles. Fidel Castro s'en mêle, réclame que Paret soit rapatrié à Cuba pour y être inhumé. "Je me fous de la boxe et je ne fais pas de politique. Seul mon fils m'intéresse", tonne Maxima Crespo pour couper court à toute récupération. Lucy Paret insiste pour que son mari soit enterré à New York, non à Cuba. Il repose dans un cimetière du Bronx.

Ruby Goldstein sur le gril

Après le chagrin, vient la colère. Qui a tué Benny Paret ? Les coups d'Emile Griffith sont bien sûr la cause directe de la catastrophe. Mais le côté pousse-au-crime de son manager Manuel Alfaro, sans cesse tourné vers le profit, l'a dangereusement exposé en multipliant les combats éprouvants en peu de temps. Les regards se tournent également vers l'arbitre. Si Norman Mailer évoquait le lendemain son "courage", beaucoup lui reprochent d'être intervenu bien trop tard.

Ruby Goldstein est pourtant une référence dans le milieu de la boxe. Ancien poids welter de très bon niveau dans les années 20 et 30, il a ensuite dirigé comme arbitre près d'une quarantaine de championnats du monde jusqu'à ce Griffith – Paret III. Ironiquement, jusqu'alors, il avait surtout été critiqué pour avoir stoppé deux championnats du monde... trop tôt, celui entre Sugar Ray Robinson et Randy Turpin en 1957 et, chez les lourds, le Patterson - Johannson au Yankee Stadium deux ans plus tard.

On l'accable donc à présent pour n'avoir pas agi avec assez de promptitude. Manuel Alfaro n'hésite d'ailleurs pas à lui coller la mort de Paret sur le dos : "J'ai perdu un champion à cause de la négligence d'un arbitre." Entendu par la Commission athlétique de l'Etat de New York, Ruby Goldstein sera blanchi. Mais il décide de tourner le dos aux rings. Il n'arbitrera plus jamais.

Ruby Goldstein, un arbitre au coeur de la controverse.

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Une croisade contre la boxe

Au-delà de Griffith, Alfaro ou Goldstein, c'est la boxe tout entière qui se retrouve sous le feu croisé des critiques venues de toutes parts. Le Vatican émet via Radio Vatican un communiqué pour condamner la boxe professionnelle, parce que les blessures font partie "de sa nature, de son but et de ses méthodes".

A New York, des associations s'unissent et engagent une action après la mort de Benny Paret pour demander que les boxeurs puissent être inculpés pour coups et blessures ou meurtre en cas de décès d'un adversaire. "La boxe, estiment-elles, est le sport le plus barbare et le plus sauvage depuis Néron, une résurgence des combats de gladiateurs."

Aux Etats-Unis, les politiques s'en mêlent. Et pas n'importe lesquels. Le gouverneur de l'Etat de New York, Nelson Rockefeller, ordonne une enquête. Son homologue californien, Pat Brown, parle d'un sport "brutal, sale et pourri".

L'ancien vice-président républicain Richard Nixon, candidat malheureux à la présidentielle de 1960, clame que la boxe doit "être nettoyée, d'une manière ou d'une autre". Quant à Max Turschen, élu à l'Assemblé de New York, il va se lancer dans une croisade pour faire interdire la boxe dans son Etat. En vain.

Hypocrisie

Si le retentissement est aussi important, c'est que le combat Griffith - Paret a été diffusé en direct à une heure de grande écoute, un samedi soir, sur une chaine nationale, au moment où la consommation télévisuelle explose aux Etats-Unis. La mort de Benny Paret, c'est celle qu'on voit, pas celle qu'on lit. C'est la mort dans le salon, en famille. Celle qui glace, celle qui choque. Celle d'un champion du monde au Madison Square Garden, aussi, pas d'un quidam dans un gymnase obscur.

Des voix vont tout de même s'élever pour dénoncer une "grande hypocrisie", selon les mots de Red Smith. Ce vétéran du journalisme pointe la "récupération macabre des politiciens, qui se moquent bien de la boxe ou du sport en général, mais profitent du cadavre encore chaud de Benny Paret pour faire leur beurre et, si possible, gagner quelques voix."

Smith rappelle au passage qu'en 1961, amateurs et professionnels compris, neuf boxeurs sont morts à travers le monde. Le football (US), dans le même temps, a provoqué 22 décès sur le seul sol américain. "Puis, conclut-il, pourquoi ne pas interdire les sports mécaniques, qui tuent bien plus que la boxe ?" La boxe se relèvera, comme elle se relèvera d'autres drames. Mais plus aucun combat ne sera diffusé avant 1970 sur une grande chaîne nationale gratuite aux Etats-Unis.

La peur de faire mal

Pour Emile Griffith, rien ne sera plus jamais comme avant. Alors que Paret était encore dans le coma à l'hôpital, lors d'une interview à la télé, on lui demande si ce combat aura un impact sur sa carrière : "Je ne sais pas encore. Pour l'instant, je prie, et j'espère que Benny va s'en sortir." Une fois son ancien rival mort, il plonge dans la dépression. Fait des cauchemars. Pendant des années, il recevra des menaces de mort. Howie Albert et Gil Clancy aussi. "Emile a très mal vécu la mort de Benny Paret. Nous nous sentions tous très mal. Gil n'a jamais arrêté de culpabiliser, moi non plus", explique Albert.

Quatre mois à peine après la tragédie du Madison Square Garden, Griffith remonte sur le ring pour sa première défense de titre, face à Ralph Dupas. Il s'impose aux points à l'issue des 15 rounds, mais ce combat lui confirme ce qu'il pressentait : sur le ring, il ne peut plus se comporter de la même façon.

Emile Griffith à l'entraînement sur le "speed bag"

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Un sentiment qui s'est matérialisé dans le 7e round : alors que Griffith a bloqué Dupas dans un coin, il recule brutalement de plusieurs mètres pour se replacer au centre. "Je ne pouvais pas me retrouver dans cette situation, expliquera-t-il. Je voyais Benny Paret. Je ne voyais que lui." "J'ai rendez-vous avec un meurtrier", dira Brian Curvis avant de le défier en 1964. Ces mots, il va les entendre souvent. "C'est Griffith, regarde, c'est le tueur !". Dans la rue, le métro, dans les vestiaires.

Mais Griffith n'a plus l'instinct du tueur, si tant est qu’il ne l’ait jamais eu. "Après Paret, avouera l'Américain des années après, j'ai toujours boxé en ayant peur de faire mal à mon adversaire. Je me suis retenu, souvent, de peur de blesser l'autre." Jusqu'à la fin de sa carrière en 1977, il disputera encore 80 combats après ce qu'il appelle "l'accident". Mais sur ses 56 victoires, seulement 12 K.O.

Le grand pardon

Emile Griffith connaîtra d'autres heures de gloire. Il deviendra champion du monde des poids moyens, livrera une autre trilogie mythique contre Nino Benvenuti, affrontera Hurricane Carter, Monzon, sera désigné à deux reprises "Boxeur de l'année". Il apprendra aussi à vivre avec un fantôme, puisqu'il ne pouvait s'en défaire. Surtout quand la mort resurgit dans une tragique ironie.

En 1979, Willie Classen est battu par Wilford Scypion, au Madison Square Garden. Classen meurt de ses blessures cinq jours plus tard. Ce soir-là, l'homme de coin de Scypion, son entraîneur, s'appelait Emile Griffith. Tous les micros se tendent vers lui : "Je suis terriblement désolé pour Willie, et je suis désolé pour Wilford aussi. C'est une tragédie, et un drame."

Emile Griffith est mort en 2013, à 75 ans. Il s'était marié, brièvement, au début des années 70 et a adopté un enfant. En 1992, à la sortie d'une boite gay, au petit matin, tabassé et laissé pour mort, il doit rester quatre mois à l'hôpital. Dans les dernières années de sa vie, il souffrait de démence pugilistique.

Le documentaire Ring of Fire s'achève sur une scène émouvante. Griffith rencontre pour la première fois Benny Paret Jr, âgé de deux ans à la mort de son père. "Je voulais vous dire qu'il n'y a aucune rancune de ma part", dit Benny Jr. Griffith tombe dans ses bras en pleurant et en le remerciant. L'un et l'autre expliquent avoir longtemps espéré ce moment. Ils voulaient se rencontrer. Lucy, elle, n'a pas pu. "Mais elle n'a pas de rancune non plus", assure le fils.

Cette mansuétude marquera et soulagera Emile Griffith, tout en l'interrogeant sur les notions de pardon et de haine. A ses yeux, quelque chose ne tournait pas rond : "J'ai tué un homme et la plupart des gens, même son propre fils, me pardonnent. Mais si j'aime un homme, pour beaucoup, je suis le diable."

Benny Paret Jr et Emile Griffith en 2005, à l'avant-première du documentaire "Ring of Fire".

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