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Le revanchard et l'ex-taulard : Foreman - Lyle, l'autre chef-d'œuvre de Big George

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Foreman - Lyle

Crédits Eurosport

ParLaurent Vergne
22/05/2020 à 12:13 | Mis à jour 22/05/2020 à 12:13
@LaurentVergne

RAGING BOXE – La victoire la plus célèbre de George Foreman reste sans aucun doute celle face à Joe Frazier, en 1973, pour devenir champion du monde des lourds. Mais après avoir été déchu de sa couronne par Mohamed Ali, le Texan a livré en 1976 contre Ron Lyle un duel d'une rare intensité. Un Ron Lyle qui revenait de bien plus loin que lui...

Alors que l'année 1976 s'avance doucement, le monde de la boxe, celui des poids lourds, notamment, se remet à peine de l'onde de choc provoquée par le troisième volet du triptyque entre Mohamed Ali et Joe Frazier. Le "Thrilla in Manilla", la belle entre les deux géants, fut remportée par Ali qui, pourtant, avoua avoir entraperçu la mort sur le ring. La brutalité de ce qui demeure toujours quarante-cinq ans plus tard le plus fameux combat de l'histoire des lourds, a sidéré. Personne n'imagine alors que, dans un registre différent, il ne faudra que trois mois et demi pour revivre un duel d'une violence et d'une intensité comparables.

Parce que ce n'était pas un championnat du monde, et parce que rien ne peut égaler la force de la rivalité Ali - Frazier, le combat du 24 janvier 1976 entre George Foreman et Ron Lyle n'occupe pas une place aussi enviable dans la mémoire collective. Il s'agit pourtant d'un monument. Un vrai, un grand. Cinq rounds vont suffire pour l'immortaliser. Elu "combat de l'année 1976", il reste également célèbre pour son invraisemblable 4e reprise, une des plus extraordinaires de tous les temps, toutes catégories confondues. Ring Magazine, référence en la matière, l'a ainsi désigné 6e plus grand round de l'histoire de la boxe.

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Foreman - Lyle, c'est d'abord une double histoire humaine, entre rédemption, revanche et reconstruction. Ce désir-là réunit les deux hommes. Leur puissance brute, leur force destructrice, établit un lien entre les deux boxeurs. Foreman et Lyle sont, dans la galaxie dorée des lourds des années 70, les deux plus formidables puncheurs de la catégorie. Pour le reste, tout sépare ces deux champions aux trajectoires personnelles diamétralement opposées.

Big George est le quasi alter ego de Frazier et Ali. Mais s'il a détruit le premier pour devenir champion du monde en 1973, en l'expédiant sept fois au tapis en deux rounds, sa défaite face au second lors du mythique "Rumble in the Jungle" à Kinshasa a brutalement stoppé son ascension. On le croyait parti pour dominer dix ans, il n'aura gardé ses ceintures que vingt-et-un mois et aura chuté dès sa deuxième défense de titre.

La mascarade de Toronto

Depuis le naufrage zaïrois, Foreman n'a plus combattu. Plus officiellement, en tout cas. Tout au long de l'année 1975, il s'est contenté de quelques exhibitions, dont le tristement fameux "Toronto Five", au mois d'avril. Dans l'Ontario, Big George enchaine cinq combats de trois rounds maximum chacun, face à cinq adversaires différents. Il les remporte tous, dont deux par K.O. Mais en dehors du respectable Boone Kirkman, bon boxeur que Foreman avait affronté et battu cinq ans plus tôt, certaines oppositions tournent à la mascarade, notamment face à Charles Polite, dont le bilan chez les professionnels en dit long : 16 victoires, 30 défaites.

Pire, au-delà de l'intérêt sportif contestable, cet évènement monté évidemment par Don King va encore égratigner l'image de l'ancien champion du monde. Mohamed Ali en personne est venu au bord du ring au Maple Leaf Gardens et il ne manque pas une occasion de charrier et de provoquer sa victime de Kinshasa. La foule hurle "Ali ! Ali" et George quitte le ring cinq fois vainqueur mais furax comme jamais. Comme, en prime, il s'est bastonné avec ses adversaires et certains de leurs hommes de coin dans les vestiaires et aux abords du ring, cette réunion aux frontières du grotesque n'a guère servi ses intérêts.

En réalité, George Foreman traverse une période de profonde dépression. Selon l'habituel précepte du "On lèche, on lâche, on lynche", il est passé de maître du monde courtisé à bon pour la casse. Personne n'avait envisagé son échec contre Ali et plus grand monde ne le croit capable de s'en relever. "Cette défaite m'a fait perdre la tête, a-t-il raconté dans son autobiographie. Je suis presque devenu fou, vraiment. Je ne parvenais pas à vivre avec ça, la façon dont j'avais été battu. J'étais humilié, brisé. Je pensais 'il aurait mieux valu que je meure sur ce ring.'"

Big George le parano

Le Texan passe son temps à s'apitoyer sur son sort. On le dit erratique, brutal et désagréable avec tout le monde, même ses proches. Il a des accès de paranoïa. Il en est convaincu, son propre clan a comploté contre lui lors du combat face à Ali. Un homme, surtout. Son entraîneur, Dick Sadler. Juste avant de monter sur le ring, George a bu une eau suspecte selon lui. "Elle avait un goût bizarre, comme un goût de médicament", expliquera-t-il. "C'était la même eau que d'habitude", plaidera Sadler. Mais pendant des années, Foreman restera persuadé que son coach avait pu être payé par Ali pour lui nuire.

George Foreman fait sa tête de (très) méchant.

Crédits Getty Images

Après Kinshasa, le champion déchu a fait le vide. Il a viré Sadler, mais aussi Archi Moore, son autre entraîneur, et à peu près tout ce que son coin comptait de forces vives. A l'automne 1975, une fois fixée la date du combat contre Ron Lyle, celui de son grand retour, Foreman s'attache les services de Gil Clancy, l'un des entraîneurs les plus respectés de la planète, qui a notamment travaillé avec... Ali et Frazier. Six mois plus tôt, lors de leur première prise de contact, l'affaire n'était pourtant pas gagnée, comme l'a confié Clancy en 2004 à The Sweet Science :

"Il m'a appelé et m'a dit qu'il voulait faire son comeback. J'avais entendu des rumeurs à son sujet. Comme quoi il pesait maintenant 150 kilos, des trucs dans le genre. Alors je lui ai dit : 'George, je vais te dire ce que je vais faire. Je vais venir te voir au Texas et t'observer. Si je te dis que tu devrais revenir, tu reviendras. Si je te dis que tu devrais prendre ta retraite pour de bon, tu te retires.' Il m'a dit "OK, je te rappelle demain.' Il ne m'a jamais rappelé. Il savait que je lui aurais probablement dit de ne pas revenir."

Ce n'est qu'en octobre, trois mois et demi avant d'affronter Ron Lyle, que George Foreman entame sa collaboration avec son nouvel entraîneur. Entre temps, il avait eu le temps d'amorcer sa remise en condition. Suffisant pour convaincre Clancy de s'occuper de lui. Il le remet d'aplomb, en dehors comme en dedans. Big George se resculpte, retrouve la ligne et son calme. Il en est convaincu, seule la reconquête du titre mondial apaisera sa douleur et effacera l'affront de Kinshasa.

George Foreman et Gil Clancy.

Crédits Getty Images

Sept ans en taule, sept heures sur le billard

L'homme qui va se dresser face à lui à Las Vegas revient de bien plus loin encore. Quand George décroche le titre olympique dans la catégorie reine à Mexico en 1968, Ron Lyle croupit en prison depuis maintenant six ans. Né en 1942 dans l'Ohio, il grandit à Denver. Fils d'un pasteur pentecôtiste, il est le 3e d'une famille de 19 enfants. Il sera le seul à connaitre des déboires avec la loi. Et pas qu'un peu. A l'adolescence, il passe neuf mois en maison de redressement pour avoir braqué... plusieurs stands de glace. Il a 20 ans quand une bagarre entre gangs dégénère. Lyle tire un coup de feu et blesse mortellement un homme. Il écope de 15 ans de prison.

Il aurait pu ne jamais sortir du Colorado State Peniteniary. Une bagarre, encore. Pas de coup de feu, mais de couteau. Dans le bide. Cette fois, il en est le destinataire. Lyle reste sept heures sur le billard. On lui retire une partie de l'intestin. Déclaré cliniquement mort à deux reprises durant l'opération, transfusé à de multiples reprises, il faut 15 litres de sang pour le sauver in extremis. Paradoxalement, cet évènement sordide et dramatique va incliner son destin dans le bon sens.

Clifford Mattax est le responsable des activités sportives au sein de la prison. Il a repéré depuis des mois ce grand gaillard de 1,91 mètre et 115 kilos lors des promenades dans la cour. Au rythme des matches improvisés (baseball, basket, football), il lui tape dans l'œil. Mais quand Mattax l'aborde pour lui proposer de tâter du ring de façon assidue, il ne reçoit comme réponse qu'un "va te faire foutre, connard. Je suis entré ici tout seul, j'en sortirai tout seul."

Heureusement, Cliff Mattax est du genre persévérant. Lorsque Ron Lyle, revenu d'entre les morts, se réveille à l'hôpital après son opération marathon, le premier visage qu'il aperçoit est celui de Mattax. "J'en ai eu les larmes aux yeux, a-t-il confié bien plus tard à ABC. Pour moi, Mattax était un blanc, avec un badge, un membre de cette institution. Je ne voulais rien avoir à faire avec lui. Mais en le voyant là, je me suis dit qu'il s'intéressait vraiment à moi, qu'il se souciait de moi."

Un peu à la manière d'un Cus d'Amato avec Tyson, même si les contextes diffèrent, Mattax va prendre Lyle sous son aile. Il le modèle comme boxeur. Son élève a tout à apprendre. Drôle de débutant, à 27 ans. Mais Ron Lyle dispose d'une arme fatale à sa disposition : son punch naturel. Sa force brute, digne d'un Liston ou bientôt d'un... Foreman, suffit à le rendre dangereux. Mattax se charge du reste.

Ron Lyle en 1971.

Crédits Getty Images

Quand Lyle fait tanguer Ali

La boxe a ramené Lyle à la vie, elle va bientôt lui ouvrir les portes de la prison. Fin 1969, après sept ans et demi de détention, il est libéré sur parole. Bill Daniels, responsable du programme de boxe "Denver Rocks" a entendu parler du potentiel du taulard. Alors il décide de l'intégrer à son équipe et lui offre un travail, indispensable à sa conditionnelle. Il sera soudeur le jour, et boxeur le reste du temps.

Après s'être fait la main durant dix-huit mois chez les amateurs, Ron Lyle dispute le 23 avril 1971 son premier combat professionnel. A plus de trente ans. Parce qu'il n'a plus de temps à perdre, Bill Daniels lui impose d'emblée des adversaires de renom. Pas de montée en puissance possible s'il veut atteindre son objectif : devenir champion du monde des poids lourds. Ambition risible, pour beaucoup.

Fin 1972, un an et demi après ses débuts chez les pros, Lyle compte 19 victoires en 19 combats et plus personne ne rigole. Dès son 5e combat, il s'est ainsi coltiné le Mexicain Manuel Ramos, qui avait fait tanguer Joe Frazier deux ans plus tôt. Il bat également Buster Mathis, champion du monde WBA en 1968 avant de tomber contre le même Frazier. L'ascension météorique de l'ex-taulard sidère le milieu. Le voilà N.5 dans le classement mondial. Bientôt prêt, espère-t-il, à obtenir une chance mondiale.

Elle vient au printemps 1975, contre Mohamed Ali. The Greatest vient de récupérer sa couronne en écœurant Foreman. Lyle, lui, a subi ses premiers revers, contre Jerry Quarry et Jimmy Young, mais ses victoires face à Oscar Bonavena, Jimmy Ellis ou Gregorio Peralta ont suffi à lui offrir l'opportunité de sa vie. Pendant 10 rounds, il bouscule Ali, mène aux points, avant de craquer dans la 11e reprise, où il est arrêté par l'arbitre. Mais il va rebondir, comme toujours. "Je suis tombé tellement bas tellement de fois dans ma vie que j'ai arrêté de compter, car je me suis toujours relevé", dit-il après son succès contre Earnie Cheavers en septembre 1975. Cette victoire sauve sa carrière et va lui permettre de défier Foreman.

"L'Elevator – Fight"

Le 24 janvier 1976, le Pavillon des Sports du Caesars Palace a fait le plein. Le mythique hôtel de Vegas n'est pas encore tout à fait ce temple de la boxe qu'il aspire à devenir et qu'il deviendra d'ailleurs et le Pavillon, ouvert un an plus tôt pour deux exhibitions de tennis impliquant Jimmy Connors, n'a rien de très sexy avec ses airs de hangar géant. Mais peu importe le flacon...

Foreman - Lyle sera ce qu'on appelle un "slugfest". Une baston, plus qu'un combat. 44 ans après, cette confrontation demeure une des plus mythiques de l'histoire des lourds et un de ses "slugfests" les plus fameux, seulement dépassé par le Dempsey - Firpo et ses 11 knockdowns en quatre minutes. Mais rarement on aura vu deux poids lourds aussi souvent au tapis que lors de ce Foreman - Lyle.

Le feu d'artifice débute dès la fin du 1er round. A 20 secondes du gong, une droite terrible de Ron Lyle plie les jambes de Foreman. L'ancien champion du monde chancelle, s'accroche et la fin de ces trois minutes initiales sonne comme une bouée de sauvetage pour lui. "Ron Lyle n'a jamais eu peur de personne. Il ignore le sens du mot peur", lâche Howard Cosell au micro d'ABC.

On se demande légitimement si George survivra au 2e round. Mais personne n'a idée de ce qui va suivre. "L'elevator fight", le combat-ascenseur, comme il sera bientôt baptisé tant les deux hommes ne vont cesser de monter, descendre, remonter, redescendre, ne fait que commencer.

Dans la 2e reprise, Big George reprend du poil de la bête. C'est au tour de Ron Lyle de se retrouver en difficulté. Acculé dans les cordes, il subit un premier orage et ne semble pas capable de s'en extraire. Survient alors un moment surréaliste que les deux acteurs ne vont pas relever : le gong résonne... une minute trop tôt. Ce 2e round aura duré deux minutes et non trois. Du jamais vu. Howard Cosell, à qui on ne la fait pas, note en revanche cette anomalie : "sur ma montre, ce round a à peine dépassé les deux minutes."

Reste que, même en cinq minutes, Foreman et Lyle ont déjà puisé dans leurs réserves et il ne fait guère de doutes que ce combat-là n'ira pas au bout des 12 rounds. Un homme tombera avant. Peut-être est-ce pour cela que les deux boxeurs éprouvent le besoin de souffler. Le 3e acte, étrangement neutre au regard du reste de l'affrontement, a tout du round, sinon d'observation (ni Foreman ni Lyle n'étaient intéressés par ce type de préliminaires), au moins de récupération. Il ne s'y passe pas grand-chose. Ce sera le calme avant une tempête comme rarement les poids lourds en ont connu.

George Foreman essayant d'acculer Ron Lyle dans les cordes.

Crédits Getty Images

Trois knock-down en un round

Ce 4e round a quelque chose d'unique. Brutal. Sauvage. Excitant. Trois minutes pour l'histoire.

27" : Nouvelle droite abrutissante de Lyle. Foreman vacille mais encaisse.

46" : Foreman au tapis. Encore une droite, suivie d'un crochet gauche et Big George s'effondre. Il se relève presque aussitôt. L'arbitre le compte 7, le temps de vérifier si son esprit demeure clair.

Howard Cosell, avec son accent inimitable, pressent la fin des haricots pour Foreman : "Souvenez-vous à quel point George Foreman semblait invincible. L'homme qui a détruit Joe Frazier au 2e round pour gagner le titre. L'homme qui a mis K.O. Ken Norton, l'homme assis à côté de moi, à Caracas au Venezuela, au 2e round. Que lui arrive-t-il ?"

1'40" : Comme si de rien n'était, ou comme réveillé par son knock-down, Foreman se jette sur l'homme du Colorado. Une droite sauvage, puis un crochet, du droit encore. Et c'est au tour de Lyle de tomber. Il met davantage de temps à se redresser que son adversaire un peu plus tôt dans ce round, mais il y parvient. La boucherie peut reprendre.

Pendant les 40 secondes suivantes, Lyle, dos contre les cordes et en apnée, encaisse une nouvelle pluie de pierres. Il paraît à bout. On le voit même poser son bras gauche sur la corde supérieure, ouvrant sa garde. Un, deux, trois, quatre crochets du gauche de Foreman. Terrible séquence. Puis, d'un seul coup, Lyle ressort de sa boîte. Un crochet gauche, là aussi, lui sert d'échappatoire pour revenir au centre du ring. Le public, debout, est en délire.

2'57'' : Foreman repart au tapis. Il a fini par craquer sous l'enchainement d'un crochet et d'un uppercut du droit, entre autres. Un dernier contre de Lyle vient à bout de lui. Cette fois, George semble complètement désarticulé lorsqu'il s'écroule. A moitié à genoux, à moitié penché, la gueule contre le sol. Selon le règlement, il ne peut être sauvé par le gong. Il doit donc se relever. Foreman pose ses poings sur le tapis pour s'appuyer dessus. Le revoilà à la verticale. Un miracle. Ou une leçon retenue.

Contre Ali, lorsqu'il s'était écroulé dans le 8e round, se retrouvant au sol pour la première fois de sa carrière, il avait "pris son temps", suivant les recommandations de son coin. Trop de temps. Cette fois, il s'est redressé à vitesse grand V : "Il n'était pas question de ne pas me relever, dira-t-il. Je me l'étais juré. Joe Louis est tombé parfois, et il s'est relevé, alors je peux le faire, voilà ce que je me disais. Ce knock down m'a mis en colère et m'a redonné de l'énergie. En me relevant aussi vite, j'ai payé ma dette de Kinshasa."

"Est-ce que c'est toi qui le veux le plus, George ?"

Pendant la minute de repos, Gil Clancy remobilise son poulain. "Tu as mal ? Oui, tu as mal. Et lui aussi a mal. Celui qui va gagner le combat est celui qui aura le plus de volonté maintenant." Puis il pointe son index vers Foreman : "est-ce que c'est toi qui le veux le plus, George ?" Il secoue la tête, autant pour répondre par l'affirmative à la question de son entraîneur que pour lui dire "ne me fais pas chier avec tes conneries." Après avoir ramassé ce qu'il a ramassé depuis le début, entend-on encore les conseils, quels qu'ils soient, d'où qu'ils émanent ?

Un quart de siècle plus tard, à l'heure de mettre des mots sur sa vie, Big George se remémorera cette folle soirée dans son livre : "Je pensais battre Lyle facilement. Et me voilà, à tomber, encore et encore. C'était très gênant. Je suis au Caesars Palace. Au bord du ring, il y a Bill Cosby, Sammy Davis Jr, Frank Sinatra. Tous ces gars sont là pour moi et je passe mon temps à tomber par terre..."

Le 5e round a démarré depuis quarante secondes quand un direct du gauche de Ron Lyle estourbit encore Foreman. Il est à deux doigts de flancher à nouveau mais parvient à garder l'équilibre. "Foreman est en grand danger, il cherche du regard Clancy", hurle Cosell.

Un peu plus tard, juste après la mi-round, le Texan chancelle encore après un uppercut. Puis un crochet droit le fait pencher. On ne sait pas comment Foreman tient debout, mais il tient. Il reste une minute dans ce round. Ron Lyle n'a pas achevé la bête. Il va le payer. Foreman sera le dernier à appuyer sur le bouton dans l'ascenseur.

Le dernier sursaut de l'homme à la culotte rouge sera le bon. Un crochet gauche en forme d'enclume incline le pauvre Ron Lyle, désormais avachi dans les cordes et cherchant son souffle. Sur le crochet de Foreman, son protège-dents a volé. L'ancien taulard se calfeutre comme il peut mais il est rincé. Et si Big George n'est guère plus vaillant, il a regroupé ses ultimes forces pour l'assaut final. Les coups pleuvent, répétés et violents. Lyle baisse la tête. Encore debout, mais déjà K.O. A 32 secondes de la fin du round, il finit par tomber, tête la première. Jamais bon signe. C'est le 4e knock-down en deux rounds. Le dernier. Dans un effort désespéré et mécanique, Lyle réussit à se remettre à genoux. Il n'ira pas plus haut.

Cette fois, c'est fini : Ron Lyle, mis K.O. par Foreman, ne se relèvera pas.

Crédits Getty Images

L'appel de Jésus

Il faut que tout le clan de Foreman, Clancy en tête, lui lève les bras. Lui n'en a plus la force. "Je n'abandonne jamais, clame-t-il au micro d'ABC sur le ring. Je préfèrerais mourir que d'abandonner. C'est le combat le plus dur de ma carrière. Mais je pense avoir montré beaucoup de détermination. J'ai prouvé à ceux qui en doutaient que j'avais un peu de cœur."

"1976 sera l'année George Foreman", avait-il prévenu en mode Alain Delon avant le combat contre Lyle. Il n'aura pas tort. Six mois plus tard, il s'imposera à nouveau contre Joe Frazier avant de signer deux autres victoires pour être élu boxeur de l'année. Il n'a encore que 27 ans et on le croit parti pour un retour au sommet. Bientôt, il sera à nouveau champion du monde, croit-on. Il le sera, oui. Mais pas bientôt.

En mars 1977, battu par Jimmy Young, Foreman a une révélation : l'appel de Jésus-Christ, dont il a eu une vision au moment de son K.O. fatal. Il quitte alors la boxe pour devenir pasteur. Jusqu'ici autocentré, il va désormais s'occuper des autres, notamment en ouvrant un centre d'aide pour les jeunes à Houston. Ce n'est qu'en 1993, au terme d'un comeback aussi improbable que réussi, que Big George retrouvera ses ceintures mondiales, à 46 ans.

Sur les rings, George Foreman a tout connu. Pendant un quart de siècle. Mais plus que ses joutes avec Frazier, Ali, Norton ou, plus tard, Holyfield et Moorer, il n'en a jamais démordu : "ce combat contre Lyle, c'est ce que j'ai vécu de plus dur et de plus grand sur un ring. Je n'oublierai jamais cette soirée au Caesars Palace." Peut-être parce qu'elle ne ressemble à aucune autre.

George Foreman en 1976 lors de son combat contre Ron Lyle.

Crédits Getty Images

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