Vitali Klitschko, icône de la boxe devenue symbole de la résistance ukrainienne contre l’invasion russe

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GUERRE UKRAINE - RUSSIE - Vitali et Wladimir Klitschko ont été champions du monde de boxe chez les lourds. Le cadet vient de rejoindre son frère, maire de Kiev depuis 2014, sur la ligne de front. Leur vie est à l’image de l’histoire de l’éclatement de l’ancien bloc soviétique. Devenu homme politique avec succès, Vitali, 50 ans, est un des hommes forts de ce conflit côté ukrainien.

Vitali Klitschko

Crédit: Getty Images

"Il n’a pas la mentalité d’un champion. Je n’arrive pas à croire ce que je viens de voir !". Ce 1er avril 2000, Larry Merchant a beau être une voix très connue et respectée de la boxe outre-Atlantique, il aurait mieux fait de se mordre la langue. Blessé à l’épaule en début de combat, Vitali Klitschko renonce à disputer la fin de sa troisième défense de la ceinture WBO des lourds contre Chris Byrd. L’Ukrainien jette l’éponge à l’annonce du 10e round alors qu’il est donné largement vainqueur par les trois juges (88-83, 88-83, 89-82). Un renoncement qui lui portera toujours préjudice aux États-Unis, tout comme à son frère, alors Wladimir a régné sur la catégorie reine pendant 9 ans et 7 mois consécutivement, surpassé seulement par la légende absolue Joe "The Brown Bomber" Louis (11 ans et 8 mois).
"Once a quitter, always a quitter" : cet adage pugilistique affirme qu’une fois qu’on a abandonné un combat, on ne peut plus retrouver en soi le courage nécessaire pour se faire aussi mal. Contrairement à ce qu’affirmait le meilleur pote de Floyd Mayweather Jr (insulté par "Money" après un KO des plus litigieux contre Víctor Ortíz en 2011, il réplique : "Si j’avais eu 50 ans de moins, je t’aurais botté le cul !"), Vitali Volodymyrovytch Klitschko est redevenu champion du monde et s’est aussi remis d’une défaite par KO contre le grand Lennox Lewis en 2003 alors qu’il avait été prévenu 12 jours avant. Au-delà de sa carrière de boxeur, l’aîné de la fratrie est devenu un soldat, au sens premier du terme, au côté de son cadet Wladimir. Pas un planqué entre quatre murs. Pas un agent du cagibi.
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Lennox Lewis, Vitali Klitschko

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Un père victime collatérale de Tchernobyl

L’histoire personnelle des Klitschko épouse l’histoire tragique du bloc de l’Est et de la défunte URSS. Vitali "Dr Ironfist" est né au Kirghizistan, Wladimir "Dr Steelhammer" au Kazakhstan. Leur père, Vladimir Rodionovitch Klitschko, était un général dans la force aérienne soviétique, un temps attaché militaire en Allemagne de l’Est et qui a participé au nettoyage de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986. Victime collatérale de l’explosion du réacteur numéro 4, il décède d’un cancer des ganglions lymphatiques en 2011, à 64 ans.
"Dès le début, le gouvernement a tenté de camoufler la vérité et de minimiser la situation, expliquait le paternel dans le documentaire "Klitschko" sorti en 2011. On nous a donné l'impression que ce n'était pas si grave. Ceux qui ont pu quitter Kiev en ont profité, mais si tu es un soldat, tu dois remplir tes devoirs". Des propos qui, dans le contexte actuel, revêtent une résonnance symbolique éloquente, à l’heure où, en plus des Klitschko, Vasyl Lomachenko (34 ans), double champion olympique en 2008 et 2012 et ancien champion du monde des plumes, super-plumes et légers, a rejoint le front.
Les frères Klitschko sont Ukrainiens mais ils n’ont combattu avec des gants qu’une seule fois chacun à Kiev, le même jour : le 5 décembre 1998. En ce qui concerne Vitali, cela a duré très exactement… 1 minute et 49 secondes contre Francesco Spinelli pour le titre européen. En revanche, la troisième défense de la ceinture WBC de Wladimir a correspondu avec sa première défaite, contre l’Américain Ross Purity (KO 11) qui sera vaincu trois ans plus tard par Vitali.
Ils se sont installés à Hambourg en 1996, après des Jeux olympiques aux saveurs contrastées. Car si Wladimir a remporté l’or chez les super-lourds à Atlanta, c’est en raison de l’exclusion de Vitali à la suite d’un contrôle positif à la nandrolone, un stéroïde anabolisant. Selon ses explications, c’était une prescription médicale pour soigner une blessure à la jambe après un combat de kick-boxing, son premier sport où il a conquis notamment 4 titres mondiaux chez les professionnels.
C’est dans la ville libre et hanséatique qu’ils ont construit leur hégémonie chez les lourds avec la société de promotion Universum jusqu’en 2004, avec K2 Promotions, leur propre société, par la suite. Sur leur site, figurent la Norvégienne Cecilia Braekhus considérée comme la meilleure boxeuse toutes catégories confondues, Gennady Golovkin, ainsi que leur compatriote Oleksandr Usyk, tombeur d’Anthony Joshua en septembre dernier. Certes, la concurrence était nettement moins relevée qu’aujourd’hui et leur popularité aux États-Unis n’a guère été flamboyante, mais ils ont été les premiers à remplir régulièrement des stades entiers. Durant leur règne, jamais le titre ne sera unifié après une promesse faite à leur mère de ne jamais s’affronter.

Vitali, champion du monde et conseiller du président

C’était il y a près de 10 ans. Le 8 septembre 2012, Vitali Klitschko expédie en 4 reprises l’invaincu Mahmoud Charr pour conserver sa ceinture mondiale WBC des lourds. Le lieu de ce combat peut aujourd’hui prêter à sourire : le stade olympique de Moscou. Drôle d’endroit pour le dernier de la carrière de Dr Ironfist ! Initialement, cette ultime défense de titre, la neuvième, devait se tenir au stade olympique de Kiev mais les conditions techniques n’avaient pu être réunies. Ironie de l’histoire, bis : Natalia, l’épouse de l’aîné des Klitschko, a chanté "The Power of Love" de Jennifer Rush avant l’affrontement. Ce soir-là, son frère cadet Wladimir, détenteur des trois autres ceintures majeures (IBF, WBO, WBA, sans omettre l’honorifique Ring Magazine) est dans son coin. Lui aussi combattra dans cette enceinte, en octobre 2013, contre Alexandr Povetkin.
L’histoire de Vitali avec la politique remonte bien avant ce dernier combat à quelques encablures du Kremlin. Avant même la fondation du Bloc Vitali Klitschko en décembre 2005. Lors d’un Championnat du monde disputé en décembre 2004 au Mandala Bay de Las Vegas, Jim McDonnell, l’entraîneur du challenger Danny Williams qui venait de battre Mike Tyson par KO, avait ironisé sur le fait que "Klitschko est déjà en train de faire son discours d’après combat, à parler des problèmes politiques en Ukraine". Ce qui n’a manifestement pas empêché son protégé de tâter du tapis à 4 reprises avant d’être arrêté au 8e round.
Au même moment, Kiev est l’épicentre de la Révolution orange. Un demi-million de manifestants se réunit pour protester contre les résultats des élections présidentielles remportées par Viktor Ianoukovytch. Dans son ombre : l’oligarque du Donbass Rinat Akhmetov, réputé pour être l’homme le plus riche d’Ukraine (accessoirement, il est le propriétaire du Shakhtar Donetsk), ainsi que Vladimir Poutine qui ne le tient pourtant pas en très haute estime. Pas un hasard s’il s’est fait débusquer dans les Panama Papers en 2016 et les Pandora Papers en 2021…
Après l’invalidation du scrutin par la cour suprême, c’est Victor Iouchtchenko (qui aurait bénéficié d’un financement direct et indirect via des fondations de la part de l’administration Bush Jr à hauteur de 65 millions de dollars) qui devient président. Vitali Klitschko devient un des conseillers de l’homme qui a été empoisonné à la dioxine, vraisemblablement par les services secrets ukrainiens, quelques semaines avant les élections. Le poids lourd prépare son ascension politique.
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Ioulia Tymochenko, Viktor Iouchtchenko et les frères Klitschko en 2004

Crédit: Getty Images

Coup de poing politique

"Il y a un dicton que j'aime beaucoup : si tu veux qu'une chose soit bien faite, fais-la toi-même". En 2018, dans les colonnes du Guardian, l’aîné des Klitschko exprimait les raisons de son engagement depuis de nombreuses années.
A la tête de la coalition Pora (organisation civique de la jeunesse qui signifie "il est temps") - Parti des réformes et de l’ordre (parti libéral de droite et pro-Européen), il termine deuxième à l’élection municipale. Ce n’est que partie remise. Désormais à la tête d’UDAR (acronyme qui se traduit par "coup de poing"), fondé en 2010, il est élu député en 2012. "En sport, les règles sont clairement édictées et leur violation provoque la disqualification, expliquait-il déjà dans les colonnes du Monde en juin 2013. La politique ukrainienne, elle, ressemble à une bagarre sans règles. Hélas, ce qui compte, c’est le poste que tu occupes, combien tu as d’argent. Par ces temps de crise, l’Ukraine est le seul pays où le nombre d’oligarques a été multiplié par deux. Cela montre la monopolisation de l’économie".
En novembre 2013, il est une figure de proue d’Euromaïdan (Maïdan Nézalejnosti est la place de l’indépendance à Kiev), nouveau mouvement de protestation populaire contre Viktor Ianoukovitch, élu en février 2010. "C'est à lui que la foule réserve ses vivats les plus chaleureux, y compris les nationalistes ukrainiens, composante importante du mouvement, écrit à l’époque Benoît Viktine, correspondant permanent à Moscou pour Le Monde. Ce traitement bienveillant tranche avec celui réservé au président, Viktor Ianoukovitch (…) Sans doute parce que Vitali Klitschko vient d'un autre monde, dans lequel les vieilles rancœurs entre Est russophone et Ouest ukrainophone n'ont pas place".
C’est l’une des forces de l’homme aux "mains à planter des haies sans outils", pour reprendre le mot de Piotr Smolar dans un article du Monde datant de juillet 2013. Là où Ioula Timochenko, ancienne Premier Ministre d’Iouchtchenko surnommée "la princesse du gaz" et condamnée pour abus de pouvoir de manière complexe et opaque en 2011, a perdu de l’influence auprès de ses partisans alors qu’elle aurait pu accéder à la présidence, Vitali Klitschko, lui, a voulu dépasser les dissensions à l’intérieur du pays.
ll a ainsi milité à la fois pour un rapprochement avec l’Union Européenne via le partenariat oriental qui a pour objectif de renforcer l’association politique et l’intégration économique de 5 anciennes républiques soviétiques (Ukraine, Arménie, Moldavie, Géorgie et Azerbaïdjan) tout en appelant à entretenir des relations cordiales avec le voisin russe. Un équilibre historiquement difficile à tenir puisque l’Ukraine, pays agricole, a été affamée par le régime bolchévique en 1933. L’Holodomor (littéralement, la famine) a fait entre 4 et 6 millions de morts et reste un traumatisme dans la mémoire populaire. Cela explique, au moins pour partie, cette volonté de se tourner vers l’UE et l’OTAN.
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Svitolina : "J'essaie de faire de mon mieux pour attirer l'attention sur l'Ukraine"

Video credit: Eurosport

La mairie de Kiev à défaut de la présidence

La suite des événements a donc eu raison de ses velléités avec le pays de Vladimir Poutine. Alors que la révolution orange n’avait compté d’un seul mort par crise cardiaque, les affrontements du 18 au 21 février 2014 font au moins 120 morts et près de 2000 blessés et s’achèvent sur la fuite du président pro-russe. Une des conséquences a été l’annexion de la Crimée par la Russie via un referendum non reconnu par l’Ukraine et la guerre séparatiste du Donbass qui, avant la dernière offensive russe de la semaine dernière, a provoqué plus de 10 000 morts et le déplacement de 2 millions de civils.
Un mépris total pour les traités internationaux en vigueur qu’a rappelé ce mardi Alain Guillemoles, ancien correspondant au quotidien La Croix, au micro d’Affaires Sensibles sur France Inter : "La Russie avait promis de préserver l’intégrité territoriale de l’Ukraine après l’indépendance en 1991, L’Ukraine avait hérité des armes nucléaires de l’URSS. (…) Le pays a accepté en 1994 de les rendre en échange de garanties de sécurité. La Russie avait promis le respect des frontières. Or cette promesse a été violée en 2014 avec l’annexion de la Crimée et cela n’a pas suffi à l’appétit de Vladimir Poutine qui veut une Ukraine dans l’orbite de la Russie".
Figure populaire en Ukraine (n’oublions pas que son combat contre Lennox Lewis, pourtant disputé au Staples Center de Los Angeles, a été suivi en direct par plus de 10 millions d’Ukrainiens, soit un quart du pays), Vitali Klitschko est devenue l’un des principaux visages de l’opposition et envisage de se présenter à la magistrature suprême. Malin, Viktor Ianoukovitch dégaine une loi-kryptonite : interdiction de se présenter à la présidentielle pour toute personne n’ayant pas vécu les 10 années précédentes en Ukraine. Finalement, Dr Ironfist se désiste en faveur de Petro Porochenko et brigue la mairie de la capitale.
Élu maire lors de l’élection extraordinaire de mai 2014, il est réélu en novembre 2015 avec plus de 64% des voix, malgré les doutes nés de sa gestion politique de la fin d’Euromaïdan, les soupçons de dilettantisme et d’accointance avec des oligarques, à commencer par Sergueï Lavotchkine, chef de l’administration Ianoukovytch. "Il est plus facile d'être champion du monde des poids lourds que maire, déclarait-il au Guardian en 2018. En politique, il n'y a pas de règles. On vous frappe dans le dos, sous la ceinture. C'est très dur. Et vous êtes responsable 24/7. La transparence est notre principal objectif et notre principale arme contre la corruption".
Entre temps, UDAR a fusionné avec le "le Bloc Petro Porochenko - Solidarité", alliance qui périclite en 2019 après la déroute du président sortant, deuxième à l’issue du premier tour avant d’être humilié par l’acteur Volodymyr Zelensky, vainqueur par KO avec 73,2% des suffrages.
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"Défendons Kiev ensemble !" : Une publicité appelle les Ukrainiens à rejoindre la défense territoriale pour défendre Kiev face à une potentielle invasion russe, le 3 février 2022, 21 jours avant le début de la guerre entre l'Ukraine et la Russie

Crédit: Getty Images

Deux frères sur la ligne de front

Réélu maire de Kiev in extremis en octobre 2020 avec 50,51% des suffrages, Dr Ironfist est de nouveau sur le devant de la scène. Alors que début février, 44% des Ukrainiens ne croyaient pas à une intervention russe, Vitali Klitschko prévenait : "Nous devons être préparés au pire. Nous espérons qu'il ne se réalisera pas, mais si des agresseurs viennent dans notre pays, nous n'aurons pas d'autre choix, nous devons défendre notre ville, notre pays, notre avenir".
Il fustigeait également le comportement de l’Allemagne, pays d’adoption de la fratrie, coupable selon lui et de nombreux Ukrainiens de l’envoi de 5000 casques militaires et d’un hôpital de campagne : "5000 casques, c'est une blague absolue. Qu'est-ce que l'Allemagne va envoyer ensuite en soutien ? Des oreillers ?". Évidemment, son frère Wladimir était à ses côtés : "C'est l'amour de ma ville, de chez moi, de ma famille, de mes voisins, de ma fille (Kaya, qu’il a eu avec l’actrice Hayden Panettiere en 2014), qui m'amène ici aujourd'hui, à prendre cette initiative pour la défense de notre territoire".
Depuis, ils sont, avec le président Volodymyr Zelensky (épinglé comme Viktor Ianoukovytch dans les Pandora Papers), des symboles de la résistance ukrainienne face à l’envahisseur et n’entendent pas renoncer à la défense de la capitale. "Je défendrai Kiev, les armes à la main, a martelé Vitali Klitschko. Je m’entraîne tout le temps, je fais des formations en tant qu’ancien officier et chef de la défense territoriale. Je n’ai pas perdu mes acquis, je me perfectionne tout le temps. Je sais tirer avec presque toutes les armes. Tout agresseur doit le savoir : ce ne sera pas une balade, cela va lui coûter cher, nous ne nous rendrons pas".
Dans une interview accordée à Francesca Ebel pour Associated Press le 28 février, il a évoqué l’organisation de la guérilla urbaine à Kiev : "Pour être honnête, nous ne contrôlons pas la situation à 100%. Nous avons bâti ce système territorial de défense en très peu de temps, mais ce sont des patriotes. Maintenant, le plus important est de défendre notre pays. Les Ukrainiens sont fiers d’être indépendants". Avec de nombreux axes détenus par l’armée russe, Kiev est en état de siège et cela laisse présager une catastrophe humanitaire sans précédent. Après avoir représenté leur pays dans le ring, les frères Klitschko doivent désormais le faire armes à la main. Avec la même détermination que lorsqu’ils dominaient la catégorie reine.
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Vitali et Wladimir Klitschko à Kiev en février 2022

Crédit: Getty Images

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