Tout au long de la semaine, nous vous proposons un dossier sur la santé mentale du peloton : affres de la dépression, stress, témoignages et moyens de remédier à ce cercle vicieux.

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À 20 ans, l'avenir d'Émilien Viennet devait s'inscrire dans les pelotons professionnels. Ses années de formation au sein du réputé CC Étupes lui avaient ouvert les portes du monde professionnel, avec un stage suivi d'un contrat de deux ans avec l'équipe FDJ (qui n'avait pas encore reçu le soutien du sponsor Groupama). Mais l'expérience est un échec : touché par une dépression, le Franc-Comtois dispute seulement quatre courses professionnelles et se retire à l'issue de la saison 2014. Désormais âgé de 28 ans, il revient sur ses difficultés dans le peloton et, fort de son expérience, envisage un retour.

Que faîtes-vous aujourd'hui, six ans après avoir quitté la FDJ ?

Émilien VIENNET : Je suis gérant d'un restaurant, à Besançon. Quand j'ai arrêté le vélo, je n'ai pas voulu rester à ne rien faire. J'avais sacrifié une bonne partie de mes études pour le vélo. Avec le recul, on peut refaire le monde, et je me dis que j'ai peut-être fait une première erreur à ce moment-là. Une fois le vélo arrêté, je me suis retrouvé avec peu de bagage et de diplômes. Donc je me suis dit qu’il fallait que je travaille. J’ai postulé dans le restaurant de mon amie, je ne la connaissais pas et c’est là qu’on s’est rencontré. Si on n'a pas peur de se faire mal, on s'en sort et on fait de belles choses dans ce métier.

Qu'est-ce que vous vous êtes dit au moment d'arrêter votre carrière ?

E.V. : Je pense qu’il y avait une forme de lassitude. En catégories jeunes, je me suis vite retrouvé à un niveau national et international, ce qui demande déjà une pratique rigoureuse qui prend une bonne partie de notre vie. Donc il y avait une forme de lassitude. Et mon passage chez les pros a été un échec. J’avais tendance à être radical : ça ne va pas, on change ! Sauf que c’est un peu plus compliqué que ça. Dans la vie, il faut accepter les échecs.

Emilien Viennet en 2009.

Crédit: Getty Images

Moi, je suis arrivé là, un gamin. Je n'étais pas prêt du tout. Je n'étais pas préparé

Vous aviez besoin de rompre avec ce milieu ?

E.V. : Moi, le vélo, ça n'a jamais été toute ma vie. Ce que j'aime avant tout, c’est la compétition. J'aurais très bien pu, si le hasard des choses n'avait pas fait que je me retrouve sur un vélo, faire de la course à pied ou un autre sport d’endurance. J'ai côtoyé des coureurs pour qui c'est toute leur vie, et la fin de carrière est un effondrement. Je ne l'ai pas ressenti comme ça. Je me suis dit : ça n'a pas marché, je suis face à un échec, je tourne la page et voilà. Et le meilleur moyen de tourner la page, c'est de faire autre chose. Après, j'ai toujours continué à faire du sport. Et pendant le confinement, j'ai vécu avec un rythme de sportif pro : j'ai fait du vélo en intérieur, je me suis reposé, j'ai eu le temps de cuisiner... J'ai retrouvé des sensations et des habitudes qui me plaisent. Je suis bien plus fort mentalement et tout aussi fort physiquement, donc je me dis : pourquoi pas reprendre ?

Vous êtes stagiaire à l'été 2012, vous passez pro dans la foulée... À quel moment est-ce que ça a coincé ?

E.V. : Le passage professionnel était un Graal. On s'est déjà donné du mal, on pense qu'on a accompli une grande partie du chemin. Et on découvre que c'est juste étape, c'est le début et on bascule dans un nouveau milieu. Ça devient un autre sport. On se retrouve dans une entreprise, il y a de l'argent en jeu et beaucoup plus de rivalité. Chez les jeunes, on court avec des gars qui ont le même âge. Là, il n’y a plus de catégories, on peut se retrouver face à des papas. Moi, je suis arrivé là, un gamin. Je n'étais pas prêt du tout. Je n'étais pas préparé.

Comment avez-vous réagi face à ces difficultés ?

E.V. : J'ai commencé par me renfermer et me buter. C'était un nouveau milieu, il est difficile d'écouter et de faire confiance. On part vite dans une spirale négative. J’ai tendance à être un peu tête de con dans le sens où je ne suis pas patient. Je voyais que ça n’allait pas comme je voulais. Et à ce moment-là de ma vie, quand ça n'allait pas, ça n'allait pas. Après, je suis allé voir aussi un psychothérapeute avec qui j'ai gardé le contact après ma carrière.

On est plus humain aujourd’hui. Avant, c’était plus : 'Pédale, souffre et tais-toi.'

Vous sollicitez vous-même cet accompagnement thérapeutique ? Votre équipe ou la fédération interviennent ?

E.V. : La fédé, non, pas du tout. Chez les jeunes, il y a un très bon suivi, mais ça s'efface quand on passe chez les pros. Le docteur Jacky Maillot [directeur médical de la Groupama-FDJ depuis 2016], qui travaillait à l'époque chez Cofidis, était mon médecin. On est du même coin et c'est lui qui m'a aiguillé vers un thérapeute. Ce que je retiens, c'est que cette période a été un échec sur le côté vélo mais aussi un déclencheur dans ma vie. J’ai muri, j’ai changé. Jacky est une des personnes qui m'ont le plus aidé et je pense qu'avec lui la Groupama-FDJ est mieux armée aujourd'hui pour traiter ces questions. Le parcours de Thibaut Pinot a aussi montré qu'il est important d'écouter un coureur et de l'accompagner au-delà de l'entraînement et des performances physiques. Il a connu des échecs et il s'est relevé encore plus fort.

On observe aujourd'hui l'émergence de nombreux jeunes talents, avec plus ou moins de réussite...

E.V. : C'est aussi pour ça qu’on met en place aujourd’hui des équipes réserve. À mon époque, ça n’existait pas en France. Enfin, ça commençait tout juste. On nous lançait dans le bain à 18-19 ans, un âge où on fait des études, on fait la bringue avec les copains… Je pense aussi qu'on prend mieux en compte la question mentale, parce qu'on cherche tous les moyens pour améliorer la performance et on a déjà beaucoup évolué sur l'entraînement, le matériel ou l'alimentation. Peut-être que les mentalités évoluent aussi. Aller voir un psy, ça n'a rien de tabou. Et on est plus humain aujourd’hui. Avant, c'était plus : 'Pédale, souffre et tais-toi.' C’est aussi comme ça qu’il y a du dopage.

Émilien Viennet sous le maillot de la FDJ.

Crédit: Imago

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