Le chemin du changement peut être long. Le psychiatre et médecin du sport Jean-Christophe Seznec, qui s’est notamment penché sur les comportements toxicomaniaques en vigueur au sein de l’équipe Cofidis au tournant des années 2000, a pu observer deux faux départs des instances cyclistes au moment de traiter la question de la santé mentale du peloton.

Le premier remonte à 1998. "Armand Mégret, le médecin de la Fédération française de cyclisme, était mon voisin", se souvient-il. "Il m’a sollicité parce qu’il organisait des assises pour montrer la réalité des enjeux de santé, de physiologie, dans le cyclisme. Ça partait de la bonne intention de mettre à plat toutes les connaissances sur la santé dans ce sport. Et patatras, l’affaire Festina vient couper court à tout ça."

Cyclisme
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22/06/2020 À 22:17

La mise à plat s’efface devant le fracas des révélations de pratiques dopantes. Jean-Christophe Seznec devient médecin de l’équipe de France Juniors pendant un an. Il garde l’oreille d’Armand Mégret et il est à nouveau sollicité pour un travail de fond quelques années plus tard : "Un vieux monsieur de l'UCI est venu me voir. Et avec du papier et des crayons, il a entrepris de m’expliquer que c’était le bordel dans le cyclisme… Et sa demande, grosso modo, était : 'Est-ce que vous pouvez m'aider à comprendre pourquoi c'est le bordel dans le vélo ?' Ce n'était pas plus élaboré que ça, c'était assez surréaliste."

Les moyens déployés sont eux bien concrets : "J'ai monté une équipe de chercheurs, on était cinq, et pendant six mois j’ai eu un contrat de l'UCI. Cinq chercheurs à temps plein pendant six mois, je vous laisse imaginer la somme, mais ça fait beaucoup de sous. On a fait un gros rapport. On a présenté ça à un congrès de l'UCI lors de Mondiaux en Italie (Varèse 2008, NDLR). Il y avait un diagnostic et des préconisations. On ne faisait pas ça pour juger mais pour observer les fragilités. Et puis ça a été rangé dans un tiroir et on n'en a plus entendu parler, ni pour que ce soit utilisé, ni pour que ce soit instrumentalisé."

Pour le psychiatre, "ça a été une grande frustration, je n'ai jamais compris pourquoi ils avaient dépensé tant d'argent pour rien." Mais une douzaine d’années plus tard, il insiste : "On tape beaucoup sur le vélo mais il ne faut pas oublier qu'ils ont fait beaucoup de choses sur ces questions, eux."

Code éthique et soutien psychologique

Armand Mégret est notamment à l’origine du suivi longitudinal des sportifs, adopté ensuite par l'Agence mondiale antidopage. Cet outil de contrôle face aux tricheurs impose de mieux accompagner les coureurs sur un plan médical avec des examens réguliers. Il permet aussi aux soignants bien intentionnés de reprendre un certain contrôle dans un sport marqué par les décès tragiques de Marco Pantani, Frank Vandenbroucke ou José Maria Jimenez.

Frank Vandenbroucke

Crédit: Getty Images

Le code d'éthique de l'UCI bannit les "abus psychologiques" (définis comme "toute action malvenue comme le confinement, l’isolement, les agressions verbales, l'humiliation, l'intimidation, l'infantilisation ou tout autre traitement pouvant réduire le sentiment d’identité, de dignité et d'estime de soi"). Et le règlement médical de l’UCI reprend le code médical olympique, dont la version adoptée en 2009 proclame le droit des athlètes au "respect de leur intégrité physique et mentale."

Aux États-Unis, la Fédération américaine a mis en place ce printemps un programme d’accompagnement des coureurs destiné à leur bien être. L'initiative, qui a vu le jour un an après le suicide à 23 ans de la médaillée olympique Kelly Catlin, prévoit notamment des soins psychologiques gratuits pour tout coureur ayant participé aux sélections nationales.

Si le coureur n'est pas bien dans sa vie d'homme...

Les équipes se sont elles aussi emparées de la question mentale avec des personnels dédiés à l’accompagnement des coureurs. "J'ai deux casquettes : la casquette de psychologue et celle de préparatrice mentale", décrit Virginie Dalla Costa pour AG2R-La Mondiale. "Ma priorité reste toujours le psy, ajoute-t-elle. Si le coureur n’est pas bien dans sa vie d’homme, ou dans l'équipe, ça va polluer son esprit et il ne pourra pas être performant. Il ne sert à rien de faire de la préparation mentale si la personne ne se sent pas bien dans sa vie."

Entre les stages et les courses, Virginie Dalla Costa accumule une quarantaine de journées de déplacement chaque saison et s’efforce de mener des entretiens avec tous les coureurs, lors de ces événement ou à distance. "Si je vois quelque chose d’important, je vais avertir les médecins, et eux aussi me font redescendre des informations", ajoute-t-elle. "C'est aussi un message que je fais passer à l’ensemble des salariés de l’équipe : si à un moment donné ils trouvent qu’un coureur ou quelqu’un d'autre ne va pas bien, ils peuvent me le signaler. Il est important que les informations circulent, pour comprendre les moments de fragilité."

Psychologie organisationnelle, méditation...

Le coureur australien Mitch Docker (EF Pro Cycling) a consacré un épisode de son podcast Life in the peloton à Craig Appaneal, psychologue organisationnel, dont l'approche globale des conditions de travail (dans le cas du cyclisme : les relations entre les coureurs, l’organisation des déplacements, les évolutions du règlement…) doit accompagner les performances.

David Spindler se définit lui comme "consultant en stratégies cognitives de haute performance pour des cyclistes d’endurance de classe mondiale". Un rôle qui a fait des merveilles auprès de Rohan Dennis, en situation de rupture en juillet 2019 avant de remporter le chrono des Mondiaux. "Quand vous êtes un coureur de classe mondiale, vous gardez ça, vous êtes né avec ça", explique Spindler dans un entretien à Cycling Tips sur son travail auprès de Rohan Dennis. "Il faut simplement trouver les moyens d'exprimer à nouveau ce talent."

Après de multiples pépins et échecs, le Canadien Michael Woods est arrivé tard dans le cyclisme et a encore été freiné par ses difficultés au sein du peloton : mauvais placement, chutes… Le déclic est venu en 2017, avec une belle Vuelta (7e au général), et il l’attribue à la méditation. "Le cyclisme est un sport très complexe et parfois il se passe tellement de choses en même temps qu’on est facilement distrait, décrivait-il. Donc j’essaye de rester concentré sur le moins de choses possibles pendant une course."

Un an plus tard, de retour sur les routes espagnoles, Woods s’arrachait sur les pentes menant au balcon de Bizkaia, et signait la plus grande victoire de sa carrière, deux mois après avoir perdu l’enfant que sa compagne et lui attendaient. "Je n’en pouvais plus mais j’ai pensé à mon petit Hunter et je m’en suis servi comme d’une inspiration", soufflait-il au bout de l’émotion. Le cyclisme se résume rarement au simple fait d’appuyer sur les pédales.

Michael Woods - Mondiaux 2018

Crédit: Getty Images

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