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Avec Poulidor, l’enfance s’est définitivement fait la belle

Avec Poulidor, l’enfance s’est définitivement fait la belle

Le 13/11/2019 à 19:11Mis à jour Le 13/11/2019 à 21:26

Raymond Poulidor s'en est allé. Une disparition qui a beaucoup touché notre chroniqueuse Béatrice Houchard. Le Limousin fut son idole d'enfance. Pour nous, elle raconte son Poulidor, le champion qu'elle a admiré, et l'homme qu'elle avait appris à apprécier.

Raconter "mon" Poulidor ? Quelle drôle d’idée ! Ça n’intéresse personne et d’ailleurs je n’ai rien à en dire ni écrire. Sauf que je dois à Raymond Poulidor ma vocation journalistique et que cet homme avec qui j’ai parfois discuté sans jamais vraiment le connaître, je l’aimais beaucoup. Point final. Ah si, une chose encore : bêtement, apprenant sa mort, j’ai eu du chagrin.

Normalement, j’aurais dû préférer Jacques Anquetil. Je suis née en Normandie et, enfant, je détestais déjà perdre. Pourtant, je suis devenue poulidoriste et je ne sais pas pourquoi. Mais je sais quand : en mars 1966, pendant Paris-Nice. Imaginez la scène : à l’Ile Rousse, Poulidor bat Anquetil dans une étape contre-la-montre et prend le maillot de leader (à l’époque, il était blanc). Il va l’emporter, c’est sûr. Mais, la course revenue sur le continent, la dernière étape entre Antibes et Nice est tout sauf une formalité.

Anquetil attaque une fois, deux fois, trois fois. Ses équipiers le protègent, normal. Mais des coureurs d’autres équipes se liguent aussi contre Poulidor. Le pauvre Barry Hoban, son équipier de l’équipe Mercier, termine même au fossé. Anquetil gagne Paris-Nice. Poulidor est encore deuxième.

Raymond Poulidor, courage et souffrance.

Raymond Poulidor, courage et souffrance.AFP

Raymond Poulidor, à mes yeux, a été victime d’une injustice. Le "petit" battu par les "gros", même si je ne comprends pas que Poulidor fait référence à l’argent quand il dit à l’arrivée : "Je sais maintenant qu’Anquetil est le patron". Mais quel final et quel coup de théâtre ! On croirait le dernier acte d’un opéra de Verdi ou un second tour d’élection présidentielle. C’est décidé : pour pouvoir un jour raconter tout ça, je serai journaliste !

Depuis, Poulidor et moi, nous ne nous sommes plus quittés, même s’il n’en a évidemment rien su. Quelques mois plus tard, je courais entre la ligne d’arrivée de Paris-Tours et le Palais des Sports, où il remontait dans sa voiture, encadré par les gendarmes. Autour de lui, c’était toujours l’émeute. Il n’en avait pas l’air, mais Poulidor à sa manière était une rock star. Pour avoir un autographe, il fallait se faufiler. En juin 1967, mon carnet de notes du lycée faisait pâle figure mais ma mère m’avait quand même fait la surprise de m’emmener à Angers pour le grand départ du Tour.

La veille avait eu lieu le tout premier prologue de l’histoire. Toute la soirée, l’oreille collée au transistor, j’étais restée persuadée (lui aussi) que Poulidor serait en jaune le lendemain, car il avait battu tous les favoris, dont Jan Janssen et Felice Gimondi. Mais pas l’obscur José-Maria Errandonea, surgissant dans la nuit (on était encore toute l’année à l’heure d’hiver), en jaune pour six secondes. La malédiction continuait.

Vidéo - Poulidor, jaune maudit

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Porter la croix du champion-martyr

A l’hôtel de France, où avait dormi l’équipe nationale et où le futur vainqueur, Roger Pingeon, prenait son petit-déjeuner dans l’anonymat le plus total, nouvelle émeute autour de "Poupou", ce surnom que je n’ai jamais aimé. Gentil, mais un rien condescendant. J’ai quand même réussi à la photographier avec mon Brownie Flash : c’est flou et on voit surtout son numéro de dossard sur le cadre du vélo Mercier : le 8. L’année suivante, j’ai réussi à convaincre mes parents, qui aimaient surtout la musique, de faire une étape à Saint-Léonard-de-Noblat sur la route des vacances. S’ils étaient encore là, eux aussi pleureraient sûrement Poulidor, qui leur aura fait faire tant de kilomètres !

Etre poulidoriste, c’était souvent porter la croix du champion-martyr en collectionnant avec lui les places de "premier Français" dans les classiques, et parfois même pleurer, comme ce 14 juillet 1968 où il fut renversé pendant le Tour par un motard qui ne présenta jamais ses excuses.

Mais dans ma mémoire, il y a aussi de belles victoires, dont je lisais le récit dans La Nouvelle République du Centre-Ouest sous les plumes expertes de Jacques Augendre et de Louis Deville, et le mois suivant dans le Miroir du cyclisme : le contre-la-montre de Vals-les-Bains dans le Tour 1966 ; la dernière étape du Tour 1967, également contre-la-montre, pour la dernière arrivée au Parc des Princes avec Daniel Pautrat, sur France-Inter, qui s’égosille à en perdre le souffle ; le critérium national à Rouen, chez Anquetil, en 1968. Le Dauphiné, les Six Provinces, le Tour de Catalogne...

Dans les années 70, ses victoires sur Eddy Merckx dans Paris-Nice ont peut-être été les plus belles. Parce que Poulidor prouvait ainsi que l’âge n’était pas un handicap et que l’opiniâtreté finissait toujours par porter ses fruits. Il n’a peut-être pas le palmarès qu’on aurait souhaité (189 victoires, tout de même !) mais il a duré et c’est peut-être sa plus belle victoire. Quant à son arrivée victorieuse au Pla d’Adet dans le Tour 1974, je ne l’ai pas vue à la télévision mais entendue, un transistor contre l’oreille, dans un train qui s’ébranlait pour l’Allemagne. Pas de chance !

Merckx et Poulidor sur le podium du Tour 1974. A leurs côtés, en vert, le regretté Patrick Sercu, disparu en avril 2019.

Merckx et Poulidor sur le podium du Tour 1974. A leurs côtés, en vert, le regretté Patrick Sercu, disparu en avril 2019.Getty Images

Avec Poulidor, les déceptions n’étaient jamais des désillusions car je me disais que ce serait pour la fois suivante. Mais tout de même, avec le recul, je lui en veux un peu : comment a-t-il pu se faire piéger et perdre le championnat du monde du Nurburgring (1966) ? Comment n’a-t-il jamais réussi à triompher à Roubaix, après tant de places d’honneur ? A quoi rêvait-il encore en 1966, pédalant en danseuse avec sa casquette de guingois, quand Lucien Aimar a pris la bonne échappée dans les Pyrénées, et pas lui ? Qu’était-il allé faire dans la galère de Bordeaux-Paris, m’obligeant à écouter la radio en pleine nuit pour savoir où il en était à l’heure de la prise des entraîneurs ? Et pourquoi se laissait-il impressionner par ce diable d’Anquetil, qu’il admirait peut-être trop pour oser le battre ?

Plus tard, bien plus tard, j’ai souvent croisé Raymond Poulidor au village-départ du Tour. Un jour, apprenant que j’écrivais surtout sur la politique, il m’a demandé quels produits les hommes politiques avalaient pour tenir le coup. Je lui ai dit : "Et vous ?" On a ri. Il semblait toujours être heureux d’être là où il était, avec sa gentillesse, son sens de l’humour et sa générosité envers ses supporters auxquels il signait sans relâche des autographes en sacrifiant depuis quelques années à la mode des selfies.

En juillet dernier, alors qu’on célébrait les cent ans du maillot jaune à Pau, Raymond Poulidor a rejoint sur le podium tous ceux qui, contrairement à lui, avaient eu le privilège de porter le maillot. Mais il ne s’est pas éternisé et a rejoint son “QG” au village-départ encore désert. Il avait du mal à marcher et semblait très fatigué. Je comprends maintenant pourquoi, en échangeant avec lui quelques phrases élogieuses et banales sur Julian Alaphilippe, j’ai eu l’impression de voir mon enfance se faire définitivement la belle.

Raymond Poulidor

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