"Ce n'est plus une priorité" : Paul Seixas et Julian Alaphilippe absents... Faut-il s'inquiéter pour l'avenir des championnats de France ?
Publié 26/06/2026 à 00:06 GMT+2
Longtemps un point de passage quasi obligatoire pour les cadors avant les joutes de juillet lors du Tour, les championnats de France sont désormais régulièrement délaissés par les stars du peloton tricolore, à l'image de Paul Seixas cette saison. Au point que voir le maillot tricolore briller sur les routes du Tour est presque devenu une exception.
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Au Tour de France, certaines images semblaient éternelles. Le maillot jaune, les foules au bord des routes, et, au milieu du peloton, ce maillot bleu-blanc-rouge que l'on croyait destiné à accompagner chaque mois de juillet. Qu'importe qu'il s'agisse en général d'un baroudeur ou d'un sprinteur. Le maillot tricolore faisait partie du décor. Il était l'une des images familières de juillet, l'étendard du cyclisme français au cœur de son épreuve reine.
"Le maillot bleu-blanc-rouge, c'était un maillot distinctif, explique notre consultant Jacky Durand, champion de France en 1993 et 1994. Ce n'était pas un maillot distinctif du Tour, mais pour le repère des spectateurs, de tout le monde, des téléspectateurs, ça restait un maillot distinctif que l'on recherchait. Sur le bord de la route, tu cherches le maillot jaune, le maillot à pois, puis tu cherches le champion de France". Sa présence en juillet était obligatoire. C'était une règle tacite que tous respectaient, ou presque. Mais visiblement, il n'y a pas que le football qui ait changé.
À l'époque, 70 % d'un effectif pouvait prétendre au Tour de France en cas de titre
Aujourd'hui, champion de France ou pas, chaque coureur doit mériter sa place et le maillot tricolore n'est plus ce symbole qu'il pouvait encore être il y a une dizaine d'années, lorsque son porteur voyait presque automatiquement s'ouvrir devant lui les portes de la sélection pour le Tour. "Souvent, on laissait une place vacante dans chaque équipe, notamment dans les équipes françaises, pour un éventuel champion de France, se souvient Jacky Durand. À cette époque, les formations françaises concevaient difficilement de s'élancer sur les routes de la Grande Boucle sans exhiber le maillot bleu-blanc-rouge. À l'époque, 70 % d'un effectif pouvait prétendre au Tour de France en cas de titre". Mais ça, c'était avant. Avant que la professionnalisation ne prenne le pas sur la symbolique. Avant que les programmes fixés dès l'hiver soient respectés à la lettre. Avant, aussi, que les effectifs ne s'étoffent sérieusement.
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"Il y a 15-20 ans, n'importe quelle équipe était sûre d'avoir des retombées médiatiques avec le maillot bleu-blanc-rouge au départ du Tour, qu'il brille ou non, poursuit notre consultant. Aujourd'hui, toutes les équipes françaises veulent gagner. Si le champion de France est en fin de cycle ou qu'il n'est pas prêt pour le Tour, il ne sera pas retenu. Avec des programmes de course extrêmement chargés et des effectifs plus denses, chacun connaît généralement son rôle dès le début de saison et s'y tient. En règle générale, celui qui n'est pas prévu au Tour n'ira pas au Tour". Pourtant, voir peu à peu disparaître le maillot tricolore des routes du Tour de France a quelque chose d'une douce hérésie, comme si l'une des couleurs de l'été cycliste venait à s'effacer.
Ce n'est plus une priorité pour les équipes
Entre 2003 et 2017, seuls 3 des 14 champions de France n'avaient pas pris le départ de la Grande Boucle : Steven Tronet en 2015 et Dimitri Champion en 2009, dont les équipes n'étaient pas invitées, et Nacer Bouhanni en 2012. Depuis, seule la moitié des 8 derniers champions de France ont été présents en juillet. Que ce soient Anthony Roux en 2018, Arnaud Démare en 2020 (qui avait le Giro en octobre en ligne de mire), Rémi Cavagna en 2021 (qui sortait du Giro) ou Dorian Godon l'an passé, aucun n'avait eu sa place sur le Tour malgré le titre de champion de France. Une rupture marquante avec le début des années 2000, mais qui ne surprend pas réellement les observateurs.
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"Moi, ça ne me choque pas, estime Jacky Durand. Dorian Godon, l'an passé, savait avant même le départ qu'il ne participerait pas au Tour de France, et cela ne l'a pas empêché de devenir champion de France". Et pourtant, ce doux paradoxe demeure. "Pour m'y rendre tous les ans, j'ai le sentiment que cette course reste particulière, estime-t-il. Les cadors présents ont envie de repartir avec le maillot bleu-blanc-rouge. Ce n'est pas une course comme les autres. Lorsque l'on est au départ du championnat de France, il règne toujours cette atmosphère singulière où l'on sait qu'une carrière peut basculer. Même si l'on sent que ce n'est plus une priorité pour les équipes, c'est certain". Car si la présence du maillot tricolore sur le Tour s'est peu à peu estompée, c'est aussi en raison de la perte du prestige et de l'importance des championnats de France.
Une épreuve boudée… partiellement
"Ils sont malheureusement boudés, constate notre consultant Steve Chainel. On n'impose jamais rien aux coureurs, mais s'il y a bien une course où c'est important d'être présent, c'est le championnat national. Je peux comprendre qu'il y ait un risque à six jours du Tour, mais avec une date commune à tous les pays - ou presque - c'est pour tout le monde pareil ! Pas mal de managers et d'anciens doivent halluciner qu'on boude autant le championnat de France". En 2026, ni Paul Seixas ni Julian Alaphilippe ne seront présents à la Tour-du-Pin, soient les deux grandes stars du cyclisme français en activité. Deux hommes qui n'ont encore jamais été sacrés, malgré les nombreuses places d'honneur du double champion du monde (4 tops 5). Deux hommes qui auraient pu être sacrés cette année. Et pourtant, ils ont choisi de décliner. Comme un symbole.
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"Pendant de nombreuses années, toutes les têtes d'affiches venaient au Championnat de France, peu importe le circuit, poursuit Jacky Durand. Même si tu étais sprinteur, tu allais sur un circuit dur. Même si tu étais grimpeur, tu allais sur un circuit plat. Les absents ont tort, mais ça ne touche que quelques individualités. Regardez Paul Magnier : après avoir brillé sur le Giro, il sera présent. Même sur un parcours peut-être un peu trop dur pour lui, il vient quand même tenter sa chance. Ça montre bien quand même qu'il y a toujours une affection pour le maillot bleu et blanc-rouge". Mais cette affection ne vaut plus grand-chose face aux ambitions décuplées de juillet.
Faire l'impasse pour se consacrer au Tour : le nouveau crédo
"La principale raison de ce phénomène, c'est la préparation physique pour la Grande Boucle, explique notre consultant vosgien. C'est compliqué d'avoir un pic de forme aux championnats de France et quatre semaines après en troisième semaine du Tour. Aujourd'hui, tout est plus millimétré, tout est plus calculé. Les datas, les entraîneurs et la science ont montré qu'il était difficile – même si ce n'est pas impossible - de venir avec l'ambition d'être champion de France tout en visant un grand Tour de France. Et comme on ne gagne pas un championnat national en étant à 90 %, certains préfèrent faire l'impasse pour se consacrer pleinement à l'objectif suprême". Reste la crainte que cette tendance ne s'accentue encore si les préparations en altitude de dernière minute continuent de porter leurs fruits.
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"Il suffirait que, dans deux ou trois ans, une étude démontre qu'un effort de plus de quatre heures trente ou cinq heures, six jours avant le départ du Tour et sous de fortes chaleurs, laisse des traces pendant une ou deux semaines dans l'organisme, et plus personne ne viendra aux championnats de France", s'alarme Steve Chainel. Alors, quelles solutions envisager ? Tracer un parcours taillé pour les futurs participants du Tour paraît impossible tant la diversité des profils est grande. Ce serait également profondément injuste. Rendre la participation obligatoire pour pouvoir prendre le départ du Tour ? Tout aussi irréaliste.
Un problème qui dépasse les frontières de la France
"Ce serait une grosse connerie, estime Jacky Durand. Imaginons que Seixas soit, dans un ou deux ans, en position de gagner le Tour de France. Va-t-on bouleverser toute sa préparation quelques jours avant l'échéance pour l'envoyer disputer un championnat de France peut-être tout plat où il n'aurait aucune chance de s'imposer ? Cela ne verra jamais le jour. Ce serait une mascarade d'obliger un coureur qui n'a pas envie de venir". Le championnat de France serait-il alors condamné à assister, impuissant, à son propre déclin ? Ce serait sans doute aller un peu vite en besogne. Car le phénomène dépasse largement les frontières françaises.
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"Il y a depuis longtemps davantage de forfaits de grands noms aux championnats d'Espagne qu'aux championnats de France", rappelle à juste titre notre Mayennais préféré. Juan Ayuso n'y a plus mis les pieds depuis 2023, Carlos Rodriguez depuis 2022, Enric Mas depuis 2018, Mikel Landa n'y a pris part qu'une fois depuis 2017… "On a vu aussi qu'un coureur comme Pogacar, il l'a fait au début de sa carrière, mais il ne le fait plus", poursuit-il. Le problème est donc mondial, reflet d'un cyclisme toujours plus exigeant, toujours plus scientifique. Et pourtant, malgré les absences de Seixas et d'Alaphilippe en 2026, le plateau demeure à la hauteur de l'événement. Parce que les championnats de France, même s'il n'est plus tout à fait ce qu'il était, conserve une saveur unique.
Tous les Français ont cette course dans la liste de celles qu'ils rêveraient de gagner
"Le grand public ne comprend pas qu'on n'ait pas un coureur avec le maillot bleu-blanc-rouge au mois de juillet, mais, honnêtement, le champion de France, même s'il ne fait pas le Tour, ça reste le champion de France, rappelle Jacky Durand. Cela n'a peut-être plus la même valeur qu'autrefois. Ce n'est pas le Graal - car le véritable Graal demeure le maillot de champion du monde - mais je suis persuadé que tous les coureurs français ont cette course dans la liste de celles qu'ils rêveraient de gagner". Il ne manque peut-être qu'une chose : un peu plus de temps entre deux stages en altitude pour venir honorer ce rendez-vous. Afin que ce titre, si singulier, si prestigieux et si profondément ancré dans l'histoire du cyclisme français, continue longtemps encore de faire battre les cœurs et d'enflammer les routes de l'été.
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