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Anquetil et Poulidor, inséparables jusqu’au théâtre

Anquetil et Poulidor, inséparables jusqu’au théâtre

Le 02/11/2018 à 09:10Mis à jour Le 10/11/2018 à 08:53

En ce temps-là, la France était coupée en deux et ça n’était pas par la politique. Dans "L’éternel premier", Jacques Anquetil revit au théâtre et, forcément, Raymond Poulidor est là aussi. Il est même venu voir la pièce.

Quand Raymond Poulidor est venu le 11 octobre au théâtre Le Sel à Sèvres, en compagnie du journaliste Daniel Pautrat, le spectacle fut insolite. Sur la scène, revêtu d’un maillot évidemment jaune, Matila Malliarakis pédalait avec la position et l’élégance de Jacques Anquetil. Dans la salle, Raymond Poulidor ne pouvait s’empêcher de faire quelques commentaires, mais les comédiens n’ont pas entendu ce qu’il disait. En pleine lumière, L’éternel premier, titre de la pièce ; dans l’ombre, l’éternel second ou présumé tel, malgré ses quelque 189 victoires.

Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.

Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.AFP

A la fin du spectacle, "Poupou" est monté sur scène pour avoir sa part d’applaudissements et, en bavard impénitent qu’il est resté à 82 ans, il a raconté beaucoup d’anecdotes à Clémentine Lebocey, qui incarne Janine Anquetil, Matila Malliarakis et Stéphane Olivié Bisson aux multiples casquettes au sens propre et figuré (Raphaël Géminiani, Antonin Magne, Poulidor lui-même…). D’autres anciens coureurs sont venus, comme André Darrigade, 89 ans et toujours "fringant" selon les comédiens, ou Louis Rostolan, l’immense équipier qui fut si précieux à Anquetil lors de sa défaillance dans la montée du Port d’Envalira dans le Tour 64. Mais il y avait un tel brouillard que personne n’a pu voir les éventuelles "poussettes"…

Valérie, la compagne de Laurent Fignon, est venue aussi rendre hommage à cette époque du cyclisme. Janine Anquetil était à la première au théâtre de la Pépinière à Paris. Sophie, la fille que Jacques eut avec Annie, elle-même fille de Janine (la pièce raconte avec délicatesse cet aspect de la vie du champion….) est venue plusieurs fois. C’est un superbe texte qui a inspiré le spectacle : Anquetil tout seul, de Paul Fournel, l’un des plus beaux livres écrits sur le cyclisme. C’est d’ailleurs sous ce titre que le spectacle avait déjà été joué au théâtre du Petit Hébertot en 2016, et au "off" du festival d’Avignon en 2017. Mais le titre pouvait prêter à confusion et laisser entendre qu’il s’agissait d’un one man show. Il a donc été changé et c’est Sophie Anquetil qui a eu l’idée de L’éternel premier, avec la bénédiction de Roland Guenoun, l’adaptateur du texte et metteur-en-scène.

" J’ai mal, la nuque, les épaules, les reins et puis l’enfer des fesses et des cuisses. Il faut résister à la brûlure… Si je souffre tant, il n’est pas possible que les autres tiennent le coup…"

A priori réservé à une poignée de fondus de vélo âgés de plus de 60 ans, L’éternel premier marche : l’autre soir, à la Pépinière, on n’affichait pas complet mais pas loin. La pièce parle d’un homme, d’un champion et d’une rivalité, mais elle est beaucoup plus que cela. Elle aborde intelligemment la question du dopage, qu’Anquetil n’avait jamais esquivée ("on ne gagne par le Tour à l’eau minérale") mais aussi de l’effort, du dépassement de soi-même, de ce que Paul Fournel appelle "les réserves de souffrance" qui, peut-être, font la différence entre le grand champion et le champion hors norme. Entre Poulidor et Anquetil.

Deux scènes sont particulièrement fortes : celle où Anquetil rejoint Poulidor dans un contre la montre. "Raymond, regardez passer la caravelle" avait lancé Antonin Magne tandis qu’Anquetil ne lui lance pas un regard. Et le récit de l’incroyable pari, en 1965, de gagner un samedi à 17h le Dauphiné Libéré à Grenoble et d’être 7 heures plus tard au départ de Bordeaux-Paris, pour le gagner aussi et conquérir enfin le cœur des foules. Anquetil pédale. Dans la salle on retient son souffle et on souffre avec lui : "J’ai mal, la nuque, les épaules, les reins et puis l’enfer des fesses et des cuisses. Il faut résister à la brûlure… Si je souffre tant, il n’est pas possible que les autres tiennent le coup…" La qualité du texte, des éclairages, le talent de Matila Malliarakis injectent presque du suspense dans ces histoires que l’on connaît par cœur. Et le public venu par hasard se laisse prendre à son tour.

Amoureux du vélo, ne vous privez pas d’un plaisir : L’Eternel premier est à l’affiche deux soirs par semaine, le dimanche à 19h et le lundi à 20h jusqu’au 16 décembre à Paris (après une tournée de huit jours à Beyrouth), puis en tournée. Matila Malliarakis va peut-être tester un autre vélo sur home-trainer. Il n’a jamais calculé combien de kilomètres il parcourt à chaque spectacle. Contrairement à Anquetil, il s’est mis à aimer vraiment le vélo.

L’éternel premier, d’après Paul Fournel adapté par Roland Guenoun

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