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En 1965, "Guy Mondi" avait gagné à Rouen : la première fois que j'ai entendu parler de Gimondi

En 1965, "Guy Mondi" avait gagné à Rouen : la première fois que j'ai entendu parler de Gimondi

Le 17/08/2019 à 13:20Mis à jour Le 17/08/2019 à 16:32

Vendredi, Felice Gimondi est décédé le 16 août d’une crise cardiaque à l’âge de 76 ans. Une légende pétrie de classe. Notre journaliste Béatrice Houchard se souvient de la première fois où elle a entendu parler de l'Italien... qu'elle a cru français !

La première fois que j’ai entendu parler de Gimondi, le commentateur télé prononçait "Guimondi" et je comprenais "Guy Mondi". On était fin juin 1965 et les grandes vacances commençaient. Ma seule référence cycliste, c’était cette France coupée en deux, un an plus tôt, entre Anquetilistes et Poulidoristes après l’étape du Puy-de-Dôme épaule contre épaule. En cherchant bien dans ma mémoire, il me semble aussi me souvenir qu’à l’issue de la première étape du Tour 1965, Rik Van Looy avait enfilé le maillot jaune. Un Tour qui partait de Cologne, premier grand départ d’Allemagne, de quoi peut-être faire se retourner Henri Desgrange dans sa tombe.

Mais en cette quatrième étape, à Rouen, la ville d’Anquetil, "Guy Mondi" remportait l’étape. Nous étions un groupe de gamins installés devant le poste de télévision de la bibliothèque de quartier toute neuve. Une "bibli" rien que pour les enfants. Juste avant l’entrée en sixième, une révolution. La télé était en noir et blanc, la bibliothécaire avait fermé les rideaux pour qu’on ne se fasse pas mal aux yeux. C’était comme au cinéma, mais l’image en noir et blanc n’était pas très nette et l’Eurovision n’offrait guère plus d’une demi-heure de direct. "Qui a gagné ?", interrogeaient mes copains. Réponse : "Guy Mondi".

Bien avant la fin du Tour, avec ses victoires au Mont Revard et entre Versailles et Paris, malgré les sursauts de Raymond Poulidor à Châteaulin et dans le Mont Ventoux, j’aurai compris que "Guy Mondi" était italien et se prénommait Felice, même si la télé prononçait encore "Félisse", à la française.

Eddy Merckx et Felice Gimondi

Eddy Merckx et Felice GimondiGetty Images

Les larmes de Gimondi pour Simpson

Felice Gimondi était bien parti pour tenir le rôle du cannibale, alors qu’Anquetil avait déjà épuisé la plus grande partie de son règne. La preuve, en 1966 : je revois le maillot bleu de la Salvarani, le visage et les jambes maculées de boue du champion italien à l’arrivée de Paris-Roubaix, tout seul dans le vélodrome, mains entièrement gantées de noir contre le froid, mettant plus de quatre minutes dans la vue du deuxième, Jan Janssen. Ça ferait une belle une pour Le Miroir du cyclisme dont je guettais la sortie comme on va à un rendez-vous amoureux. Une semaine plus tard, toujours détaché, Gimondi remportait Paris-Bruxelles, et en fin de saison le Tour de Lombardie. Ce jeunot-là allait tout manger.

Hélas pour lui, un autre jeune coureur venait d’apparaître : Eddy Merckx. Le palmarès du champion belge a alors éclipsé la longue liste des victoires de Gimondi : les trois Tours, dont trois d’Italie, de nombreuses étapes, le championnat du monde, Milan- San Remo, etc. Le duel avec Merckx eut bien lieu, mais sans atteindre le niveau des rivalités illustres, Coppi-Bartali ou Anquetil-Poulidor. J’ai le souvenir des larmes de Gimondi à la mort de Tom Simpson, à Carpentras en 1967. Je le revois dans l’étape de Pra-Loup en 1975, dossard 61 et maillot Bianchi, dépassé par Thévenet alors que les caméras avaient perdu la trace d’Eddy Merckx. Je me souviens que sa fiancée se prénommait Tiziana et qu’il était bergamasque, un mot évoquant à la fois Paul Verlaine et Gabriel Fauré.

" Je suis montée dans le bus et me suis trouvée nez à nez avec un sacré trio "

Le 19 juillet, à Pau, j’avais regretté de ne pas voir Felice Gimondi sur le podium avec les autres anciens vainqueurs ou porteurs du maillot jaune. Quand je pense à lui, ma rancune de sa victoire sur Poulidor en 1965 étant depuis longtemps noyée dans la rivière, c’est le mot "élégance" qui me vient à l’esprit et les mauvaises langues peuvent me dire qu’il achetait parfois des victoires, ça n’y changera rien.

Un jour d’octobre, à l’arrivée de Paris-Tours, ça devait être en 1968, je suis passée devant le bus de l’équipe Salvarani à la sortie des douches, près du vieux palais des Sports. Il ne s’agissait pas d’un de ces bus des équipes d’aujourd’hui mais d’autocars à l’ancienne. Munie de mon carnet d’autographes, je suis montée dans le bus et me suis trouvée nez à nez avec un sacré trio en survêtement bleu ciel : Vittorio Adorni, Felice Gimondi et Rudi Altig. Vous imaginez le tableau. Tous trois ont apposé gentiment leur signature sur le précieux carnet et j’ai encore en tête ces trois élégances réunies et moi redescendant du bus les jambes flageolantes. J’ai, hélas, depuis longtemps, égaré le carnet d’autographes.

Béatrice Houchard
(auteur de Le Tour de France et La France du Tour, éditions Calmann-Lévy, 2019)

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